Puisqu’il ne restera rien
De tous ceux qui vivent
De toutes celles qui arpentent la terre
Vivent, passent et aiment
Que même les mots ne retrouvent pas
Toutes les luttes vont à l’oubli
Et nos lâchetés aussi
Le merveilleux des vies
Et leur indignité
Les chambres où s’accomplissaient les miracles
Regarde ce que ça fait aux corps
Vivre
Ils ne se déconstruisent pas
Ou la terre
Il y a la chute progressive
Minutieuse
Du peu de soi
En presque rien
Jusqu’à
Tout d’abord tu crois que non
Que tout sera là de toute éternité
Et c’est l’amour qui le premier t’enseigne que non
Nos peaux se tiennent dans des replis
Dans des renfoncements de chair
Déjà l’étreinte n’est plus
Où s’est-elle déposée pour être à ce point perdue
Qui même recommencée est à nouveau perdue
Et c’est pour ça que les amants se serrent la nuit
À en mourir
Que les pères et les mères connaissent la joie des larmes
Qu’ils choient l’enfant dans leur bras
Et les enfants et les enfants de leurs enfants
qui sont l’éternité pour un instant
Tu n’avais plus les mots pour nommer
Ni ta pensée ni le réel
De plus en plus infranchissable
Du dedans au dehors de toi
Au dehors de toi c’était maintenant très loin
C’était là-bas
De l’autre côté d’une frontière arrogante
Hostile
Et il te faut le secours de tout ton souffle
Pour aboutir
Encore une fois
L’expression familière
Communicante
En bordure de tes lèvres
Mais où se tient
Quasi indiscernable
Parce que c’est dit avec le grain de ta voix
À toi seule
Avec toi toute entière en tes mots
Aussi
Si mystérieux cela soit-il
Tout ce qu’il te reste de corps
Elle qui ne gît plus que dans des transes intimes
Toutes tues au dedans de toi
Que rien ne saurait exprimer
Ou alors avec un soin extrême
Là des sons qui sortent de ta bouche
Qui forment de simples mots
Des notes éparses
Presque
Et c’est parce que c’est ta voix
Ou ce qui fut ta voix
Que leur est conféré
Ce petit supplément
Ce nous-ne-savons-tous-quoi
Sans quoi rien n’a de sens
Sans quoi les mots sont morts
Mais pourtant pas les êtres qui les prononcent
Au feu les dictionnaires, je veux ta voix avec des mots dedans
Pas le papier des phrases
Je ne comprends pas qu’on soit à ce point flanqué de bruit
Rapetissé en bavardages
Le langage n’est pas ça
Là où le langage s’effondre, là ça se sait
Ce que c’est que le langage
Indifférentes
Où sont gravées les vies passées
Les instants perdus
Pas d’état d’âme pour la machine
Elle est là impavide et molle
Et les vivants agenouillés devant
De l’autre à l’autre c’est ce que nous sommes
La solitude, bien sûr, ça va quand on est tout entier
Émission enregistrée au Forum Meyrin le 14 avril 2023 et diffusée sur Radio Vostok le 9 juin 2023
Publiée le 12 juin 2023
Crédits photo: Anne Bouchard