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Mission encre noire Tome 30 Chapitre 354. Les choses réelles de Mathieu Blais paru en 2021 aux éditions VLB. Mathieu Blais présente ici une collection de vingt-cinq textes qui ont été écrits au cours des treize dernières. D'abord édité en 2005 avec Que le cri détaché de ta colère, un recueil publié aux éditions Trois pistoles, l'auteur multiplie depuis les ouvrages pour lesquels il obtient de nombreux prix, dont celui de la nouvelle Radio Canada pour un texte qui deviendra une partie de son roman Sainte famille publié en 2017 chez Leméac. les nouvelles et les poèmes que vous allez découvrir pour la première fois réunis, témoignent de l'engagement total pour l'acte d'écrire, considéré par l'auteur comme «un geste de générosité, de résistance et de liberté». Mathieu Blais s'applique, tel un artisan courbé sur son établi, à forger ce recueil entre «les éclats et les éclisses» d'une langue qui se déploie et qui s'insinue dans les creux et les vides, une langue aiguisée prête à se lancer au combat comme on se jette dans le vide. La richesse des thèmes abordés ici, illustre à merveille la diversité du travail de l'auteur. Les choses réelles vous donne le loisir d'aborder plusieurs territoires chères à l'auteur, qui utilise aussi bien les ressources de l'imaginaire et du langage pour atomiser ces frontières qu'il exècre. Dans l'aube d'un attentat bandé, assemblé de neuves voyelles et d'irradiantes consonnes, j'accueille Mathieu Blais, ce soir, à Mission encre noire.
Extrait:« À mon retour hors de moi, désassoiffé, j'ai placé de nouveaux mots sur les murs du salon. De grands mots larges d'épaules, la barbe bien prise et les jambes solides. Il y en avait de toutes les sortes: des longs, des courts, des rapides. Il y avait aussi des mots sacreurs, des mots cochons et des mots qu'on ne dit pas, ou peu, ou rarement, ou simplement lorsque l'occasion se présente. Je n'ai pas lésiné sur la variété, et encore moins sur le nombre. J'ai passé une bonne partie de la journée à les fixer aux murs avec de petits clous argentés. Ils n'ont pas crié. C'est à peine s'ils ont résisté. Le marchand de mots me l'avait bien dit: Vous verrez, ils sont dociles. Évidemment, il y en a des plus lourds ou des plus vicieux, mais, dans l'ensemble, ils sont relativement généreux de leur personne. Pour les fixer au mur, vous n'aurez qu'à les prendre par le bout du mot, comme ça. Puis, en les soulevant dans les airs pour bien laisser pendre leur queue, vous n'aurez qu'à les flatter, de haut en bas. Dans cette position, ils s'endorment presque tout de suite. Vous verrez, après, ce sera beaucoup plus facile pour les clouer au mur. Ils seront moins prévisibles.»
Dans ce deuxième volet d'émission, je vous livre une sélection de lectures qui a occupé ces récents mois de COVID. Musique: Philippe Katerine, moments parfaits de Thierry Jourdain paru en 2020 aux éditions Le mot et le reste, Brian Wilson, interview, Malibu 1992 de Michka Assayas paru en 2020 aux éditions Le mot et le reste. Polar: La proie de Deon Meyer paru en 2020 aux éditions Gallimard dans la collection Série Noire, La face nord du coeur de Dolores Redondo paru en 2021 aux éditions Gallimard dans la collection Série Noire.
Mission encre noire Tome 30 Chapitre 353. Traverser la nuit par Hervé Le Corre paru en 2021 aux éditions Rivages/Noir. Il pleut sur Bordeaux, le commandant de police judiciaire Jourdan repense à la scène de crime du matin. Il revoit tout, la mort, le sang, les tripes. Depuis des mois, il traîne cette rage triste. Incapables de supporter plus longtemps ses absences répétées, sa femme et sa fille le quitte. Il faut s'y faire, un flic, c'est jamais là quand il faut, sauf pour ses enquêtes. Un tueur sévit dans les rues de la ville, Jourdan enquête avec son groupe sur des meurtres de femmes. Louise est une jeune maman de trente ans, esseulée avec son fils Sam. Suite à la mort subite de ses parents, sa vie a basculé brièvement dans l'alcool et la drogue. Fatalement, son passé la rattrape. Son ancien compagnon, un délinquant récidiviste dangereux, la harcèle et l'agresse. Dans ce décor de fin du monde, Jourdan goûte la rencontre de Louise avec ravissement. Hervé Le Corre, ce n'est pas la première fois, dresse un portrait sombre de sa ville de Bordeaux. Dans ce nouveau roman, loin des clichés habituels, l'auteur campe plutôt ses personnages du côté des ruelles sales et des quartiers défavorisés. Traverser la nuit est un drame social, violent, fascinant, orchestré par la plume habitée et concise de l'une des grandes voix du roman noir français contemporain. Hervé Le Corre est invité à Mission encre noire.
Extrait:« Des cris le réveillent mais il garde les yeux fermés. deux hommes se querellent dans l'escalier en une langue qu'il ne connaît pas. Une porte grince puis claque. L'immeuble semble vibrer soudain, résonner de toutes ces respirations qui s'activent, de voix étouffées, de raclements de gorge, de toux, de musiques. Une femme rit, un petit enfant pleure. De l'eau cataracte dans une canalisation. Il écoute au plus loin qu'il peut l'écoulement épais et croit pouvoir suivre sa chute jusqu'à l'égout. Il imagine à cet instant toutes ces saletés qui sortent des corps, retenues pendant la nuit, et il sait bien que les humains se défont de leur fange, se purgent de ce qu'ils ont accumulé des heures durant, résultat de toutes leurs activités de la journée, puisque c'est à ça qu'ils se résument, de molles machines à fabriquer de la merde, il sait bien, lui, que tout le jour ils vaqueront sous leur masque avenant, drapés, enrobés dans leurs habits, déguisés en êtres civilisés, travestis pour le grand carnaval sordide, grands singes savants, guenons rusées, tâchant de dominer leur état de rut permanent, leur violence, leurs rêves de puissance, leurs envies de meurtre, ces pulsions d'animaux qu'ils nomment amour, désir, ambition, ces mots qu'ils utilisent comme du papier hygiénique pour torcher leurs turpitudes. Tous les matins ils vidangent la fosse septique qu'ils appliquent à remplir chaque jour, heure par heure, en feignant d'ignorer ce qui macère en eux.»
Mathilde ne dit rien par Tristan Saule paru en 2021 aux éditions Le Quartanier dans la collection Parallèle Noir. Mathilde habite la place carrée, c'est un quartier populaire dans une ville moyenne de province française. Ancienne judoka de haut niveau, elle occupe un poste de travailleuse sociale dans l'immense bâtiment de béton du conseil départemental, perdu, au milieu d'un champ de betteraves. Chaque jour elle accueille la file des pauvres gens venus réclamer leur aide sociale. Lorsqu'elle découvre que ses voisins, Mohammed et Nadia sont menacés d'expulsion, elle comprend que les recours légaux ne suffiront pas. Mathilde décide d'employer les grands moyens. Tenue à distance depuis douze ans, elle l'ignore encore, cette décision va la replonger dans un passé douloureux. Mathilde ne dit rien est le premier volet d'une série de romans noirs très prometteuse. Méfiez-vous! La femme de quarante six ans, jadis ceinture noire, qui s'avance avec assurance sur le tatami de ce formidable thriller social n'a plus le choix. C'est ippon ou mourir. Je reçois Tristan Saule à Mission encre noire.
Extrait:« Mathilde traverse la place carrée. Il fait jour depuis longtemps. Les dealers sont rentrés se coucher. Les nuits sont encore fraîches à cette périodes de l'année et un vent mordant lui saisit les joues. Elle aime cette sensation, quand le soleil levant réchauffe sur sa peau le froid de la nuit qui meurt. Ça l'engourdit. Parfois, c'est comme si du givre se formait sur son visage. Elle s'imagine Inuit, ou exploratrice des pôles. Elle salue de la main Émile, qui fume une clope, en caleçon sur son balcon. Tout le monde sait que, depuis des mois, ça ne va pas fort dans son couple. Fatou lui interdit de fumer dans l'appartement, ce qu'elle a toléré des années durant. Alors Mathilde le croise là tous les matins, peu importe la météo. Elle se dit qu'elle doit voir les caleçons d'Émile plus souvent que sa propre femme. Elle remonte la rue qui longe le château d'eau, la mosquée et le parking du haut. Il n'y a pas d'éclat dans ses yeux. elle ne pense à rien. Les événements de la veille, la petite visite rendue à Gaëlle, ont la même consistance que ses rêves de fin du monde.»
Mission encre noire Tome 30 Chapitre 352. Se faire éclaté.e, expériences marginales et écritures de soi sous la direction de Nicholas Dawson, Pierre-Luc Landry et Karianne Trudeau Beaunoyer paru en 2021 aux éditions Nota Bene dans la collection Indiscipline. La nouvelle collection dirigée par Étienne Beaulieu se propose d'ouvrir de nouveaux champs d'investigation pour une pensée contemporaine des arts et des savoirs. Un collectif d'autrices et d'auteurs se réunit autour du thème: l'écriture de soi dans une position de marginalité. Marilou Craft, Nicholas Dawson, Fanie Demeule, Kevin Lambert, Pierre-Luc Landry, Stéphane Martelly, Alex Noël, Karine Rosso, Chloé Savoie-Bernard et Karianne Trudeau Beaunoyer posent les premiers jalons d'une réflexion stimulante et anticonformiste. Qu'est-ce que c'est être soi-même ? Comment incarner dans l'écriture la multiplicité des expériences humaines ? Comment saisir les différents aspects qui composent une histoire sans tomber dans le piège de l'appropriation ? Est-il possible d'exprimer une sexualité, une langue minoritaire, en dehors des canons du «régime politique» hétérosexuel dominant ? C’est à un numéro d’équilibriste inédit et passionnant que se livrent cette dizaine d’autrices et d’auteurs lâché.e.s en libertés dans les pages d’un essai essentiel, eu égard aux nouveaux enjeux des littératures qui enflamment aujourd'hui les débats d'actualités. À leur suite, je vous invite à entrer en résistance, de comprendre, de résister, de refuser en compagnie de Karianne Trudeau Beaunoyer et de Pierre-Luc Landry, ce soir, à Mission encre noire.
Extrait:« J'essaie d'écrire avec tout le corps, autant de corps que d'abandons, que de cicatrices, que d'amours jamais advenues, que d'amitiés perdues. Autant de corps que d'insultes reçues ou entendues, que de violences pernicieuses. Autant de corps que de nuits blanchies par le désir ou la perte qui sont une seule et même chose, que de soirées à espérer, que d'étés à m'ennuyer. J'aurai ainsi plusieurs corps abandonnés à chaque tournant, à toutes les bifurcations, des mues qui empêchent la résilience: je n'ai pas de forme initiale à laquelle revenir après les altérations. (...) Combien de cellules du corps de ma mère dans mon corps à moi? Si je faisais l'anatomie de mes goûts: combien de ses goûts faits miens, de ses goûts faits mes dégoûts, faits ma révolte, faits mon arrogance, faits mon élan pour sortir de son ventre, me défaire de ses jupes?» Karianne Trudeau Beaunoyer, Autoportrait en arrêts sur images (2021, Nota Bene)
La revue Moebius 167. «Une fourchette en équilibre dans tout ça», c'est thème plutôt ludique que nous propose le magazine Automne 2020 Bis, avec aux commandes Gabrielle Giasson-Dulude et Baron Marc-André Lévesque. La célèbre revue littéraire québécoise n’arrête pas de surprendre depuis 1977. Une fois encore, ce numéro foisonne de textes en prose et en vers, des essais, de courts récits, de l’image, du montage, de quoi stimuler votre imagination au moins jusqu’au prochain numéro! Maxime Brillon, Emmanuel Deraps, Stéphane Despatie, Audrey-Ann Gascon, Loriane Guay, Gabrielle-Ève Lane, Roxane Léouzon, Adrien Millet, Alessandra Naccarato traduite par Keltie Robertson, Camille Readman Prud’homme, Alexis Rodrigue-Lafleur, Florence Tétreault, Sayaka Araniva-Yanez et Madioula Kébé-Kamara jouent les acrobates, tentent de garder leur aplomb sur le bord d’une assiette incertaine. Éléonore Goldberg et Yara El-Ghadban achèvent leur résidence artistique après quatre numéros. Les rubriques habituelles sont également au rendez-vous, notons la lettre à une autrice, Hélène Bughin écrit à Pascale Bérubé. J’ai le plaisir d’accueillir, ce soir, à Mission encre noire, non pas deux, mais trois participantes de la revue Moebius 167, Madioula Kébé-Kamara, Yara El-Ghadban, et Hélène Bughin sont avec moi ce soir.
Extrait:« Tout à coup, un tourbillon d'images. La ville de Québec par une journée glaciale de janvier 2017. Six hommes priant paisiblement à la mosquée, tués par un jeune homme imbu de haine. Vies détruites. Manifs, hommages et regrets. Puis le constat: les musulmans de Québec n'ont pas de cimetière où enterrer leurs aimés. Des reportages à la télé. Un terrain à Saint-Apollinaire, le tollé des habitants et un référendum: un cimetière, oui ; un cimetière musulman? Non ! Dans ma bouche, un goût amer. Même morts, vous ne voulez pas de nous ? Cette terre qui gèle en hiver sera-t-elle pour toujours hostile à mon corps méditerranéen ? Ne me laissera-t-elle jamais fondre en elle, lui donner un peu de ma chaleur ? Lui léguer ma poussière, et le sel de la mer ? Fertiliser son sol ? Nourrir les racines, me glisser dans la sève de ses érables ? Les musulmans de Québec ont enfin eu un cimetière en 2019, mais ce goût âcre ne m'a plus jamais quittée.» Yara El-Ghadban, Mourir en exil (2021, Moebius 167)
Mission encre noire Tome 30 Chapitre 351. Buveurs de vents de Franck Bouysse paru en 2020 aux éditions Albin Michel. Trois frères et une soeur nés du Gour noir contemplent leur monde de haut. Suspendus par des cordes au viaduc qui surplombe la rivière, ils dominent la ville et sa vallée. Personne ne se doute encore que le cadavre qui se cogne dans les rochers, en bas dans les eaux tumultueuses va tout changer. Joyce Principale, encore moins, lui, qui règne en maître absolu sur tout ce qui bouge dans la région. Propriétaire de la centrale électrique et du barrage, en amont, de la carrière en aval, l'homme marque ce territoire de son empreinte indélébile. Dans ce coin perdu des montagnes, les gens, d'une génération à l'autre, se soumettent et courbent l'échine. Dans ce monde humiliant et stérile, la colère a pris, malgré tout, sa source, menaçant de tout emporter. Franck Bouysse nous offre un véritable portrait social, d'une famille, d'une ville, d'un peuple, d'une région, qui se doivent d'affronter l'avidité destructrice d'un seul et unique tyran capable de reprendre ce qu'il a créé en un claquement de doigt. Une situation qui semble si futile, au regard de la puissance des eaux de la rivière, car chacun le sait, humains comme animaux, il faut se méfier de l'eau qui dort. Franck Bouysse confirme une fois de plus la virtuosité de sa plume, en se frottant aux grands espaces et aux remous qui irriguent l'esprit de révolte au Gour noir. Il est invité à Mission encre noire.
Extrait:« L'aube venue, les portes s'ouvrirent sur des visages hagards, des mines blafardes. On sortit constater les dégâts. Partout en ville, les rues étaient jonchées d'ardoises brisées, comme si un grand écailler était passé par là. Le clocher dénudé de l'église laissait apparaître la cloche entre les poutres de la charpente. Et, avant même les sept heures, la cloche bascula d'un côté en silence, puis de l'autre, et se mit à sonner, à la manière d'un coeur se remettant en marche après un infarctus. Ce n'était pas la première fois que l'on reconstruisait, ni même la dernière. Les catastrophes grandissent les humains, se plaisait à dire l'homme à la robe empesée, ornée d'une croix en forme de glaive. La lumière revint dans les foyers au fil des jours, une durée qui s'étira selon l'éloignement d'avec la centrale. Chaque famille remisa ensuite les lampes à pétrole dans les armoires et les bougies dans les tiroirs. Les habitants effaceraient peu à peu les traces visibles de la tempête, mais en porteraient toujours les stigmates dans leur chair ; quant à la forêt, elle se débrouillerait. Elle se moquait du temps et du désordre. Elle se moquait des hommes, de tous les hommes. »
La valse de Karine Geoffrion paru en 2021 aux éditions Sémaphore. Marie pleure, son mari a une maîtresse. Son choix est fait, elle le quitte. Isabelle Lalande soupire devant les jérémiades de sa soeur, son monde à elle, lui paraît, en comparaison, indestructible. Xavier Sauriol, associé directeur dans l'un des plus grands cabinet d'avocat en droit des affaires de Montréal, son époux, est si différent de martin, ce loser. Elle fixe son patio, satisfaite de sa nouvelle piscine creusée, de son grand jardin aménagé pour l'hiver, son spa contigu. Ses enfants, si charmants et dévoués l'enchantent. pourtant Xavier la délaisse ces derniers temps, son visage impassible, ces retards répétés, lui donnent secrètement l'envie de crier. Elle préfère oublier. La préparation de leur dixième anniversaire de mariage doit la stresser voilà tout. Pourtant les confidences de Marie lui tournent dans la tête. Trop. Karine Geoffrion ouvre une brèche douloureuse dans le scénario d'une vie de château. Un simple détail, sous la griffe éclairée de l'autrice, devient, à s'y méprendre, un gouffre béant dans lequel le chaos menace d'engloutir ce qui a pris dans de temps à se construire. Pourquoi tout gâcher pour si peu ? Karine Geoffrion est invité à Mission encre noire.
Extrait:« Dans le stationnement, j'ai envie de la retenir. De lui parler de mes doutes quant à Xavier, de mon malaise persistant depuis l'annonce de sa rupture. Je voudrais lui poser mille questions sur les agissements de Martin des derniers mois, sur son attitude cachottière, lui avouer dans le creux de l'oreille que je me sens perdue. Que je n'arrive plus à dormir ni à fonctionner normalement. En silence, je la regarde s'engouffrer dans sa petite voiture sur laquelle je remarque un début de rouille. Je la salue distraitement et demeure près de la porte du garage jusqu'à ce qu'elle disparaisse au bout de la rue. De nouveau seule, je m'assois, les deux jambes repliées contre ma poitrine, sur une marche de l'escalier avant. Je dépose ma tête contre mes genoux, le visage balayé par mes cheveux dégringolant de tous bords tous côtés. J'ai envie de crier, de pleurer. Rien ne sort. Je ferme les yeux, serre ma tête de mes mains crispées et, pour une rare fois, m'offre entièrement à ce sentiment destructeur, me laisser posséder.»
Mission encre noire Tome 30 Chapitre 350. Le fantôme de Suzuko de Vincent Brault paru en 2021 aux éditions Héliotrope. Vincent de retour à Tokyo, quelques mois après le décès soudain de Suzuko, arpente Shðwa-dori. Le temps est magnifique, les rues larges et achalandées. Il la voit. Suzuko est là, elle tourne sur l'avenue Shin-Õhashi. Vincent s'accommode difficilement du sort injuste de sa disparition, son imagination lui joue des tours. À la mémoire est liée la douleur du passé. L'oubli est impossible. Il fréquente encore la galerie d'art contemporain d'Ayumi, il déambule le long du fleuve Sumida et son fameux marché aux poissons de Tsukiji. Rien n'y fait. La panique s'empare de lui parfois. Il se souvient alors de cette touffe de poil roux et blancs qui dépassait d'une petite caisse ramenée de la fourrière. Cette tête de renarde aux poils si fins, qui a tout changé entre eux. Depuis sa rencontre à Montréal, la vie est devenue une performance, celle de son amoureuse artiste. Il se brûle à l'illusion de pouvoir jamais oublier. Car cet amour a la taille d'une ville, d'un corps, si immense et fécond que son absence le laisse tel un survivant. Si ce n'est cette jeune femme, Kana qui rentre à l'improviste dans sa vie...Vincent Brault nous révèle les liens invisibles qui tissent la relation de ce couple iconoclaste jusque dans le deuil. Dans ce roman d'une sensualité folle, où se croisent une femme aux paupières incandescentes, un peintre serbe, une taxidermiste, des flamants roses et des corbeaux, une renarde et des chats sans queue, vous resterez suspendu au fil magnifique d'un récit baigné de mystère. Avec pour mot d'ordre: dévore-moi si tu peux. Retrouvons le mécanisme des rues de Tokyo qui vibrent à l'unisson de la plume habitée, de l'auteur, ce soir, à Mission encre noire. Vincent Brault est mon invité.
Extrait:« Allongés sur le futon. Elle dessus, moi dessous. La lumière d'une lampe tamisée par un bout de tissu. Les rideaux tirés. Son corps nu, léger, délicat. Sa tête de renarde dans la pénombre scintillante. Sa truffe dans mon cou. La fourrure de ses joues. Ses crocs mordant l'arrière de mon oreille gauche. Ses gencives. De la bave. Une coulure épaisse et sanguine. Elle serrait trop fort les mâchoires sans faire exprès. J'ai voulu éloigner sa gueule de mon cou mais j'avais les poignets liés. Les chevilles aussi. Attaché aux quatre coins du futon tandis qu'elle haletait, qu'elle gémissait et mordait de plus en plus fort. «Attention, ça fait mal.» Mais elle a serré les dents plus furieusement encore. Comme un chien à qui l'on tente d'arracher un steak. Elle a grogné. Je me suis débattu en vain. J'étais bien attaché. Suzuko poussait mes épaules contre le futon avec ses mains. Ou non. Je n'avais pas réalisé qu'elle portait aussi les pattes de la renarde. Des sortes de gants lacés de la paume au poignet. Elle avait dû les enfiler à la salle de bain avant de venir me rejoindre sur le futon. Des griffes plus effilées que des aiguilles.»
Suzanne Travolta par Élisabeth Benoit paru en 2020 aux éditions Héliotrope. Marie-Josée, une scénographe sans grande envergure, soeur d'un acteur célèbre, s'est pendue dans son appartement du Mile-End à Montréal. Suzanne est sa voisine. Depuis le drame, tout le monde donne son avis sur la disparue. De la bouche de Suzanne, petit à petit le petit monde de ce quartier symbolique de la ville se dévoile. Lors des funérailles, elle fait la connaissance des gens qui ont entouré la défunte: sa meilleure amie, Georgia, son ami d'enfance Ray et sa vedette de frère, Laurent. Un constat se dégage, personne ne peut affirmer quoi que ce soit sur Marie-Josée, ou presque. Un revolver M37 chargé dans son tiroir de cuisine et beaucoup de pilules pour dormir, Suzanne éveille également la curiosité de deux détectives qui enquêtent et place une caméra dans sa salle de bain. C'est Bob qui mène l'étrange ballet de surveillance, personne ne le connaît, il est néanmoins le seul à rechercher qui est Suzanne désespérement. S'ensuit un assemblage de récits lucides parfois loufoques, un scénario déjanté peuplé de célébrité.e.s, de mère abusive, d'enquêteurs louches et de personnes affreusement seul.e.s. je vous invite, ce soir, à nous approcher de ces personnages en apparences farfelus et d'y découvrir des nuances subtiles qui font le charme de ce roman étonnant. Je reçois Élisabeth Benoit à Mission encre noire.
Extrait: « Ray s'était assis sans dire un mot et moi-même je n'avais pas dit un mot, j'étais restée là, le coeur battant, mon livre à la main, tandis qu'il enlevait sa parka bleue. Il l'avait installée sur le dossier de sa chaise puis il avait bu deux ou trois gorgés de son café au lait sans me regarder. Il avait observé la scène autour de lui, le café un vendredi à 16 heures. Bruce et mark qui jouaient au pool, Vito derrière le comptoir qui discutaient à voix haute et tous les clients qui écoutaient malgré eux leur conversation. C'était une des façons qu'avait Vito d'asseoir son pouvoir. Ray avait fini par se tourner vers moi et m'avait demandé si je voulais quelque chose d'autre à boire, ou à manger d'ailleurs, ils ont du panettone et des biscuits, avait-il dit en jetant un coup d'oeil au comptoir où dix personnes au moins faisaient la queue. J'ai bu mon café ça va, je n'ai besoin de rien, avais-je répondu, et nous nous étions tus de nouveau. j'avais immédiatement pensé que ce que je venais de dire était brutal, je n'avais pu m'empêcher d'être brutale, comme d'habitude, il m'avait semblé comme d'habitude que j'allais dire quelque chose de tout à fait standard, ce n'est que lorsque j'avais fermé la bouche que j'avais réalisé que j'avais été brutale, comme d'habitude.»
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