Côté presse écrite, Martial Leiter est de ceux qui dessinent le monde sans avoir besoin de le commenter. Depuis les années 1970, il avance dans le silence et la précision des traits, sans paroles ni légendes : dans ses dessins muets, on retrouve lʹâpreté de Goya, la précision de Callot, un art qui infuse et laisse lʹécho se propager. Côté artiste, les fumeroles de lʹencre amènent mouvement et flottement, comme des visions à la fois précises et furtives : paysages, montagnes, mouches, danses macabres. Né en 1952 à Fleurier (NE), entouré de trains, de montagnes et du vent du nord, il sʹest dʹabord formé au dessin technique avant de bifurquer vers la presse. Il sʹy fait une place à contre-temps, loin du bavardage journalistique, cherchant non pas à représenter la réalité, mais à la rendre dans sa densité. Ses dessins, publiés notamment dans Le Temps, Le Courrier, Die Zeit, Le Monde et Le Monde diplomatique, sont parfois si incisifs quʹils lui valent la censure dans les années 1970. Parallèlement, il poursuit un travail personnel à la pulsation lente : des paysages fugitifs vus depuis les fenêtres des trains, un mouvement qui inscrit sa pratique dans une forme de méditation visuelle — une démarche récemment réunie dans Paysages fugitifs (Les Cahiers dessinés, 2026). Martial Leiter a su tenir ensemble le tragique du monde et la liberté du geste. Il continue de regarder, dʹinsister, de tracer — et de nous éclairer.
Une série de Florence Grivel.
En 2005, les épouvantails de Martial Leiter — une installation de plusieurs centaines de silhouettes plantées dans un champ du Val‑de‑Ruz — trouvent un écho inattendu : une partie dʹentre eux est recréée pour le clip Fuck Them All de Mylène Farmer. Une rencontre surprenante, presque improbable, avec une icône de la musique que lʹartiste ne connaissait pas jusquʹalors. Si lʹaventure sʹarrête là, ses séries, elles, se poursuivent : montagnes, mouches qui tombent, paysages aperçus depuis les fenêtres du train : autant de motifs repris, déplacés, glissant de la verticalité à lʹhorizontalité, et donnant naissance à dʹinfinies variations. Rien nʹest figé dans le travail de Martial Leiter. Les sujets se réinventent, se transforment, et lʹartiste dit atteindre le sommet du plaisir lorsque, " quand ça se passe ", il devient le premier spectateur de ce quʹil fait. Cʹest dans ce décalage fertile — entre lʹintention et ce qui surgit — que naît la tension propre à son œuvre.