Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Sartre : On n’a jamais été aussi libres que sous l’Occupation
    Ma fille et moi évoquions hier la question de savoir si la tradition et son poids étaient une gène pour la création artistique, la création poétique en particulier. Et pensant à cela, je me rappelais cette curieuse phrase de Jean-Paul Sartre déclarant à peu près : "On n'a jamais été aussi libres que sous l'Occupation".
    C'est une phrase très paradoxale, évidemment. Mais je pense qu'une des significations possibles est la suivante : lorsqu'on est certain que le pouvoir établi est mauvais et que les lois sont mauvaises, les scrupules qu'on éprouve ordinairement à les violer disparaissent et notre liberté d'agir n'est plus encadrée de ce côté là.
    Ordinairement, on considère, à juste titre, que, même si elles peuvent par instant nous gêner, les règles et les lois sont bonnes et établies pour le bien commun : il est sain de partager des règles pour permettre à la société des hommes de vivre collectivement. On accepte donc ces règles qui coïncident, peu ou prou, avec ce que nous dit notre conscience.
    Mais quand il apparaît que le pouvoir est mauvais, que ce qu'il fait est mal et que les lois qu'il promulgue sont tyranniques et assassines, alors lui résister devient légitime, comme l'avaient justement compris les rédacteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en inscrivant la résistance à l'oppression parmi les quatre droits naturels et imprescriptibles :
    "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression."
    Ce qui arrive alors, c'est que la coïncidence ordinairement vécue entre ce que dicte le droit et ce que dicte notre conscience disparaît. Les deux se mettent à diverger. Et ils divergent tellement que la retenue que nous ressentons normalement à suivre ce que nous avons au fond de nous quand cela peut nous conduire à violer la loi s'évanouit. Nous nous retrouvons seuls avec ce que nous dit notre conscience.
    C'est la question étudiée par Platon dans Euthyphron : on est souvent tiraillé entre ce que dictent les bonnes mœurs et la tradition et ce que nous dicte notre maître intérieur. Tant que les bonnes mœurs sont présentables, il peut être difficile d'aller contre elles, même s'il le faut. C'est paradoxalement beaucoup plus facile lorsqu'il apparaît avec évidence qu'elles sont intrinsèquement mauvaises.
    PS : Cette phrase se trouve dans un article intitulé "La République du silence" publié en septembre 1944 dans Les lettres françaises.
    On trouvera ici un enregistrement de cet article par son auteur.
    6 min
  • L’analogie historique est une façon de ne pas penser le présent
    Il semble que Vincent Peillon, un des candidats à la primaire socialiste, ait tenu en début de semaine des propos hasardeux où il mêlait gouvernement de Vichy, laïcité, port de l'étoile jaune et velléités de certains de mettre en oeuvre une politique d'exclusion des musulmans. Et voici quelques jours que les réseaux sociaux s'agitent sur la question de savoir si ce propos effectivement plein d'erreurs était volontaire où s'il était un lapsus, un glissement involontaire.
    Je suis plus préoccupé, pour ma part, par le recours, une fois de plus, des hommes politiques, à l'histoire, pour essayer d'expliquer le présent - ou plutôt par leur tendance à utiliser l'histoire pour ne pas avoir à expliquer le présent.
    Si l'histoire a une utilité, c'est de pouvoir, dans certains cas, et lorsqu'elle est maniée avec respect, éclairer le présent. Mais le recours à la référence historique, à l'analogie historique est devenu tellement commun, tellement réflexe, tellement abusif, tellement "conventionnel" aurait dit Rainer Maria Rilke -  qu'il est devenu une façon simple, la plus simple, de ne plus penser le présent, de ne plus chercher à le comprendre vraiment.
    Pour comprendre le présent vraiment, il faut se le colleter. Il faut essayer de voir les forces à l'oeuvre, essayer de distinguer les divers mouvements, les diverses tendances, les divers groupes qui interagissent en des couches multiples : il faut essayer de saisir la complexité des choses - et évidemment, on n'y arrive jamais.
    Le recours, facile et paresseux, à l'exemple historique, à l'analogie historique, permet de passer outre, de court-circuiter ce travail d'attention fine au présent et de recherche, pour plaquer un mot, un nom, sur le présent, et substituer à l'épaisseur irréductible des choses le souvenir simple et réducteur d'une période historique déjà connue. Et c'est ainsi qu'on parle à tort et à travers de la décadence de l'Empire romain, du régime de Vichy, du gaullisme ou des Lumières, en plaquant une image simpliste du passé sur un présent compliqué.
    Or, le présent diffère forcément du passé. Ontologiquement. Le passé peut aider à le comprendre mais substituer à l'effort de compréhension ouverte et d'attention la facilité de l'analogie historique, c'est le meilleur moyen de s'interdire de le comprendre.
    6 min
  • Rencontre de séminaristes : on aurait dit des enfants
    Il y avait l'autre soir, rue de Vaugirard, un groupe de jeunes séminaristes qui avançait dans la rue. Ils avaient entre 20 et 25 ans, étaient vêtus de leur robe de bure, et marchaient, près du Sénat,  les hommes étant sur un trottoir et les femmes sur l'autre. Et d'un demi- groupe à l'autre s'échangeaient des gestes, des appels, des rires. On aurait dit des enfants.
    On aurait dit des enfants car il n'y avait, dans ces façons, aucune volonté de séduire, de faire le malin, de jouer un personnage, aucune drague, aucun ego : des gamins en sortie d'école.
    Ce spectacle m'a mis mal à l'aise. Comme me mettent mal à l'aise parfois ces reportages tournés dans des monastères bouddhistes où l'on voit jouer au cerf-volant ou au ballon non pas seulement des enfants mais des hommes jeunes, dont on se dit qu'on a ordinairement, à cet âge, d'autres jeux.
    Que des adultes ayant vécu fassent un jour le choix de se détacher du monde et de renoncer à leur ego est une chose qu'il m'est possible de concevoir. Il y a là un choix qui n'est pas forcément une fuite, un renoncement peut-être, dicté par l'expérience, le cœur, la foi.
    Mais, pour renoncer, il faut avoir connu et je ne suis pas absolument certain que les jeunes séminaristes que j'ai croisés aient vraiment connu ce à quoi ils renoncent. Et c'est pourquoi leur attitude me met mal à l'aise : ils ressemblent plus à des enfants qui auraient été empêchés de grandir, de mûrir, de devenir des hommes et des femmes complets et accomplis, dans toutes leurs potentialités, qu'à des hommes et des femmes ayant délibérément choisi de renoncer aux plaisirs (et désagréments) du monde.
    Mais peut-être (et c'est dans la possibilité donnée à cette hypothèse de s'exprimer qu'est ma propre évolution, ma propre progression) ce discours et cette approche ne reflètent-ils en fait que la mauvaise foi de mon ego, sa limitation et son incapacité à imaginer que de jeunes adultes sacrifient eux-mêmes, volontairement, ce Moi qui me tient tant à cœur.
    Peut-être ces jeunes gens et jeunes femmes ont ils réellement choisi de redevenir pareils à des enfants, libres de toute fierté, de toute arrière-pensée, de toute sexualité, de tout quant-à-soi.
    Je ne l'exclue plus totalement.
    4 min
  • Sortir du confort de son lit
    Lorsque j'étais en khâgne, j'avais un professeur de philosophie qui nous disait que, pour décider, chaque matin, de sortir du confort de son lit pour aller en cours, il fallait un certain courage. Cela me faisait sourire. Et pourtant il est vrai que quand, comme c'est le cas aujourd'hui, la pluie tombe au dehors, qu'on est chaudement installé dans son lit et qu'aucune nécessité urgente ne nous presse d'en sortir, mais seulement des nécessités lointaines ou dont la mise en oeuvre pourrait être remise, il faut un certain courage pour se lever, se mettre à la verticale et sortir de son lit
    Il faut toujours du courage, d'ailleurs, au moins à petite dose, pour sortir du confort, même lorsqu’on est persuadé, au fond de soi, que c'est une nécessité.
    Michel Tournier raconte ainsi, dans Vendredi, ce long moment durant lequel Robinson, accablé de ses échecs, désespéré, sur le point de perdre la foi qui l'a toujours guidé, se plonge dans l'espèce de mare boueuse où se roulent les cochons, mare chaude, silencieuse, tranquille, confortable, et demeure longtemps, somnolent, endormi, hébété, dans cette fange réconfortante, enveloppante, insouciante, dans laquelle on devine qu'il pourrait mourir s'il n'avait soudain le courage d'en sortir pour affronter la vie.
    La fange (oublions un instant la connotation négative qui colle à ce mot) est à l'image de toutes ces choses qui nous sont chères : la chaleur du lit, la douceur du corps de l'être aimé, le confort de la vie quotidienne, la rassurance des routines. A des degrés divers, on s'y sent délicieusement bien.
    Rien de mal à cela, je crois pour ma part qu'il faut en être absolument persuadé, à condition de savoir - vraiment savoir -  s'en arracher, de savoir s'en détacher pour avancer dans le flux et le mouvement, affronter la vie, se lever et s'élever.
    Et mon professeur de philosophie avait raison : il y faut un certain courage, même si tout petit.
    4 min
  • Icare, Gabriel, Peter-Pan : voler, léviter, rêver ?
    Lorsque j'étais enfant, je pensais être doté de pouvoirs magiques, dont le plus extraordinaire était ma faculté de m'élever au-dessus du sol, de léviter, de voler. C'est ainsi que, dans les rêves éveillés qui m'étaient si coutumiers, je traversais, suspendu en l'air, l'appartement de mes parents, voletant librement de pièce en pièce.
    Hier, j'ai réellement lévité, réellement volé. Je me suis retrouvé, avec mon seul corps, sans aucune attache et sans tomber, à quelques mètres du sol, suspendu au milieu du rien et presque immobile. Un colibri voletant au-dessus d'une belle fleur.
    Il n'y avait là aucune magie, seulement un grand souffle d'air venu d'une ouverture du sol et qui me maintenait, dans son flux, comme si j'avais été doté d'ailes.
    C'était une très agréable impression.
    Mais le plus extraordinaire était peut être le calme, l'absence de frayeur, le sentiment de familiarité avec la chose que tous ceux qui participaient à l'expérience, comme moi, ressentaient : pas de peur, pas de panique, pas de mal au coeur ; seulement un certain bonheur.
    Cela me rappelle un vieux livre de science-fiction que je lisais, étant enfant (à nouveau). Il s'appelait L'apparition des surhommes et racontait l'apparition au sein de l'humanité, d'une nouvelle espèce d'hommes supérieurs et dotés de plus d'intelligence, de plus de sensibilité, de plus de forces (mais pas de plus de sagesse, hélas, dans mon esprit). Et la première chose que ces surhommes faisaient, lorsque le pouvoir leur était donné d'utiliser leur intelligence et technologie nouvelles, était de se fabriquer des ailes qui les rendaient semblables à des anges ou à des archanges.
    Le mythe de l'ange, le mythe d'Icare, sont tellement vivaces au fond de nous ! Tellement prégnants ! Cette aspiration à quitter le sol pour s'élever dans le ciel, ce désir de légèreté, de détachement, de liberté, sont tellement forts qu'il en deviennent comme familiers !
    Élevons-nous, en cette année nouvelle ! Mais n'oublions ni Peter Pan, ni la mise en garde de Pascal : qui veut faire l'ange fait la bête.
    6 min
  • Etre aimé sans séduire est un des beaux destins de l’homme
    Il y a, dans l'Espoir, d'André Malraux, un court passage dont la teneur, du jour où je l'ai lu, il y a longtemps, m'a toujours impressionné. C'est le récit fait par Manuel de l’entretien  qu'il a eu avec un officier, officier qui lui a dit qu'il fallait que les hommes aiment leurs officiers pour la nature de leur commandement et non pas pour les particularités de leur personne. Il ne fallait pas qu'ils séduisent.  Et Manuel en tire cette réflexion : "être aimé sans séduire est un des beaux destins de l'homme".
    La séduction consiste à jouer un rôle, à déroger à sa propre vérité, à faire des grâces, à modifier son apparence et son attitude superficielles pour plaire aux autres, pour les séduire. S'y oppose ce que j'aurais tendance à appeler le charme, qu'on voit à l'oeuvre, dans mon souvenir, dans La montagne magique, de Thomas Mann, qui ressemble à une émanation, une irradiation venue du plus profond, de la nature intime de la personne, qui apparaît, comme naturellement, dans sa vérité.
    La séduction est un habit, le charme un dévoilement.
    Il y a un lien évident à mes yeux entre la profondeur de l'être, son assise, son invariance, et sa capacité à être aimé sans séduire. Et inversement, c'est parce qu'elles manquent un peu de substance au fond d'elles-mêmes que certaines personnes cherchent désespérément tout au long de leur vie à séduire.
    Il faut d'ailleurs aller plus loin : non seulement la personne aimée pour elle-même ne cherche pas à séduire mais elle ne cherche même pas à être aimée - et telle est probablement la raison pour laquelle elle l'est. Elle est en effet indépendante, non-dépendante. Elle se suffit à elle-même parce qu'elle a, en elle-même, toutes les ressources. Et c'est pourquoi elle attire.
    Cela renvoie à beaucoup de choses, chez moi, notamment à une histoire familiale. C'est une bonne piste à creuser.
    Je ne fais pour le moment que retenir la leçon, à laquelle j'adhère profondément : 
    "Etre aimé sans séduire est un des beaux destins de l'homme."
    5 min
  • Inverser l’ordre des facteurs : agir sans attendre
    Quand je repense à ce que je disais des attributs de l'adulte, je me dis qu'il est peut-être temps d'inverser l'ordre des facteurs, de considérer comme conséquence ce que j'avais tendance à considérer comme cause et comme cause ce qu'il me plaisait de considérer comme conséquence. 
    Si le bateau, en effet, attend de ne plus être ballotté par la tempête pour avancer, il n'avancera jamais car c'est dans l'avancée et le mouvement qu'il trouve sa stabilité et qu'il peut défier la tempête. Si le skieur, arrêté à mi-pente, craint de se tourner vers la vallée et de s'y jeter, il restera coincé jusqu'à la fin des temps car c'est  dans l'affrontement avec la pente et dans la vitesse qu'il peut reprendre sa liberté de mouvement.
    Si, dans une posture enfantine, j'attends du monde et des autres qu'ils se plient à mes désirs et qu'ils donnent l'impulsion aux choses, peut-être est-ce également cause perdue. C'est de moi, du profond de moi, que doit venir l'impulsion qui irradiera et fera un monde plus semblable à celui que je souhaite.
    Je ne sais pas encore précisément ce qu'il y  derrière ces mots et cette façon de voir. Mais l'intuition est là, ainsi que le chemin : agir, de soi-même, sans attendre que le monde et les autres agissent comme on le souhaite est le seul moyen d'avancer.
    5 min
  • Se sentir adulte ?
    Etant adolescent, je me souviens avoir demandé à mon grand frère et à ma grande soeur s'ils se sentaient adultes, et j'avais été très surpris de leur réponse positive. Il n'y avait pourtant aucun étonnement à ressentir : ils avaient un peu plus de 25 ans pour l'un, un peu moins pour l'autre, et adultes, même si jeunes adultes, oui, ils l'étaient. Mais j'avais été très profondément surpris, au point que cette scène, qui se déroulait dans une rame de métro arrêté à la station Miromesnil, est parfaitement claire dans ma mémoire.
    Ils se sentaient adultes, donc, mais ce que je voyais et connaissais d'eux ne correspondaient pas à mes critères, dont je ne sais lesquels ils étaient.
    Bien de l'eau, depuis, a coulé sous les ponts. Les critères de l'adulte, je les remplis aujourd'hui tous, et largement, et plus encore qu'il ne faut. Adulte, je le suis, sans le moindre doute. Et pourtant...
    Et pourtant, si je remplis sans aucune ambiguïté les critères de l'adulte, il y a au fond de moi quelque chose, ou plutôt une absence de chose, qui fait que je ne m'en sens pas tout à fait, voire pas du tout, les attributs : une certaine inépaisseur, du flottement - c'est le terme qui me vient le plus souvent - , un manque de substance, l'impression, dont j'ai déjà parlé, de voguer un peu au fil des choses comme un bouchon de liège sur le grand océan, de n'avoir pas de fond, ou de quille pour me stabiliser : je bouchonne plus que je ne flotte.
    J'ai en tête, peut-être à tort, comme modèle de l'adulte, l'image du médecin de famille : cet homme à la voix posée qui dit des choses justes et à qui l'ont fait confiance parce qu'il a l'expérience et tous les dehors de la sérénité. Eh bien ! je ne me sens rien de commun avec cette homme là. Je voudrais y ressembler, du moins je le crois, mais rien n'y fait.
    A la réflexion, toutefois, veux-je vraiment, et de tout mon être, y ressembler ? Je n'en suis finalement pas si sûr. Il y a, quelque part en moi, une réticence : quelque chose, en moi, refuse. C'est précisément là qu'il faut que je creuse.
    6 min
  • La sincérité
    L'aimée me parlait l'autre jour de la sincérité. Par sincérité, elle entend, me semble-t-il, quelque chose de plus vaste que ce qu'on entend d'ordinaire. Non pas seulement croire à ce qu'on dit et fait mais y être totalement engagé, sans aucune réserve, sans aucune réticence, sans aucune arrière-pensée.
    Il est rare, dans la vie quotidienne, qu'on agisse sincèrement : le plus souvent, on n'est engagé qu'à moitié dans ce qu'on fait, l'esprit et le corps étant très largement pris par d'autres pensées, d'autres occupations : on n'est pas totalement mobilisé dans son travail de bureau, dans sa conduite de la voiture ou du vélo et, dans ces actions, l'esprit continue à baguenauder un peu. On est, en revanche, ordinairement beaucoup plus impliqué lorsqu'il s'agit de mener une action précise : planter un clou, faire un exercice de mathématiques (il s'agit alors d'une sorte d'attention), ou lorsqu'on parle, du fond du cœur, à quelqu'un qu'on aime.
    Sauf lorsqu'on ment sciemment, il est souvent très difficile de se rendre compte, sur le moment, de ce qu'on est insincère. C'est après coup, généralement, qu'on le réalise : il y avait au fond de nous, tandis que nous prononcions ces mots, tandis que nous faisions ce geste, tandis que nous agissions ainsi, une petite réticence, une réserve, un retrait d'une parte de nous mêmes qui faisait que nous n'étions pas totalement là, pas totalement engagé par cette action ce geste, cette parole. Une sorte de duplicité, ou d'hypocrisie.
    Mais tandis que j'écris, une deuxième acception me vient. Et peut-être est-ce à cela que pensait l'aimée : on peut être totalement dans ce qu'on fait et dit, et être pourtant en partie insincère dès lors que la finalité qu'on donne, l'objectif qu'on fixe à nos propos et à nos gestes n'est pas totalement celui qu'on prétend. C'est alors une sorte d'insincérité par omission : ce que je prétends être mon objectif l'est totalement et véritablement. Sans réserve. Mais cet objectif à la poursuite duquel nous sommes totalement engagés n'est pas le seul. Il n'est pas pur et limpide. Il est réel mais comporte une part de calcul. Et c'est dans ce calcul, dans l'arrière-pensée qu'il recouvre, que gît l'insincérité.
    Je crois que c'est cela dont elle voulait parler.  Elle a raison. Et c'est un sujet plus difficile.
    7 min
  • De l’esprit à la lettre : les rites
    J'étais l'autre jour à la messe de minuit. Je me suis, à cette occasion, rendu compte une nouvelle fois de la gêne que suscitaient en moi tous ces rites, rituels, cérémonials, qui scandent la messe : moments où l'on se met debout, où l'on s’assoit, on l'on baisse les yeux, où l'on prie,  où l'on relève la tête, tous ces rythmes qui paraissent s'imposer à nous de l'extérieur.
    Ce ne sont pas les règles en soi qui me gênent : il est souvent utile de se fixer à soi-même des règles, de se donner une discipline et de se faire un peu violence, parfois, pour la suivre. Il est souvent par ailleurs très utile de définir des règles collectives dont on exige de chacun qu'il les suive : lois ou code de la route. Rien de cela ne me gêne.
    Ce qui me met profondément mal à l'aise dans les rites établis par les cultes et les religions, c'est le fait qu'ils tendent à transformer en obligation sociale et collective ce qui n'a de sens et de valeur qu'intérieur et individuel. A quel moment faut-il renter en soi-même et à quel moment prier ? Quand faut-il ouvrir les yeux et quand faut-il s'ouvrir aux autres ? C'est évidemment de son propre tréfonds que cela doit venir. C'est seulement de son propre tréfonds que cela peut venir, pour être vrai et sincère, comme disait l'aimée à un autre propos. Et voici que cette émanation intérieure, elle nous est imposée de l'extérieur, qu'elle nous est commandée. Et voici que ce qui devrait s'élever de nous-même, que ce qui devrait être geste intérieur, devient rite collectif, action sociale, obéissance, imitation. On ne s'écoute plus ; on imite les autres. Et tout en est vicié.
    Écrivant cela, et allant un peu au-delà de ce que je pensais pendant l'enregistrement, je me rends compte que vient peut-être un moment où l'on est devenu si libre, si détaché, si profondément stable, qu'on ne se soucie plus de cela. Je veux dire : vient peut-être un moment où l'on est tellement réconcilié avec soi-même que le regard des autres ne nous pèse plus du tout et qu'on se fiche du fait que ce qu'on ressent au fond de soi soit également imposé par les autres. C'est librement qu'on suit la règle, aussi paradoxal que cela puisse paraître.
    Peut-être.
    Je crois profondément en ce "peut-être". Je veux y croire, du moins. Mais pour le moment, les rites et cérémonials m'apparaissent seulement comme une ruse du Grand inquisiteur.
    7 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.