Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Le Tsimtsoum
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170917tsimtsoum.mp3
     
    Pour que le monde puisse être créé, il a fallu que Dieu renonce à sa  toute puissance, renonce à être tout et se rétracte au dedans de lui-même pour laisser de la place à autre chose, j'en avais parlé à propos de la clémence.
    Mais assistant à un mariage, dans une synagogue, il y a quelques semaines, voila que le rabbin a, pour expliquer le geste consistant à briser un verre à la fin de la cérémonie, expliqué qu'il s'agissait, dans les moments heureux, de se souvenir des malheurs du monde et de la destruction du temple mais aussi de se remémorer le geste initial de Dieu qui, pour créer le monde, eut ce geste de renoncement et de retenue, de rétractation, sans lequel le monde ne serait pas advenu.
    Cette idée est ce que la kabbale appelle le Tsimtsoum. C'est le renoncement initial de Dieu à tout occuper, à tout être, pour que quelque chose d'autre, le monde, puisse naître.
    On retrouve cette idée, sous des formes diverses, dans toutes les sagesses et toutes les religions. C'est le vide au cœur du moyeu, qui permet à la roue de tourner, dont parle le Tao ; c'est la nuit profonde de Saint-Jean de la Croix, c'est la méditation, le recueillement et l'attention vigilante, cette idée et cette pratique consistant à ne pas faire tout ce qu'on peut faire, ne pas dire tout ce qu'on peut dire mais laisser volontairement des choses en suspens, des choses dans l'inachèvement, laisser du vide et du silence pour que, au sein de ce vide et de ce silence, puisse advenir autre chose. C'est ne pas être glouton comme le sont les parents de Chihiro qui, mangeant le monde, n'en voient plus la magie et qui, à force d'emplir leur panse, leur vase dirait Katia, n'ont plus de place pour autre chose.
    Le Tsimtsoum, c'est la vertu du renoncement, qui permet que nous ne dominions pas tout, qui permet qu'autre chose que nous se réalise, qui permet qu'autre chose en nous apparaisse. C'est le renoncement à  l'hubris grecque, le renoncement à la toute puissance qui commence par le respect de l'autre, reconnu pleinement comme autre.
    5 min
  • Que la guerre est jolie !
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170915guerre.mp3
     
     
    Une blogueuse signalait l'autre jour l'exposition Visa pour l'image, qui se tient actuellement à Perpignan, et qui présente le travail de photographes de guerre, notamment en Irak.
    On ne peut qu'être frappé par la beauté de certaines de ces images : la fumée bleue s'élevant dans le ciel, les visages noircis par la poussière et la fatigue, les vêtements colorés se détachant sur le gris du désert.
    C'est une nouvelle illustration de cette ambivalence fondamentale des choses et du monde. Des choses, du monde et de nous-mêmes, car c'est en nous que passe la ligne qui sépare et réunit tout à la fois l'attirance et le dégoût.
    Je me souviens de ces églises espagnoles, de cette cathédrale de Ségovie qui m'avait tant frappée par l'abondance des statues et des peintures représentant le Christ sanguinolant et ses blessures cliniquement détaillées. Je pense à ces pages, nombreuses et répétées, où Simone Weil décrit la douleur de l'homme touché par le malheur et qui se tord, sur la route, comme le ferait un papillon dont l'abdomen aurait été percé.  Quelle fascination nous avons pour la souffrance et la douleur !
    Tel est le thème de  cette improvisation.
    6 min
  • L’envie
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170913envie.mp3
     
    Qu’est-ce que cette envie, dont Katia me dit qu’il m'arrive de la ressentir ?
    L’envie n’est pas facile à définir et à cerner.
    Elle consiste à vouloir quelque chose mais à la vouloir non parce qu’on la désire vraiment pour elle-même, qu’on y est attaché ou qu’on l’aime, mais essentiellement parce que quelqu’un d’autre l’a et que cette inégalité nous perturbe et nous blesse.
    Contrairement à la jalousie, elle n’a donc pas l’excuse du désir, de l’attachement ou, s’agissant de personnes, de l’amour – serait-il malencontreux ou possessif : nous nous fichons à la limite de la chose voulue ; ce que nous voulons, ce qui nous anime, c’est le désir de ne pas être second par rapport à l’autre, le désir d’avoir ce qu’il a.
    L’envie diffère de la jalousie par sa motivation, mais aussi par le rapport qu’elle entretient avec les choses possédées par les personnes enviées : alors que la jalousie est jalouse et quelque peu avaricieuse, voulant garder pour elle ce qui est convoité, l’envie peut parfaitement être partageuse. Elle doit même l’être puisque son souhait ultime est d'avoir non pas plus mais la même chose que le voisin envié et qu’elle avance main dans la main avec le mimétisme: avoir la même maison, la même voiture, la même calculatrice, pour qu’il soit clair aux yeux de tous et d’abord à nos propres yeux qu’on n’est pas moins que cette personne, qu'on vaut autant qu'elle.
    Autant mais non plus : l'envie compare ; elle résulte d'un presque réflexe de comparaison probablement négatif et certainement mal placé mais cette comparaison n'est pas compétition : on ne cherche pas à avoir plus ou à être le premier ; on veut être comme celui qu'on envie.
    Tel est l'objet, difficile, de cette improvisation.
    7 min
  • Les mauvaises réponses sont souvent les bonnes
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170909reponses.mp3
     
     
    Très souvent, les réponses les plus adéquates à un problème ou à une question paraissent dans un premier temps ne pas y répondre ; elles sont à côté du sujet. Et c'est ensuite seulement qu'on se rend compte de ce que ces étranges réponses étaient en fait les meilleures qui puissent être données.
    Le phénomène est analogue à celui qui fait que le bien n'est pas le contraire du mal mais une chose qui se déploie dans d'autres couches et d'autres dimensions : la réponse la plus adéquate est souvent ailleurs que là où on l'attendait parce que la vérité est souvent plus englobante, plus large, plus multidimensionnelle que la question restrictive, et parfois mal posée, que nous avions soulevée, et qu'il faut, pour y bien répondre, prendre de la hauteur et de la distance, considérer les choses d'un point de vue plus vaste.
    On comprend ainsi, avec une autre approche, ce que Simone Weil disait de la bonne façon de résoudre un exercice de mathématiques ou une version latine : il ne s'agit pas de se concentrer son esprit sur les éléments du problème, mais de faire preuve d'attention - ce qui est le contraire de la concentration. Non pas se focaliser sur quelque chose mais avoir l'esprit ouvert, vigilant, en veille, de façon à ce qu'il puisse percevoir les signaux légers, venus d'ailleurs, qui permettront d'éclairer soudainement notre problème. Laisser son esprit libre pour qu'il puisse attraper au vol les intuitions et les analogies qui, modifiant notre façon de voir, nous donneront la clé.
    C'est très souvent ainsi que se passent les choses : c'est en ne cherchant pas qu'on trouve et en pensant à autre chose qu'on résout les problèmes.
    Et c'est en songeant aux réponses qui nous paraissaient ne pas répondre, aux réponses qui nous paraissaient à côté, qu'on découvre souvent les solutions que nous avions longtemps cherchées. un peu comme ces réponses, ouvertes ou incompréhensibles, de sybilles ou de devins, dont la sens et la vérité ne se dévoilent que progressivement parce qu'ils ouvrent sur autre chose.
    C'est que la vérité est souvent plus large et plus englobante que la pauvre vision que nous en avons, qui s'exprime dans nos questions, et dont il faut sortir pour saisir les réponses.
    Tel est l'éclairage de l'analogie et de l'intuition.
    6 min
  • Un mal pour un bien
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170906souillure.mp3
    Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce, note - et elle n'est sans doute pas la première - que le mal ne souille pas seulement ceux qui le font mais aussi ceux qui en sont les victimes. Telle est la raison pour laquelle les révolutions, souvent, tournent mal : on pourrait croire que ceux qui ont été victimes de la violence des maîtres, une fois parvenus au pouvoir, l'exercent avec bonté et mansuétude mais, trop souvent, touchés par le mal qu'ils ont subi, ils le propagent à nouveau.
    C'est une expérience qu'on fait quotidiennement : lorsqu'on nous a fait du mal, lorsqu'on nous a fait violence, lorsqu'on nous a mis en colère, notre premier réflexe est souvent de vouloir passer cette violence et cette colère sur d'autres, qui ne sont pourtant responsables de rien, ce qui a pour seul effet de diffuser, comme une maladie, le mal qui nous a été fait. Et c'est ainsi qu'il s'étend, comme une épidémie.
    La seule manière, dit Simone Weil, d'éviter cette propagation, est de volontairement prendre sur soi le mal qui nous été fait, de renoncer à le répandre et de le transformer en souffrance.
    Je ne sais pas très bien ce qu'elle veut dire par là. L'analogie qui vient à l'esprit est cette décision qu'on prend parfois, lorsqu'une querelle devient stérile, de volontairement se retirer, en acceptant de prendre éventuellement l'apparence du vaincu, pour calmer le jeu et éviter que les choses ne s'enveniment et ne s'enveniment encore : on sacrifie alors notre désir de répondre, de rétorquer, de rendre à l'autre sa pareille parce que ce renoncement, qui nous coûte dans l'immédiat, est la seule façon de sauver quelque chose de plus important, parce qu'il est la seule manière de faire barrage à cette montée de la colère, de la violence et du mal. Et nous sacrifions ainsi quelque chose de secondaire, mais qui nous touche directement, à quelque chose de plus important - mais dont nous ne sommes souvent pas les bénéficiaires.
    Le récit du jugement de Salomon, avant que Salomon n'intervienne, est une autre illustration de cette transformation de mal en bien : la vraie mère de l'enfant va, pour que son fils vive, accepter de le perdre. Elle le perd et perd donc, mais cette perte a pour contrepartie la vie de l'enfant, qui est plus importante. L'intervention de Salomon fait qu'en définitive, elle sera récompensée, immédiatement, de son sacrifice, mais il faut pour cela l'intervention de Salomon, qui n'est pas chose courante ! Car, dans les temps et les circonstances ordinaires, Salomon n'est pas là : ce que nous sacrifions pour un bien plus grand, nous le perdons, et le bien qui en résulte, nous n'en sommes pas les bénéficiaires.
    Nous n'en sommes pas les bénéficiaires et c'est très bien ainsi : si la mère qui se présente devant Salomon avait su que, par son renoncement elle garderait son enfant, son renoncement n'en aurait pas été un. Or c'est son sacrifice qui marquait son amour. Son sacrifice et non son désir d'être avec son enfant : pour qu'il vive, il fallait être prêt à le perdre ; pour qu'il vive, il fallait être prêt à en faire son deuil, dans un de ces retournements asymétriques qui sont le sel de la vie : sans Salomon, la mère aurait perdu son enfant ; il aurait survécu mais elle l'aurait perdu. Car c'est ainsi qu'est fait le monde : le bien n'est pas dans la même dimension que le mal et quand nous échangeons un mal pour un bien, il est souvent ailleurs. Et c'est ainsi.
    10 min
  • « Ça n’a rien à voir ! »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170902rienavoir.mp3
     
    "Ça n'a rien à voir !", "Ça n'a aucun rapport !", "Ça n'est pas la même chose !", s'exclame-t-on le plus souvent lorsque quelqu'un a pointé une contradiction dans notre comportement, une incohérence dans nos façons d'être, nos discours, ou la fidélité des unes aux autres.
    "Ça n'a rien à voir !", dit-on alors, comme l'avait fait cette journaliste iranienne suppôt de la rigueur morale, du port du voile et de l'interdiction de l'alcool, qu'on avait photographiée, au début de l'été, buvant une bière, sans voile, dans un jardin suisse.
    On a tous - presque tous, peut-être ? - des velléités d'avoir, caché quelque part sous le tapis, un domaine privé, n’appartenant qu'à nous, au sein duquel on puisse trouver un peu de confort, relâcher les contraintes, ne pas subir la pression ambiante. Et on s'ingénie à le construire et à le bichonner, ce petit espace privé, placé à part, où l'on se donne des libertés et des souplesses plus grandes, et dans lequel on se désaltère et se ressource. Et on le fait parfois pour les meilleures raisons du monde : quand on aura, au fond de cette cachette, pu reprendre souffle et force, on sera mieux armé, pense-t-on, pour revenir dehors et pour appliquer scrupuleusement et rigoureusement les règles qui s'imposent, les règles que nous nous imposons, que nous avons choisi de nous imposer.
    J'ai - sans y rien connaître - le sentiment que les civilisations, les religions, les peuples, portent un regard différent sur ce genre d'espace privé. J'ai l'impression que l'Islam ou le Catholicisme acceptent assez bien que, sans naturellement en abuser, on puisse, dans l'espace clos de sa maison, appliquer des règles différentes de celles s'imposant dans l'espace public, alors que le Judaïsme ou le Protestantisme y sont beaucoup plus réticents. Je me souviens de ces appartements d'Amsterdam dont les fenêtres étaient dépourvues de rideaux, chacun semblant vouloir montrer, dans l'étalement public de sa vie privée, qu'il n'avait rien à en cacher.
    Je n'ai pas, sur cette question, d'avis tranché : je crois cependant qu'accepter des règles différentes peut conduire à renforcer plus que ça n'est acceptable les contraintes mises sur l'espace public parce qu'on peut, une fois revenu chez soi, y déroger, et cela me paraît susceptible de conduire à une surenchère largement fondée sur l'hypocrisie - ce que je n'aime pas.
    Mais ce qui m'apparaît surtout aujourd'hui, et qui suscite cette improvisation, c'est la prise de conscience récente de la mauvaise foi intrinsèque que recèle le "Ça n'a rien à voir" que nous lâchons quand notre espace privé à été mis à nu et qu'un œil y a décelé ce qu'à nous-même nous avions voulu cacher. Ce "Ça n'a rien à voir !" que j'ai si souvent susurré à Katia quand la faux de son regard avait saisi l'incohérence essentielle d'une façon d'être, incohérence dont je me défendais en expliquant qu'il s'agissait de tout autre chose alors qu'au fond de moi, une voix essayait de me dire que ce rien à voir avait tout à voir et que cette tout autre chose était en fait la même.
    Une expression de la mauvaise foi.
    8 min
  • Le bien n’est pas le contraire du mal
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170829bienetmal.mp3
     
     
    Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce, fait observer que le bien n'est pas le contraire du mal et que, le plus souvent, le contraire du mal est quelque qui a plus à voir avec le mal qu'il prétend combattre qu'avec le bien qu'il prétend soutenir.
    S'agissant des choses simples, la vérité de cette réflexion éclate quand on pense à l'éducation, à la pédagogie, à la façon dont on apprend les choses : on commence, à chaque fois, ou presque à chaque fois, à commettre des fautes, qu'on corrige à l'exercice suivant mais on se rend vite compte qu'il ne suffit pas de corriger ses fautes pour faire bien. Il ne suffit pas de ne pas faire mal pour faire bien et il faut des années et des années, des efforts et des efforts pour que, de corrections en corrections, de fautes en fautes, on apprenne progressivement à passer à autre chose qui, plus que le pas mal fait est le bien fait.
    Il en va de même dans la vie professionnelle et dans la vie de tous les jours : il ne suffit pas de corriger les fautes qu'on commet ; il ne suffit pas - longue expérience avec Katia ! - de corriger les défauts qui nous ont été à juste titre signalés pour pouvoir revenir, la bouche en coeur, réclamer la sorte de bon point qu'on croit enfantinement - infantilement ? - dû à notre obéissance. Car le défaut même une fois véritablement corrigé (et c'est souvent bien plus long qu'on ne le pensait), demeure tout le reste, et ce vide qui bée entre la correction du mal et le bien.
    Dans l'ordre civique et politique, Simone Weil souligne que ce n'est pas parce que voler est mal que le respect contraire et bourgeois de la propriété serait un bien. Le respect de la propriété est de même niveau, du même ordre que le vol puisqu'il est son contraire ; il n'a donc rien à voir avec le bien. De la même façon, mentir est mal mais la sincérité prise comme simple interdiction de mentir, comme simple absence de mensonge, n'est que le symétrique du mal et donc ne relève pas du bien qui exige autre chose, le passage à une autre dimension.
    C'est encore plus évident dès lors qu'on aborde les questions éthiques et importantes : il ne suffit évidemment pas de ne pas faire le mal, ni même de faire le contraire du mal pour faire le bien : le bien est d'une autre nature que le mal ; il implique une élévation, un changement de dimension où paraissent parfois se réconcilier les contraires. Ainsi s'explique le scintillement, l'ambivalence, la vibration qui apparaît dans les choses vraiment essentielles : le vrai bien est souvent d'une nature telle que les oppositions ordinaires y sont dépassées ; ce qui paraissait contradictoire s'y réconcilie. Et c'est pourquoi, au regard des classifications ordinaires, il nous est si difficile d'en parler : le vrai bien, en matière de propriété, est sans doute indifférent aux catégories juridiques de la propriété et du vol ; il ne se situe pas sur le même plan. Et le détachement que prônent les sages reste un mystère complet si l'on cherche à l'analyser en termes de dépendance et d'indifférence. Pour comprendre vraiment, il faut passer à un autre regard, aller au dessus, là où se confondent et se tressent, dansent ensemble, ce qui paraissait s'opposer.
    Il y a trop longtemps que je l'ai lu pour me rappeler si c'était de cela que parlait Nietzsche dans Par delà le bien et le mal. Mais c'est un peu l'idée à laquelle on aboutit : le vrai bien, le bien ontologique et essentiel, se situe au-delà des catégories ordinaires du bien et du mal, et qui ne conçoit le bien que comme le contraire du mal n'arrivera jamais à aller au-delà de celui-ci. Le vrai bien, en effet, est tout simplement d'une autre nature.
    10 min
  • Le travail bien fait
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170827travail.mp3
     
     
    Hier après-midi, tandis que le soleil brillait, j'ai nettoyé mes vitres. Elles en avaient bien besoin, noircies qu'elles étaient par la suie parisienne. Et j'éprouvai, à ce travail simple mais demandant minutie et attention, une grande satisfaction. Celle qu'on éprouve lorsqu'on fait bien la vaisselle ou que, écolier préparant sa rentrée, on range bien son cartable, vérifie le contenu de sa trousse ou taille avec soin ses crayons : on fait quelque chose dont on maîtrise l'ensemble du processus et on peut le faire vraiment au mieux, en y mettant le temps qu'il faut mais en sachant que le résultat sera à la hauteur de l'effort accompli.
    Ce genre de satisfaction n'est plus si courant aujourdhui. Il est devenu rare que, dans le travail, les choses soient simples et maîtrisables de bout en bout. Plein d'intervenants, plein d'aléas possibles, qui font que cette chose là, qu'on produit, n'est plus vraiment la nôtre mais celle d'un groupe, d'une équipe, d'un entreprise. La division du travail fait gagner en efficacité et en productivité mais on y perd la satisfaction profonde que donne le travail mené de bout en bout.
    L'artisan réalisant sa pièce, l'artiste terminant son oeuvre ont, probablement plus que nous, l'occasion de connaître cette satisfaction et ce plaisir.  C'est la simple satisfaction, le plaisir grand mais dénué d'orgueil que donne le travail bien fait. On a, très modestement mais véritablement, apporté sa pierre à l'édifice, enrichi le monde de quelque chose, apporté de la beauté.
    Il n'y a que dans les choses simples qu'on puisse ressentir cela. Dans ces choses qu'on accomplit de bout en bout, qu'on peut accomplir bien et qui ne se prêtent à aucun vanité : satisfaction du ménage bien fait, du meuble correctement monté, du bon plat préparé pour ceux qu'on aime, du jardin bien sarclé : le bonheur des choses simples.
    0 min
  • Le désir amoureux
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170824desir.mp3
    Qu'est-ce que le désir ? Qu'est-ce que le désir dans l'amour ?
    Dans le désir, ce n’est pas notre propre plaisir qu’on désire, ou si peu ; c’est le plaisir de l’autre. Mais pas n'importe quel plaisir. Nous désirons le plaisir que nous donnons à l'autre et ce plaisir seul, ce qui n'est pas très altruiste. Et plus encore, nous désirons que, du plaisir donné à l'autre, cet autre retire du désir de nous.
    Dans le désir, c'est le désir de l’autre que nous désirons.
    Dès qu'il y a amour, pourtant, les choses changent. Elles ne changent pas en soi : ce qui a été dit demeure vrai ; mais elles prennent place dans un nouveau paysage où ce que nous voulons et désirons n'a de valeur et de sens que répliqué dans l'autre, partagé avec l'autre, reflété dans l'autre dans un jeu de miroirs en abyme où, au bout de notre victoire, gît notre perte et au bout de notre perte, se dresse la victoire.
    Dans le désir amoureux, les choses vibrent, incessamment s’inversent et sans fin se retournent. Et dans ce mouvement de houle, dans cet entremêlement infini du tien et du mien, l'égoïsme se noie, remplacé par quelque chose qui, sans être de l'altruisme, diffère tout de même de l'égoïsme parce que le soi n'est plus au cœur du monde.
    Peut-être ne s'agit-il que d'un égoïsme élargi à deux personnes. Peut-être bien. Mais cet élargissement change beaucoup car il ouvre au dépassement de soi, est une porte ouverte sur le monde.
    Simone Weil – j’en ai déjà parlé – met l’amitié bien au-dessus de l’amour au motif qu’il y a, dans l’amour, la recherche de son propre intérêt quand l’amitié n’est qu’altruiste. Elle a en partie raison. Mais l’égoïsme de l’amour est, d’une certaine façon, une ruse de la nature. C’est un égoïsme qui apprend à se chercher dans l’autre, à ne se trouver que dans l’autre. Il instrumentalise l’autre mais en acceptant – bien plus, en voulant, en désirant, en exigeant - être lui-même instrumentalisé. L’amour ne sépare pas le tien du mien, il ne sépare pas le corps de l’âme - et il est, en cela, infiniment plus généreux, complet, entier, que ne le sera jamais l’amitié.
    La limite de cet amour, comparé à l’agaph ou à la charité chrétienne, est la part d’intéressement qu’il contient : on aime l’autre et on veut son bonheur, certes et absolument ; on pourra se sacrifier pour lui ; on pourra lui souhaiter de vivre et d’être heureux quand nous-même ne serons plus là. Mais quant à admettre que, nous vivant, il soit heureux avec un autre, c’est autre chose. L’amour amoureux n’est pas comme l’amour paternel ou maternel qui accepte et souhaite d’emblée qu’un jour vienne où les enfants voleront de leurs propres ailes et trouveront leur bonheur loin de nous ; l’amour amoureux est jaloux ; il veut le bonheur partagé.
    Peut-on vraiment aimer l’autre – cet autre qu’on aime d’amour – au point de désirer qu’il soit heureux sans nous ? Je ne le crois pas. Je n’arrive pas à y croire.
    Et cet amour amoureux ferme-t-il la porte, comme le répètent Jean et Augustin, à l’amour-agaph ? Remplit-il tant le cœur de sa substance que nulle place n’y resterait plus pour un amour plus universel ?
    Cela non plus, aujourd’hui, je ne le comprends pas.
    9 min
  • « Vous n’avez pas de tendresse, vous n’avez que de la justice. Par conséquent, vous êtes injuste »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170822justice.mp3"Vous n'avez pas de tendressse, vous n'avez que de la justice. Par conséquent, vous êtes injuste." dit - très injustement d'ailleurs, et elle le sait - Aglaé Epantchine au prince, dans l'Idiot.C'est là une de ces phrases magiques qui marquent, de leur paradoxe, la réalité vibrante et ambivalente du monde : la vraie justice ne se trouve pas au bout de la justice mais un peu sur le côté et ceux qui croient être les plus justes au motif qu'ils sont parfaitement justes et équitables suivent souvent le chemin de l'injustice.La justice n'est pas l'équité. Les choses sont trop ambiguës, et les mots de même pour qu'on puisse se fier à eux pour distinguer le vrai du faux, l'apparent du réel. Il y faut autre chose, qu'Aglaé appelle la tendresse, que les Chrétiens appellent l'amour et qu'on pourrait, d'une façon plus neutre, appeler la sympathie, l’empathie ou l'effort de compréhension. C'est ce déhanchement du corps penché vers l'autre avec attention et respect dont parle Michel Serres, dans La légende des Anges, quand il évoque le dialogue que nouent – et le mot dit bien ce qu’il veut dire - les êtres sensibles : n'être pas un mur mort et insensible mais un mouvement sensible et vivant, un lien, une relation.La justice n’est pas ce travail, froid et distant, de géomètre, mesurant les temps alloués aux uns et aux autres et tenant une comptabilité exhaustive et rancunière des fautes et trébuchements. Elle n’est pas trébuchet ni balance mécanique pesant mécaniquement les êtres et leurs gestes. La Justice le sait bien qui en dépit de son signe, s’entoure de juges, d’hommes et de femmes, dont le rôle est justement de s’écarter de la loi, de distinguer ce que l’inspection des plateaux de la balance ne permet pas de voir, de dépasser le texte pour embrasser l’esprit.L’équité n’est pas la justice. Mais une justice sans équité - une justice arbitraire ou inique - ne serait pas non plus une justice. Il y a, entre l’équité et la justice, une danse, un souffle, un on-ne-sait-quoi d’ineffable et de capital, qui est le mouvement même de l’esprit et de la vie.C’est cela, la tendresse ; c’est cela, l’amour.
    9 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.