Et quand je dis Mon dieu, je vous en prie, ne comprenez pas ça littéralement, comme un témoignage impromptu de foi chrétienne, ou comme une soudaine pulsion de militantisme monothéiste judéo-chrétien et une atteinte à la laïcité sur une antenne de radio-libre, mais comme une simple locution de langage dont la fonction signifiante est d’exprimer un désarroi, au même titre que, par exemple, «Saperlipopette», du temps où l’expression était encore en usage, pour autant qu’elle n’ait jamais été en usage, ce que j’ai du mal à concevoir (à part pour de gens comme Macron – qui emploit aussi Perlinpinpin… mais ce n’est pas le sujet). D’autres exemples d’expressions contemporaines du désarroi me venaient en tête, plus explicites, usitées et triviales, mais je ne voudrais pas perdre trop de temps dans les 4 minutes imparties sur la distinction entre signifiant et signifié telle qu’établie par Ferdinand de Saussure, le précurseur de la linguistique structuraliste –est-ce vraiment utile de le rappeler - dans son fameux Cours de Linguistique générale, il y a de cela à peu près un siècle, et qui a donné, comme tout le monde le sait, sa consistance à la psychanalyse lacanienne, mais aussi à la déconstruction de la métaphysique du signe inaugurée par Jacques Derrida, laquelle a abouti au désasujetissement de la contemporanéité actuelle des limites conceptuelles de la modernité qui l’a historiquement précédée. Ou si vous préférez: postmodernité. Bon. Banalités que tout ça.
Enfin, bref. L’objet de l’émission de ce jour étant l’intelligence, d’où, vous le comprenez maintenant, mon désarroi de départ et mon interjection inaugurale. N’est-ce pas prendre le risque inconsidéré de faire la démonstration de son propre déficit intellectuel lorsqu’on est qu’un simple chroniqueur et de passer à chroniqueur simplet.
L’objet de cette émission étant, pour être plus spécifique encore: l’intelligence artificielle, il m’a semblé pourtant nécessaire à mi-parcours de tenter à mes risques et périls de définir les contours de ce que toutes et tous nous nommons à priori intelligence. Afin de nous assurer que nous possédons effectivement à son propos, dans ce studio ainsi que pour qui nous écoute, un minimum de conceptions communes pour point de départ. Avant de nous lancer dans l’hypothèse de la possibilité d’une extension de l’intelligence au domaine de la machine – au sens Terminator 1 et 2 du terme, pas juste tracteur ou tondeuse à gazon – et nous garantir autant que possible contre un éventuel excès d’anthropomorphisme appliqué à l’ingénierie computationnelle, même si ce biais cognitif permet à Hollywood de faire des blockbusters divertissants et lucratifs.
Ça va, vous me suivez? Allez, on va dire que oui, au pire faites semblant, c’est la meilleure des stratégies quand on est largué dans une conversation; ce qui arrive à tout le monde, moi-même je ne suis pas très sûr de bien comprendre ce que j’avance et où je vais mais qu’importe. On s’en fout.
Bien. Ceci posé, pour autant qu’à ce stade j’ai posé quelque chose et pas seulement prétendu le faire: Qu’est-ce que l’intelligence? Grand silence dans le studio. Bon, si, par exemple, je m’en réfère à l’opinion commune sur les divers réseaux sociaux, l’intelligence c’est: ce que les personnes qui parviennent à d’autres conclusions que nous sont dépourvues. Pour le dire brièvement, l’intelligence c’est: ce que l’Autre n’a pas. L’Autre, au sens de celui qui diffère de moi. Qui n’est pas identique à moi. Qui ne pense pas comme moi.
Il semble y avoir actuellement là-dessus un large consensus qui va du compte anonyme bourrin sur Twitter jusqu’à l’actuel président de la République française, dans une sorte de transversalité territoriale du commun, du rageux derrière son écran à l’Élysée, abolissant ainsi enfin en France la séparation entre élite et populace. Cependant, cette simple définition aujourd’hui majoritairement partagée ne nous dit toujours pas ce qu’est l’intelligence. Elle nous informe simplement que la condition de l’intelligence c’est de penser comme moi. A savoir comme le locuteur détenteur d’intelligence, détenteur par une sorte de ressenti de la détention de l’intelligence, qui n’a pas à s’expliquer ni à débattre mais peut se contenter simplement de sanctionner les divergences et les oppositions.
Inversement, on trouve également des individus souhaitant être débarrassés de ce qu’ils éprouvent comme un fardeau de l’intelligence. C’est ainsi qu’un récent sondage a révélé que nombre de chefs d’entreprises ont émis le souhait que l’intelligence artificielle prenne désormais les décisions stratégiques à leur place en raison du fait que le monde est devenu trop complexe et éprouvant pour une simple intelligence humaine patronale.
Une intelligence un peu trop vive et mal intentionnée pourrait là tirer argument de la démonstration interne de la faillite du néolibéralisme qui par ses excès aboutit à la disqualification anthropologique des agents qui sont censés en tirer les meilleurs avantages les plongeant à la fois et dans la richesse et dans la détresse existentielle de leur nullité au sein même de la structure idéologique dont ils sont censés tirer les profits ontologiques majeurs, à savoir: la légitimité à se penser meilleur que les autres. Je suis sûr que ChatGPT, faux-cul comme il, est essaierait de contrarier ce que j’avance. Mais bon, ayant été conçu pour simuler, faut pas s’étonner qu’il simule.
A ce stade de notre démonstration et afin d’y voir clair, rappelons qu’au sens classique du terme, l’intelligence c’est la faculté de connaître et d’agir en fonction des buts qu’on se propose, mais aussi d’élaborer un système de signes permettant les échanges et les relations, les spéculations et le choix de l’auto-détermination relative et/ou effective au sein d’un système de contraintes paradoxales complexes régulièrement mouvantes auquel d’autres organismes vivants ont également part. Bon, j’ai volontairement grossièrement simplifié la définition pour qu’elle soit synthétique, et historico-socio-philosophico-culturellement performative, mais c’était pour vous permettre de répondre à la question de savoir si oui ou non l’intelligence artificielle s’inscrit elle aussi dans cette perspective.
Emission diffusée sur Radio Vostok en direct du Forum Meyrin, le 28 avril 2023
Publié le 2 mai 2023
Crédits photo: © Anne Bouchard