Le pain et le LSD : je ne savais pas, mais c’est presque la même chose. Là vous vous demandez ce que j’ai mis sur mes tartines ce matin, mais c’est pas des conneries, j’ai appris grâce à mon ami Donatien l’existence de l’ergot de seigle. C’est un champignon vénéneux qui pousse sur les céréales, notamment le seigle. En fait, c’est de la moisissure. Et c’est à partir de ça qu’on fabrique le LSD. Donc, si on ne fait pas gaffe et qu’on met des grains de seigle ergotés dans son moulin, et bien ça fait de la farine magique et du pain qui rend fou. Et alors là attention, l’Histoire regorge de faits divers tous plus dingues les uns que les autres.
Allez, c’est parti pour un cours d’histoire de l’ergot de seigle. Strasbourg, 1518 : trois ans de famine, vendredi 12 juillet, une femme n’a plus de lait pour son bébé, elle le jette dans la rivière et se met à danser dans la rue. Rapidement, une, deux, trois, puis 400 personnes se mettent à danser frénétiquement sans raison. C’est la teuf, Ibiza avant l’heure ! Sauf que ça fait moins rêver : au bout d’un moment les gens meurent. Transes, convulsions, hallucinations, pieds en sang, cartilages apparents, crises cardiaques. En fait, c’est un peu ghetto comme rave party.
Donc là, le maire intervient. Il fait construire un dance floor, réquisitionne tous les musiciens de la ville pour jouer jour et nuit et organise des ravitaillements. Une sorte de récupération politique de la fête pour soigner le mal par le mal. Sauf que ça ne marche pas du tout. Il y a de plus en plus de monde et de morts. Jusqu’à 30 morts par jour, 2'000 au total sur deux mois de danse collective.
Et tout ça à cause du pain ? C’est une des pistes, mais on n'est pas sûr. Le clergé a essayé d’étouffer l’histoire, de faire croire à une punition divine des pauvres. Paracelse, champion suisse de médecine et d’astrologie, dit que c’est une révolte des femmes contre la tyrannie conjugale. Bon lui, il avait pris des trucs c’est sûr. On ne saura jamais vraiment : détresse psychologique, malnutrition, superstitions religieuses, hystérie collective ou pain contaminé. C’était le Moyen-Âge et il y a plein d’histoires comme ça.
Il y a même un doute sur la chasse aux sorcières de Salem. On se demande si c’étaient pas des victimes de l’ergot de seigle, cultivé à Salem, dans l’Essex, le Norfolk et en réalité un peu partout à l’époque parce que ça pousse bien, même dans des conditions pourries. Transes, surdité, torpeur, engourdissements, mortalité anormale du bétail, en fait ce n'était pas de la sorcellerie, juste du pain moisi. C’est quand même un peu dommage de s’en rendre compte une fois que toutes les victimes ont été brûlées vives, ou plutôt pendues.
OK mais aujourd’hui c’est fini tout ça ? La dernière contamination remonte à 1951, ce n'est donc pas si loin. Pont-Saint-Esprit, village du Gard en France, après-guerre : famine encore une fois, rationnement et Guerre froide. 15 août, fête de la Vierge Marie, et là pareil, ça commence à partir en vrille chez les villageois. Hallucinations, insomnies, angoisses, brûlures, on saute par la fenêtre pour fuir un feu imaginaire, on compte les perles du rideau de la cuisine, on déchire ses draps, on se jette dans le Rhône, les animaux meurent. Le bad trip. Sauf que ça dure un peu et les médecins ne savent pas quoi faire.
Mais à cette époque, on connaît l’ergot de seigle. Et en Suisse, bien sûr, on a synthétisé le LSD à partir du champignon en 1938 chez Sandoz. Donc on va à la boulangerie du village, commence une enquête judiciaire, sauf qu’à l’époque, la distribution de la farine est gérée par l’État. Pas facile de remonter jusqu’au meunier, mais on en trouve un dont le moulin est crado et on le met en prison. Et là, le lobby du pain entre en jeu, à l’époque il n'y a pas grand-chose d’autre à bouffer. Et comme c’est l’État qui centralise la répartition des denrées, l’État doit sauver le pain. Le pain, c’est la vie, impossible que ça tue. Or là, sale bilan pour les Spiripontains, 100 délirants, 250 intoxiqués, 5 morts, 30 internés. Et là, retournement de situation, en fait c’est la CIA qui a aspergé le village de LSD par voie aérienne. Le meunier est libéré, l’État français n’est plus coupable et à Pont-Saint-Esprit on arrête de manger des biscottes.
Mais c’est quoi le rapport avec la CIA ? Et bien dans les années 50, Sandoz passe un deal secret avec la CIA qui veut faire du LSD une arme chimique. Il y a un médecin qui a carte blanche pour faire des tests sur les militaires ET la population. Je pense que c’est un descendant de Paracelse. On en met dans les ampoules du métro à New York, dans des maisons closes en Californie, sur la plage, dans les bars, les restaurants… C’est délir-land. Et c’est subventionné par l'État. Apparemment, le nom de Pont-Saint-Esprit apparaît dans des documents classés de la CIA et de la Maison Blanche, on a vu un sous-marin américain dans le Rhône, donc la piste est plausible. En réalité, on est en pleine guerre froide et la CIA surveille la montée du communisme dans le sud de la France. C’est tout.
Bref, la morale de l’histoire, c’est que quand tu n'as plus rien à manger, tu bouffes du poison. Que les sorcières, elles étaient juste sous champis. Que l’intégrisme religieux et la guerre n’ont pas vraiment fait avancer la recherche scientifique. Que tout est politique. Que la drogue, ça doit rester récréatif. Et que si tu as appris à faire du pain pendant le confinement, et bien tu peux essayer avec du seigle ergoté, ce sera moins cher que les buvards.
Émission diffusée sur Radio Vostok en direct du Service de la culture de Meyrin, le 6 octobre 2023
Publiée le 9 octobre 2023