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Mission encre noire Tome 22 Chapitre 282. Corps sous la direction de Chloé Savoie-Bernard paru en 2018 aux éditions Triptyque. Vous le regardez un peu chaque jour, vous le palpez, vous l'aimez ou le détestez, or nos peaux, nos muscles, nos nerfs, vous demeurent un mystère. Le corps est examiné sous toutes ses coutures dans ce recueil qui rassemble des grands noms de la littérature québécoise contemporaine. Chloé Savoie-Bernard se demande comment faire en sorte que ces corps qui nous habitent ou qui habitent ce recueil nous ressemblent ? Comment réclamer un regard sur soi et les autres qui en veut davantage que le simple constat biologique ou l'appel à la séduction ? On se laisse porter par les plumes talentueuses qui captent des moments d'habitation du corps, les à-côtés, le souvenir, les regrets, la souffrance, l'amertume, l'espoir, la concupiscence, la perte, la colère tumultueuse ou apaisée des amours défuntes. Chloé Savoie-Bernard est de passage à Mission encre noire pour en parler.
Extraits: «Anticiper, prévoir le pire au premier signe d'étrangeté ou de changement corporel me rapproche de ceux qui cherchent à contrôler l'incontrôlable, qui refusent d'être pris au dépourvu par les aléas de la vie. On trouve des noms pour décrire ces gens: «pessimistes», «angoissés», «paranoïaques», «Hypocondriaques». Je pense à eux et me dis que ces mots qu'on leur accole ne sont que des écrans qui masquent ce qui se cache derrière les paniques et les questions incessantes: une envie impérieuse, douloureuse, de se voir un peu mieux, de renverser l'enveloppe de chair et de sang afin de vérifier qu'on y est en sécurité. En d'autres mots, un besoin de s'assurer qu'on dépérit à un rythme normal, en toute connaissance de cause, et pas selon des termes qui ne sont pas les nôtres.»
Les biffins de Marc Villard paru en 2018 aux éditions Joelle Losfeld. Il fait froid sur Paname, l'humidité et le brouillard envahissent le soir les quais de Seine. Cécile arpente les rues de la capitale avec le Samu social. Elle s'occupe des sans-abris, des démunis, des gens qui vivent en marge. Tout son temps y passe, elle connaît son monde, tous ces vieux soldats de la rue, en particuliers ceux qui ont connu son père, le saxophoniste surnommé Bird. De guerre lasse, fatiguée, elle rejoint une autre association qui s'occupe des biffins, ces vendeurs en tout genre qui vivotent du côté de Saint-Ouen, au-delà du périphérique. La mort subite d'un SDF va bousculer l'équilibre fragile de son quotidien. Marc Villard humanise la rue crasseuse et plonge un regard noir et d'un réalisme stupéfiant sur la rue parisienne.
Extrait: «À peine entrée dans le logement, je me rends compte que j'ai le temps de dormir. Le briefing du coordinateur ne commence qu'à 20 h 30. Je retire mes croquenots et me glisse sous la couette. Saint-Michel. Les caméras de surveillance captent les marches insensées que certains commencent dès l'aube dans les couloirs de correspondance. Le but est simple, échapper au froid et ne pas se faire choper par les flics du métro. Mais je sais à quoi ils pensent. Ils veulent dormir, désespérément, qu'on leur foute la paix pour qu'ils puissent dormir et oublier toute la dureté du quotidien, la survie permanente et la quête effrénée de trucs à bouffer ou à boire.»
Animal Boy de Karim Madani paru en 2018 aux éditions Serpents à plumes. 13 novembre 2015. Paris. Le concert des Eagles of Death Metal vient de commencer. Alex croise quatre types qui portent de grosses doudounes à l'entrée. Toxico, il traîne aux abords de la salle de spectacle du Bataclan à la recherche de son prochain fix. Tout va très vite, les scènes de cauchemars gore se succèdent. Une jeune femme d'à peine 25 ans se retrouve dans ses bras. Elle a une large plaie au cou. Elle décède quelques instants plus tard, alors que la police et les infirmiers interviennent. Alex, junkie en manque devient malgré lui un survivant et compte bien profiter de la situation. Premier roman à s'emparer des événements de cette nuit tragique, Animal boy, titre tiré d'un album des Ramones, est un roman furieusement punk, à la vision décalquée et décapante de la jeunesse marginale parisienne. Karim Madani élabore un style d'écriture inventif, aussi énergique et déjanté que ses personnages. La violence initiale de l'attentat du Bataclan propage son onde de choc jusqu'au dénouement: No Future.
Extrait: «La nuit est longue comme les jambes d'un mannequin slovaque cocaïné. Alex est transporté d'urgence à l'Hôtel-Dieu, avec tous les autres blessés et estropiés. Une infirmière lui refile du rab de codéine et les néons, les murs blancs aveuglants et l'odeur écoeurante des couloirs aseptisés lui semblent soudain moins agressifs. les flics et les pompiers cavalent dans les corridors borgnes. Alex est allongé sur un de ces lits roulants aux roues grinçantes, juste à côté d'un jeune gonze qui s'est pris une balle dans l'estomac et qui attend que les blocs opératoires se libèrent. Sauf que cette saloperie de balle n'attend pas. Elle glisse le long de la paroi intestinale. Le gonze tourne la tête vers Alex. Les brancards ne sont qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Le gonze ressemble à Andy Warhol, mais en plus enveloppé. Il a encore ses lunettes à grosse monture sur le nez, détail qui semble incroyable à Alex. Il essaie de dire un truc à Alex. Mais de sa bouche aux lèvres fines ne sortent que borborygmes sanglants. Il fixe Alex de ses yeux vitreux.»
Agenda: 14 mai The Melvins au Théatre Corona à Montréal.
Mission encre noire Tome 22 Chapitre 281. Les fins heureuses de Simon Brousseau paru en 2018 aux éditions Cheval D'Août. Vous, moi, nous avons parfois de la difficulté d'admettre un futur sans issue, nous sommes parfois condamnés à refouler l'image parfaite d'un monde à l'agonie. Exit la fonte des glaces, escamoter la disparition progressive de certaines espèces, quid de l'idée d'une démocratie plus juste et égalitaire, qui bien souvent, se réduit comme une peau de chagrin, nous faisons preuve d'une capacité étonnante à imaginer un avenir immuable et serein, malgré tout. Simon Brousseau présente un fascinant recueil de nouvelles qui interroge notre disposition à nous inventer des fins heureuses. L'auteur a le talent d'isoler un minuscule détail, chaque situation gênante devient prétexte à un jeu d'écriture. Ici, facétieux et audacieux, ou là, ingénieux et habile, le style de Simon Brousseau explore le monde autour de lui avec des mots qui disent de la vie juste ce qu'il en faut de tendresse et de désespoir. Simon Brousseau est notre invité à Mission encre noire pour nous faire quelques e-confessions.
Extrait: «Bienvenue sur e-confessions - Notre objectif: offrir à tous et toutes la possibilité de se libérer de leurs fautes sans craindre d'être jugés. Trop de gens croient leurs vices exceptionnels, mais rien n'est plus commun que le mal. En partageant sur cette page ce qui pèse sur votre conscience, vous découvrirez que vous n'êtes pas seuls. N'hésitez plus: racontez ce qui vous tourmente! Votre témoignage est précieux. C'est en examinant ses bassesses que l'on peut trouver la paix intérieure. Personne n'est parfait ; il se pourrait même que les meilleurs par mi nous soient ceux capables d'admettre sans détour leur méchanceté.»
Moebius 157 paru en kiosque depuis avril 2018. «Tous les serpents connaissent le goût des fruits». Venez découvrir le sommaire de l'un de nos magazine littéraire favori. Simon Brousseau y signe d'ailleurs un texte prémonitoire: «Quand vous vivrez je serai mort».
Extrait: «Veuillez prendre note du fait que ce jour marque la fin de l'âge de pierre/En ceci que la pierre est sable, en ceci que le sable est coté en bourse/et que tout ce qui n'a pas été construit de vos propres mains sales pourra s'évaporer sans préavis.» Nous souhaitons vous informer Marianne Lorthois Moebius 157
Les buveurs de lumière de Jenni Fagan paru en 2017 aux éditions Métailié. Dylan ne s'imaginait pas que Clachan Fells serait aussi magnifique. Il a quitté Londres pour l'Écosse avec les urnes contenant les cendres de sa mère et de sa grand-mère. Laissant derrière lui ses années de lumières factices, élevé dans le giron fabuleux d'un cinéma d'art et essai, il rejoint une communauté hétéroclite dans un petit parc de caravanes pour recommencer à zéro. Le Royaume Uni est entré dans l'âge de glace, trois soleils dans le ciel pourraient annoncer l'aube d'une terrifiante ère glaciaire. Dans sa caravane obus, reçu en héritage, Dylan va croiser le destin de Constance, sujette à des crises de somnambulisme, et sa fille, Stella, qui était un an plus tôt un garçon. Jenni Fagan ouvre un espace fabuleux de réflexion poétique et lucide. Dans une atmosphère de fin du monde, le conservatisme de la petite ville est mis à rude épreuve. Aux antipodes de la vision misérabiliste des romans apocalyptiques, cette famille recomposée apprend à danser sur des ruines. Au final serait-ce l'humain qui l'emporte, dans son obstination à vivre, rire et chanter ?
Extrait: «Constance et Stella traversent la route de la ferme. Des brins de foin crissent sous leurs pas, on distingue de larges taches sombres sur le sol à l'endroit où les balles restent tout l'été. Autrefois Stella les faisait rouler sous ses pieds, prenant de la vitesse jusqu'à ce qu'elle soit obligée de courir pour ne pas tomber. Elle revoit encore la route de ce film et elle en rêvera à nouveau bientôt. Elle déteste ces cauchemars. Il y a toujours un long chemin couvert de glace encadré de part et d'autre de champs infinis et les arbres sont des silhouettes noires ; il n'y a pas une touche de vert, plus qu'un seul individu dans le monde entier et il marche sur cette route, vêtu d'un manteau rouge. On pourrait le voir à des kilomètres et des kilomètres à la ronde. une volée d'oiseaux passe juste au-dessus d'elles. Les verts mousse, les violets et les rouges dorés ont viré au brun. De la neige fondue s'envole de la montagne.»
Glaise de Franck Bouysse paru en 2017 aux éditions La manufacture du livre. Nous sommes dans le Cantal, en France, la guerre de 1914 vient d'éclater. Les hommes sont mobilisés. À l'arrière, dans la grande chaleur d'Août, le jeune Joseph, 15 ans, devient l'unique homme de la ferme des Lary. Avec le soutien de son vieux voisin et ami Léonard, sa mère et sa grand-mère, ils vont prendre soin de la propriété familiale. Valette, homme de peu de scrupules, handicapé par une main atrophiée, convoite ce domaine depuis toujours. Avec sa femme, ils ressassent leurs rancoeurs, l'arrivée de leur belle soeur et de sa fille n'arrange rien. Anna provoque un indicible trouble chez Jospeh. Glaise est un somptueux roman, rude et rocailleux à l'image des grands espaces désolés qui encadrent le décor. Franck Bouysse manipule la matière râpeuse du langage et des moeurs des paysans pour incarner leur façon unique de penser ce monde qui s'effondre. L'amour est une argile inédite et corruptible à modeler dans cette contrée sauvage, ou le mal est un trou noir qui irradie. Glaise est une oeuvre très sombre, un joyau de roman noir qui vous donnera l'envie de découvrir les autres romans primés de l'écrivain.
Extrait: «Cette nuit-là, le projet initial de Joseph était de rendre hommage à sa grand-mère avec la terre du cimetière qui l'avait accueillie. Il croyait cela possible. Il torsada des brins de fil de fer pour leur donner la forme approximative d'une croix. Concentré comme jamais, il se mit ensuite à pétrir longuement l'argile, domptant ses doigts, cherchant une inspiration parfaite. Une sorte d'instinct s'empara de lui, dirigeant ses gestes avec une étonnante précision vers la construction de proportions qui n'avaient rien à voir avec celles d'une vieille femme usée par les épreuves de la vie, mais avec des formes entrevues, effleurées, ou imaginées, qu'il parvenait à rendre fidèlement. Les heures défilaient. La flamme de la bougie se débattait au milieu de fientes cireuses. La fièvre en lui, Joseph poursuivait son oeuvre dans la clarté déclinante. Rien ne comptait plus que la forme finale, cette obsédante représentation de son désir qui lui collait aux mains et à l'âme.»
Mission encre noire Tome 22 Chapitre 280 160, rue Saint-Viateur ouest de Magali Sauvés paru en 2018 aux éditions Mémoire d'encrier. Comment s'en sortir lorsque vous devez composer avec un grand-père narcissique, un raté de père, une mère dépressive, des frères et soeurs individualistes à l'extrême et une petite soeur qui refuse de parler ? Que faire alors que tous les chemins du Mile end, à Montréal, mènent à ce numéro de rue 160, Saint-Viateur ouest, désespérément vide ? C'est là, à quelques encablures de la Main, la dernière fournée de Bagel diffusant son odeur, que le lieutenant de police de la sûreté du Québec Mathis Blaustein entame sa périlleuse onzième enquête de meurtre. Excommunié de la communauté Hassidim, Mathis est un «sortant». Aidé par un compagnon de vie exemplaire, ce personnage inédit arpente les rues d'un quartier unique dans la métropole. Un étrange vieux piano, encastré à vie dans un mur, patiente dans un coin de salon, il n'attend plus que lui pour rejouer un tragique nocturne de Chopin. Magali Sauvés immortalise ce coin minuscule du monde à la mixité exemplaire et à l'équilibre si fragile. Baruch Hashem! Magali Sauvés fait un détour par le studio de Mission encre noire pour nous présenter son remarquable roman.
Extrait: «Une femme d'âge mûr fit pivoter le battant grisâtre d'une lourde porte, qui s'ouvrit sur la cage d'escalier menant à l'appartement au-dessus de la boutique. Un tableau tout en contraste que cette apparition, se dit Mathis, car elle avait l'air de sortir d'une de ces boîtes de magicien où le haut du corps du cobaye, par un jeu de miroirs, se déconnectait du bas et formait une stupéfiante silhouette en zigzag. La femme portait des chaussons hideux et fatigués alors qu'elle était étrangement coiffée d'un chignon sophistiqué. Mathis n'inspectait pas que les chaussures. Il s'intéressait aussi aux ongles et surtout aux cheveux. Qu'ils soient propres ou gras, peignés ou hirsutes, teints ou permanentés, la façon dont leur propriétaire s'en occupait trahissait toujours quelque chose d'intime. Cette analyse était à vrai dire normale pour quelqu'un qui avait été élevé entouré de femmes à la coiffe vissée sur un crâne nu.»
Pinsonia (1500-2011) de Rodolphe Lasnes paru en 2018 aux éditions Leméac. Vous longez le littoral d'une terre inconnue, aux premiers jours de 1500, l'accueil indigènes n'est pas forcément chaleureux. Dans la chaleur de midi, dans le vert intense, l'odeur de pourriture ambiante, une poignée d'homme découvre un cours d'eau, en Amazonie, que l'on nommera par ce nom Vicente Yanez Pinzon. Le récit fondateur de cette découverte par l'explorateur, qui navigua aux côtés de Christophe Colomb, fait parti de la genèse de l'histoire officielle de Pinsonia. Cet immense territoire coincé entre le Brésil et la Guyane française devient un pays pratiquement sur un coup de dés. Rodolphe Lasnes nous embarque, entre imaginaire et faits réels, dans un formidable récit peuplé de conquérants, d'escrocs, de chefs d'état fantoches. Paco Fater, rédacteur de chroniques nécrologiques pour un journal de Villa Nova, s'ennuie de New York et de Sonic Youth. La mort d'un ami cinéaste va brusquement rebattre les cartes d'un vaste jeu de dupe. À vouloir fuir Pinsonia, il va découvrir que l'ascenseur est souvent en panne pour celles et ceux qui veulent briser la version historique officielle des vainqueurs. Pinsonia est un roman d'aventure passionnant, une uchronie contemporaine au rythme époustouflant, sur une région hautement romanesque méconnue. Rodolphe Lasnes quitte la moiteur tropicale pour vous inviter à remonter le temps, il est à Mission encre noire.
Extrait: «Le boulevard d'Utrecht était encore barré ce matin. Une centaine de personnes défilaient en silence. Elles portaient à bout de bras de grands draps blancs tendus. Dessus était tracé en lettres rouges: Justice pour nos enfants. Deux fois plus de policiers les encadraient. Sirènes à fond dans les oreilles. Les mêmes pin-pon-pin que dans les vieux films français. On est les gardiens des reliques. On se fait refourguer tout et n'importe quoi et on ne refuse rien, pas même les ambulances japonaises avec leur volant à droite. Wesley m'avait dit un jour que c'était la cause première du succès de l'industrie cinématographique nationale. On pouvait recréer ici le décor de villes de n'importe quel continent sur les cent dernières années. J'aurai aimé être avec lui, un verre bien rempli à la main, à déblatérer sur la personnalité d'un pays qui se cache derrière des décors trompeurs. Mais j'étais bloqué dans le trafic, dégoulinant de sueur, et j'avais une forte envie de boire. Il était dix heures quand j'ai trouvé où me garer, sur un bout de terrain vague le long de l'avenue Prosper-Chaton, à trois cents mètres du crématorium.»
Mission encre noire Tome 22 Chapitre 279 L'art de rater sa vie de Simon Nadeau paru en 2018 aux éditions Boréal Collection Liberté Grande. Notez le bien ! Ce livre pourrait bien vous dérouter, vous marquer à jamais, vous donner l'idée d'aller voir ailleurs si vous y êtes ! Mèche au vent, votre humble hôte, dans cette odyssée, est un déserteur de la pire espèce. C'est un voyageur du dedans, un solitaire éclairé, un aimable être de fantaisie, un explorateur infatigable, qui dans un élan Donquichotesque, vous livre son secret imparable: Il connaît l'art si difficile de rater sa vie brillamment ! L'art de rater sa vie est un livre insolite, parfois hilarant, qui ne laissera pas indifférent celles et ceux qui affectionnent, particulièrement, de jouer avec les frontières du mythe et de la réalité. Sous la gestuelle élégante et érudite de l'écriture de Simon Nadeau se dissimule un coffre de pirate, avec pour seul trésor, une balle d'or: votre liberté. Faire fi de la réussite sociale, ici et maintenant, à Montréal est au programme. Délaissez vos cellulaires et vos écrans plats, Simon Nadeau est à Mission encre noire pour vous faire des révélations subversives et joyeuses.
Extrait: «Cette fois encore, il revint avec un sac à dos plein de livres, mais cette expédition à vélo l'avait ouvert au sentiment d'une autre liberté que celle qu'il avait déjà découverte dans les livres. Cette liberté de mouvement et d'errance était peuplée d'une foule de pensée et de rêveries qui ne demandaient qu'à prendre l'air pour se déployer dans l'espace et se dérouler selon leurs fantaisies et les accidents du terrain. Le déserteur pouvait fort bien se retirer dans sa chambre pour lire et penser, ce que Mèche-au-Vent continuerait à faire de toute manière, mais, commençait-il à comprendre, il existait une autre façon de se retirer en soi-même tout en étant présent au monde. Oui, le déserteur de l'intérieur pouvait aussi sortir et se promener, inventer de nouveaux itinéraires, suivre de nouvelles trajectoires pensantes au milieu des éléments, et parfois même de la foule. À l'aube du XXI ème siècle, un coureur des bois d'une nouvelle trempe était né: l'errant déambulant et lettré.»
Le festival Métropolis bleu fête sa 20 ème édition du 20 au 29 avril 2018 à Montréal. La littérature d'ici et d'ailleurs, sous toutes ses formes et toutes ses langues occupe une place de choix au coeur de la «ville bleue». Cette année, une fois encore, la programmation est des plus alléchante. Accompagnés de nombreux auteur-e-s prestigieux, le quartier général du festival, l'hôtel 10 et les nombreuses librairies partenaires, éparpillées sur l'île, proche de chez vous, se parent de leur plus beaux atours pour vous accueillir. En charge du festival depuis 2011, Madame William St-Hilaire, présidente-directrice générale et directrice artistique, est notre invitée à Mission encre noire pour vous donner un avant-goût d'un événement majeur à découvrir à Montréal.
http://metropolisbleu.org/
Mission encre noire Tome 22 Chapitre 278. La disparition de Kat Vandale de Christian Giguère paru en 2018 aux éditions Héliotrope noir. Katherine Champagne arrive en ville fraîchement débarquée de sa banlieue en Montérégie. Elle rencontre Mélissa au Cégep, avec qui, elle s'initie en soins infirmiers et fréquente les bars de danseuses pour arrondir les fins de mois. Sa rencontre à la sortie du métro Longueuil, une virée à la ronde et une balade en Bentley plus tard avec un membre d'un gang de rue, les Cobras, va modifier la trajectoire de sa vie. Elle devient Kat Vandale, dont la crinière blond vénitien et le magnétisme ahurissant, vont faire les choux gras des amateurs de porno et des services d'escorte. Tout le monde court après Kat, les proxénètes, les clients, Mélissa, les Cobras, un parrain de la mafia...Quel secret dissimule-t-elle donc ? Qui est Kat Vandale ? Des vibrations de basses profondes s'échappent des Bentley, des flashs lumineux factices éclairent ce milieu interlope qui se faufile à travers les fissures de la métropole et de sa banlieue. Christian Giguère jette un regard convainquant sur les mélodies en sous-sol de la ville, c'est un vrai régal. À la veille du lancement de son livre à la librairie Gallimard de Montréal, l'auteur fait un détour par Mission encre noire, il nous parle, entre autre, de Laura Palmer et de David Lynch...
Extrait: «Le babillard près de la fenêtre affichait des photos autographiées par King Salomon, alias Davidson Jean-Louis, un ami d'enfance dont l'oncle Stanley était l'un des membres fondateurs du premier gang d'affiliation cobra dans le quartier. Les photos avaient été prises à Atlantic City, après la victoire de Davidson en combat de championnat. Sur la première, le champion trônait au centre du ring, le visage en sueur mais sans marques apparentes. À sa gauche, l'annonceur Michael Buffer, avec le visage impassible d'un type sorti tout droit d'un film de David Lynch, caressant son micro comme un vieux crooner ; à sa droite, Blaise Gary Toussaint, que Widmark avait longtemps considéré comme son meilleur ami, faisant office de gérant. C'est Blaise Gary qui avait trouvé le surnom de King Salomon. La légende souffrait évidemment d'hyperbole. On murmurait dans le milieu qu'elle datait de l'époque où Davidson et lui contrôlaient la vente de MDMA dans les clubs de l'est de Montréal.»
Ma ZAD de Jean-Bernard Pouy paru en 2018 aux éditions Gallimard collection Série Noire. Camille Destroit est au bout du rouleau. Le souffle court, il se remet difficilement d'une agression par d'étranges miliciens locaux. C'est décidé, il lâche la ZAD de Zavenghem, dans le nord de la France. De toute façon c'est gagné, le projet de plateforme multimodale de la puissante famille Valter est abandonné. Les boeufs en profitent pour coffrer tout le monde. Camille est pris au volant de son véhicule professionnel, il perd son boulot et sa copine le quitte. Il est temps d'aller voir ailleurs et régler ses comptes avec les Valter. Claire, jeune militante zadiste l'accompagne avec une idée derrière la tête. Jean-Bernard Pouy défend la littérature populaire à travers ses romans noirs. Déjantés, allumés, à l'humour noir grinçant, les textes de l'auteur devraient vous coller un pain en plein nez. Ma ZAD confirme cette tendance du bourre pif bien senti sur la morosité de l'époque en France. Jean-Bernard Pouy écrit punk au marqueur noir sur des partitions de Mozart. Pouy is a punk rocker.
Extrait: «Ému. cela faisait longtemps que je n'avais pas éprouvé cette petite crispation de la tête, cette boule piquante et stridente que font les nerfs sans prévenir, cette envie de chanter n'importe quoi, tiens, par exemple, Les neiges du kilimandjaro de pascal Danel. Comme la fois où j'avais découvert, au musée d'Orsay, la petite asperge de Manet, si floue, si délicate et, en même temps, plus tonitruante que le Radeau de la Méduse. Ou l'aigle géant, sur le toit de l'usine Fernet-Branca, à Saint-Louis, qui ressemble tellement à ce qu'on éprouve quand on avale la liqueur en question. Et la neige, en mai, au sommet du Canigou, derrière le château rose de Salses. L'intérieur de la pochette de Beggar's Banquet des Rolling Stones. Et, décidément, les seins d'Elsa Martinelli, le Retable d'Issenheim de Grünewald à Colmar... Sans oublier la jouissance absolue de se trouver face à un gros massif d'hortensias bleu ardoise. Des joies simples, en quelque sorte. Mais de grands moments...»
Gaza dans la peau de Selma Dabbagh paru en 2017 aux éditions de l'Aube collection Noire traduit par Benoîte Dauvergne. Gaza sous les bombes. Gaza est une bande de terre d'une quarantaine de kilomètre de long sur six ou douze de large, habitée par plus du million et demi d'individus. La famille Mujahed vit comme en prison à ciel ouvert. Le père a fui vers le Golfe. Sa famille éclatée est restée vivre ici. La mère au passé militant trouble. Sabri, l'aîné, handicapé par un attentat, résiste à sa manière et compile une histoire moderne de la Palestine. Rashid cultive son plan d'herbe et rêve de s'échapper vers Londres et sa bien-aimée. Iman, sa soeur jumelle, écoeurée par les agissements des envahisseurs israéliens songe à se radicaliser. Les bulldozers de la colonisation progressent chaque jour sur les ruines d'un peuple qui souffre. Selma Dabbagh fouille ce quotidien amer et trace des lignes de fuite impossible pour des personnages rivés à leur désespoir. Gaza dans la peau est un texte noir saisissant qui vous donne à voir des fragments de vie ignorés par les médias traditionnels. Par delà les fils de tente des terrains vagues et des piliers effondrés, il y a la mer.
Extrait: «Je suppose que Jamal relève des témoignages dans les environs de l'hôpital. J'ai laissé l'un des bénévoles qui nous ont rejoints récemment aux camps du Sud. C'est un cauchemar là-bas. Ils ont démoli une maison - enfin, une rangée de maisons -, dans laquelle la bonbonne de gaz de la cuisine a explosé. J'y suis entré pour aller chercher le vélo d'un gamin planté dehors qui la réclamait en hurlant. Il n'arrêtait pas de crier: «Mon vélo ! mon vélo !» Enfin bref, l'odeur, je vous raconte pas !» Khalil ferma les yeux et secoua la tête. « Tout ce bazar puait la fumée, le souffre, les égouts, la pourriture. Je ne peux même pas vous décrire cette odeur.» Il frissonna. « Pas la peine. Tu l'as amenée jusqu'ici, dit Rashid.»»
Agenda: Idles en concert le mercredi 21 mars à la Vitrola à Montréal
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