Puisqu’on émet depuis ce petit territoire
Qui a donné son nom aux conventions de Genève
Censées
Depuis 1948
- je cite -
Fixer des limites à la barbarie de la guerre
Protéger les personnes qui ne participent pas aux hostilités
(civils, membres du personnel sanitaire, d’organisations humanitaires)
Ainsi que celles qui ne prennent pas part au combat
(Blessés, malades, prisonniers de guerre).
Et là, je suis déjà contraint de marquer une pause,
De reprendre mes esprits,
De fournir un effort puissant pour maintenir un lien
Entre ce qui est écrit
Et la réalité
Telle qu’elle se manifeste dans le monde
Depuis au moins une dizaine de jours et des années
Depuis des actes perpétrés et innommables
Que n’épuisent pas des mots tels que même :
Crimes de guerre
Ou tout autre assemblage de mots cauchemardesques révulsants
On noircit du papier sans force,
Avec lesquels
Tenter de maintenir un semblant de consistance
Entre ce qui a lieu
Et notre capacité à le concevoir en faits et en pensée.
Je n’ai pas les mots pour dire ce que j’ai vu,
Je n’ai pas les mots pour le dire,
À chaque jour de ces jours maudits
La survivante,
Le témoin,
Un haut-commissaire aux Nations Unies
Alors même qu’ils parlaient ?
L’abîme qui s’ouvrait
Et qui leur trouait le langage
Et alors plus rien que les images de scènes abominables
Au fond de leurs yeux
Et plus aucun mot
viable pour les dire
Ou alors seulement dans leur factualité la plus brute.
Les gens se faisaient massacrer dans leur maison
Les uns après les autres
Et durant toutes ces longues heures personne n’est venu.
Je lui ai dit qu’elle devait être silencieuse comme une petite souris
Et comme nous chuchotions tous,
À un moment la poignée de la porte de l’abri a bougé,
Alors maman a pris un couteau à la main
Et s’est tenue devant la porte.
Vous qui parlez d’humanité, où est votre humanité ? lance, altière, une petite fille à Gaza
à la caméra qui la filme
au milieu des gravats gris des ruines de ce que fut une ville,
un quartier,
un coin de maison,
et par-delà la caméra qui la filme,
Elle le lance
Il est vain de se défausser.
Elle le lance à ces adultes civilisés encravatés qui signent des traités,
Des conventions
Entre nations,
Aux opinions occidentales tétanisées,
Galvanisées après s’être choisi un camp
Pour qui comprendre ces simples mots est tout bonnement insupportable :
On est Palestiniens, on n’a rien à faire dans cette guerre.
Voilà ce qu’on entend encore et ceci défie l’imagination :
Nous sommes devenus des réfugiés sur notre propre terre.
Au point où on en est arrivé
Dans la faculté collective à vider les mots et les traités internationaux de leur sens
Même aux tués
On dit que leur sort est proportionnel
Humanitaire
Ou
Que c’est seulement
l’armée de résistance qui leur est passée dessus.
Les cadavres sont entassés dans d’immenses containers réfrigérés
Dans l’attente qu’on leur retrouve un nom.
800, 1'000 blessés supplémentaires par jour
À Gaza
Par jour
Et encore, ce sont ceux qu’on parvient à compter
À combien en est la mort ?
Plusieurs milliers et des milliers
Je ne sais plus
Le compteur ne cesse pas de battre des records
Il va bientôt sauter
Comme un hôpital dans une guerre
Comme un cessez-le-feu à la table des négociations.
Je sais qu’il y a beaucoup d’enfants
Beaucoup beaucoup
Beaucoup trop
Que plus personne n’en fasse.
Vous avez vu leur vie n’a plus la moindre valeur
Puisque pour leurs ennemis ils sont des ennemis.
Ou dans le même ordre d’idées
De simples chiffres
À empiler
Au moment de compter les morts
Et les jeter à la face de l’adversaire
Afin qu’il soit honni par l’autre moitié du monde.
Il y a des douleurs qui ne sont pas commensurables,
Des malheurs si grands
Qu’ils sont sans proportions
Incomparables Sans symétrie.
Passé un certain seuil il n’y a plus de rivalité dans le malheur.
Ce n’est pas un constat émotionnel,
C’est un constat froid, rationnel,
Sans quoi j’aurais opté pour un cri.
Dans tout le bruit des commentaires qu’on entend dans les émissions de grande écoute,
Les analyses, les opinions autorisées,
Il y a parfois,
Pour autant qu’on tende l’oreille,
Des phrases limpides
Que l’on voudrait incontestables
Universelles
L’enjeu aujourd’hui est de se demander à chaque instant comment on doit faire pour éviter des morts.
Et c’est tout ce qu’il y a à faire.
Émission diffusée sur Radio Vostok en direct du Service de la culture de Meyrin, le 20 octobre 2023
Publiée le 23 octobre 2023
Crédits photo: Anne Bouchard