🎧 Maître Oudy Bloch – Défendre la dignité face à l’horreur
Dans ce nouvel épisode, Maître Oudy Bloch revient sur une affaire qui a profondément marqué l’opinion : le viol antisémite d’une fillette de 12 ans, à Courbevoie. Trois mineurs ont été condamnés pour ces faits.
Dans ce podcast, l’avocat de la famille de la victime nous livre son analyse juridique, humaine et sociétale de ce drame.
➤ Comment juger des mineurs dans une affaire aussi grave ?
➤ Quel rôle ont joué l’antisémitisme et les réseaux sociaux ?
➤ Que dit ce procès de notre société et de ses failles ?
Un échange essentiel pour comprendre ce que la justice peut – et doit – apporter face à l’indicible.
📌 Un podcast proposé par Lexbase, une interview réalisée par Aurélie ELbaz
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Maître, vous avez accompagné la famille de la victime tout au long de cette procédure. Que pouvez-vous nous dire de leur état d’esprit aujourd’hui, après la décision du tribunal?
Depuis un an que nous la côtoyons régulièrement pour la préparation de ce procès, nous avons pu mesurer la force tranquille qui se dégage de cette toute jeune fille. Elle est calme, réfléchie, et étonnamment mature pour son âge. Elle a fait preuve d’un remarquable courage tout au long des trois journées d’audience, souhaitant assister, participer, interroger, répondre aux questions des différentes parties et affirmer avec force que les victimes de viol ne doivent pas avoir honte d’une faute qu’elles n’ont pas commise et que l’antisémitisme est un fléau à combattre encore et toujours. Néanmoins, un an après les faits, elle est encore la proie de cauchemars, flash-backs, crises d’angoisse et de panique même si elle est suivie psychologiquement et très entourée par ses parents. Sa reconstruction prendra du temps et n’effacera probablement jamais les traumatismes qu’elle a subi dans cette crèche abandonnée et sordide. Une étape importante dans son cheminement a été également par la reconnaissance de son statut de victime, ce qui a été fait par la décision rendue par le tribunal pour enfant de Nanterre.
Les trois adolescents ont été reconnus coupables, deux condamnés à des peines de prison, le plus jeune à des mesures éducatives. Ces condamnations vous semblent-elles à la hauteur des faits ?
Le maximum de la peine applicable aux crimes commis étant de 10 ans de prison compte tenu de « l’excuse de minorité » que la loi impose pour les mineurs entre 13 et 16 ans. Des peines de 7 et 9 ans sont donc des peines sévères mais à la hauteur de la gravité des faits commis. Après trois jours d’audience menés avec une grande rigueur, le Président Stobinsky a pris en compte le nombre et la nature des faits (humiliation, injures, violences, agressions sexuelles, viols, tentative d’extorsion de fonds), l’âge de la victime mais également des auteurs, leur extrême violence et leur détermination tout au long des 54 minutes de calvaire qu’ils ont imposé à leur toute jeune victime ainsi que l’antisémitisme profond qui est le fil rouge de ce dossier.
Il est important que les juridictions passent le message que des crimes, surtout aussi violents que ceux-là et fussent-ils commis par des mineurs, doivent être punis pour que cesse le sentiment d’impunité qui s’empare de nombreux auteurs d’infractions de plus en plus en jeunes et de plus en plus violents. Il y a quelques mois un jeune adolescent était tué à coups de machette par d’autres jeunes pour un téléphone, la semaine dernière un adolescent de 14 ans a tué une surveillante dans un collège. C’est très inquiétant.
Ce procès s’est tenu à huis clos, comme le veut la justice des mineurs. Quelle atmosphère régnait dans la salle d’audience ?
Les débats ont été sereins grâce à un président rigoureux et un tribunal à l’écoute de l’ensemble des parties. Les accusés ont présenté des excuses mais ont répondu de façon très incomplète aux questions que se posait notre toute jeune cliente, ont refusé d’admettre le caractère antisémite qui pourtant transpire de ce dossier et n’ont pas reconnu l’intégralité des faits reprochés ce qui vient amoindrir la portée de ces excuses. Madame la Procureure Landemarre a été intraitable dans son réquisitoire et a regretté le huis clos en raison des enseignements majeurs à tirer d’un tel dossier sur la violence de plus en plus en jeune, avec l’antisémitisme et la chosification des femmes à qui l’on peut faire subir ce que l’on veut, et plus encore si elles sont juives.
Dans cette affaire, les juges ont retenu la circonstance aggravante d’antisémitisme. C’est un point essentiel. Comment a-t-elle été caractérisée au cours du procès ?
Oui, le tribunal a très justement retenu la circonstance aggravante d’antisémitisme sur l’intégralité des infractions commises ce qui était un enjeu important de ce dossier. L’instigateur du guet-apens n’a en réalité pas supporté d’avoir fréquenté une juive, ce qui était déjà pour lui un grief suffisant, mais il a, en outre, fait de sa victime, du fait qu’elle soit juive et uniquement pour cette raison, le soutien inconditionnel et automatique d’Israël ce qui déclenché une violence inouïe verbale, physique et sexuelle. C’est une illustration supplémentaire que l’antisionisme est un antisémitisme.
L’un des aspects les plus marquants de cette affaire est la banalisation de l’antisémitisme chez les mineurs mis en cause. Quel rôle ont joué les réseaux sociaux, les discours complotistes ou l’actualité au Proche-Orient selon vous ?
Les réseaux sociaux sont au cœur de ce dossier et de la violence antisémite et sexuelle qui s’est abattue sur notre jeune cliente. On a retrouvé dans les téléphones portables la photo d’un drapeau israélien en flammes, des propos prouvant la détestation de la religion juive, des vidéos pornographiques… L’accès libre et illimité de nombreux jeunes aux réseaux sociaux qui sont devenus une immense poubelle sans filtres, sans modération, sans tabou et sur lesquels ceux-ci s’imprègnent de discours de haine et d’une image extrêmement dégradée de la femme est un point majeur de ce dossier.
On découvre dans le dossier des profils marqués par des ruptures familiales, l’absence des pères, l’échec scolaire… À quel moment la société aurait-elle pu – ou dû – intervenir?
La justice est intervenue, mais pas assez, pas assez tôt, pas assez fort, par manque de moyens financiers, humains et aussi légaux puisque certaines décisions d’éloignement par exemple ne sont pas suffisamment contraignantes. La justice, l’éducation nationale et la protection judiciaire de la jeunesse sont des chantiers qui devraient être urgents pour le gouvernement. Les moyens dédiés ne sont pas à la hauteur de la politique voulue par nos décideurs.
Vous êtes engagé depuis longtemps dans la lutte contre les discours de haine. Quels enseignements tirez-vous de cette affaire pour les politiques publiques à venir ?
Nous le plaidons depuis de 10 ans à l’Organisation Juive Européenne : les mots de haine s’imprègnent dans les esprits faibles, peu structurés, carencés et entrainent des passages à l’acte délictuel ou criminel. C’est le cas ici. Si la victime n’avait pas été juive rien ne serait passé. Il est indispensable que les magistrats qui traitent des violences verbales sur le fondement de discriminations liées à la religion, l’ethnie, l’orientation sexuelle… comprennent la nécessité de condamner avec force dès la première comparution pour éviter le sentiment d’impunité de leurs auteurs et le passage des mots à la violence physique.
Une interview signée Aurélie Elbaz