Les réponses de Philippe, question par question
Comment savoir si on a été victime d'une fraude ou si on a juste perdu de l'argent ?
Philippe explique que la première chose à faire dans une enquête de fraude est de qualifier : y a-t-il fraude, ou simplement déception. Il donne un cas concret. Un client vient le voir victime d'une fraude crypto classique. En reprenant le dossier, Philippe découvre qu'il avait revendu à temps trois ou quatre fois avant l'effondrement, et gagné à chaque fois, sans jamais crier à la fraude. Sa remarque est directe : la notion de fraude est devenue relative au fait de gagner ou de perdre, alors que si l'action d'une banque baisse, personne ne parle de fraude. Il précise aussi qu'en enquête crypto il distingue les investisseurs, dont il s'occupe, des spéculateurs, qui selon lui doivent assumer.
Le respect des lois prouve-t-il qu'une personne est honnête ?
Sa réponse est non, sans nuance. Il rappelle que des criminels roulent exactement à cent kilomètres à l'heure sur l'autoroute, jamais cent un, précisément pour ne rien transgresser devant la police, et qu'à Montréal c'est même un signe reconnaissable. Sa position professionnelle en découle : il croit qu'il faut respecter les lois parce que ce sont les règles du jeu, et que celui qui transgresse doit être puni, mais il refuse de porter un jugement moral sur la personne. Il connaît des fraudeurs irréprochables dans leurs relations humaines, et des clients parfaitement légaux qu'il juge détestables.
Faut-il refuser un partenaire qui a un passé judiciaire ?
Philippe raconte un dossier dont il est fier. Un trio devait racheter une entreprise, mais une banque canadienne refusait de s'associer au deal parce que le troisième investisseur avait un lourd passé criminel, médiatisé quinze ans plus tôt, en lien avec un grand groupe du crime organisé. Après enquête approfondie, la conclusion de son rapport a été contre-intuitive : c'est le meilleur partenaire possible. La raison est mécanique, la police le surveille tellement qu'il ne transgressera jamais, et ses anciens contacts le surveillent tout autant pour qu'il ne parle pas. La banque a accepté le raisonnement, avec un montage juridique permettant un actionnariat discret. Ce qu'il retient : la banque n'avait pas à décider si l'homme était fréquentable pour boire un verre, mais s'il était un bon partenaire d'affaires.
C'est quoi une enquête de réputation approfondie ?
Philippe distingue deux niveaux. L'enquête web reste sur les coupures de presse et les traces numériques. L'enquête approfondie va au-delà : médias sociaux, échanges avec d'anciens policiers, et prise de contact avec le milieu concerné. Il ajoute une observation issue de sa pratique : dans une enquête de réputation, le plus instructif n'est pas ce que les gens disent de la personne, mais le comportement du média, d'où il tire son information, comment il la traite, pourquoi il la diffuse, et le nombre considérable d'articles miroirs qui reproduisent le même texte d'un support à l'autre.
Une enquête qui ne trouve rien, c'est de l'argent perdu ?
Non, et Philippe explique pourquoi son client est toujours gagnant. S'il y a un vrai problème, on le nomme, on l'analyse, et le client décide. S'il n'y a pas de problème, tout ce qui a été trouvé reste utile en négociation, parce que le rapport dresse l'heure juste sur la façon de fonctionner de la personne, ses centres d'intérêt et ses valeurs. Une enquête de réputation dite négative dont le résultat est positif produit donc quand même de l'information exploitable.
Que faut-il vérifier avant de s'associer ou d'inviter quelqu'un ?
Philippe décrit ce qu'il fait lui-même, et il ne considère même pas cela comme une recherche mais comme l'équivalent d'une poignée de main. Il regarde à qui il a affaire, qui la personne fréquente, par qui elle est cautionnée, qui l'a référée, ce que les gens disent d'elle, dans quel business elle est, ce qu'elle publie sur LinkedIn et comment les gens réagissent à ses publications. Il rattache cela au concept de contamination de réputation : s'associer à quelqu'un vous expose. Sa règle, énoncée sans détour : la confiance n'empêche pas le contrôle. Il conseille de le faire de manière détendue et préventive, sans vouloir tout surveiller ni devenir paranoïaque.
L'IA remplace-t-elle le travail d'enquête ?
Philippe est catégorique sur le gain, et sur la limite. Avant, une enquête de réputation numérique négative représentait environ huit heures de collecte pour une heure de rapport, ce qu'il juge absurde puisque son talent est dans l'analyse et le conseil, pas dans la collecte. Avec les deux outils d'intelligence artificielle que son agence a fait développer, le résultat arrive en sept à dix minutes, ce qui lui laisse une journée entière pour produire un rapport de bien meilleure qualité. Sa conclusion va à contre-courant : l'outil le rend plus humain et plus artisan qu'avant, pas moins. Mais il signe et assume personnellement chaque rapport, parce que sans intervention humaine ce seraient des bombes envoyées sur des personnes.
En quoi l'IA change-t-elle la manière d'enquêter, par rapport à l'OSINT classique ?
La différence tient au champ de vision. En OSINT, explique Philippe, on part d'une cible et d'un objectif, avec des listes d'outils précis, et on ne trouve que ce que l'on cherche. Avec l'IA, il peut partir de ce qui l'entoure et demander ce qu'on peut en déduire, ce qui ouvre des pistes auxquelles personne n'aurait pensé. Il continue néanmoins de pratiquer l'OSINT manuel, parce qu'il y a des choses que l'IA ne saisit pas dans la mentalité ou les objectifs de l'enquêteur.
Un outil grand public peut-il vraiment servir au renseignement ?
Philippe a fait la démonstration en public, sans préparation, avec un simple téléphone et un abonnement à vingt dollars. Il rappelle d'abord les quatre étapes du renseignement : collecter, traiter, analyser, transmettre. Sur place dans une université, il a photographié l'affiche d'une journée portes ouvertes d'un département de recherche, puis demandé ce qu'on pouvait en déduire, quelles applications civiles et militaires en découlaient, et si cette université était en mesure de les mener. Quand il a posé la question offensive, l'outil a refusé et lui a fait la leçon. En reformulant la même demande sous un angle défensif, il a obtenu la réponse et sa justification. Son enseignement pour les dirigeants est clair : le garde-fou tient au cadrage de la question, pas à l'information elle-même, et un travail qui prenait des semaines à un agent se fait désormais en quelques minutes.
Faut-il une stratégie élaborée pour se lancer ?
Philippe se méfie des stratégies trop sophistiquées, et il l'illustre par le métro : on peut faire tous les calculs de probabilité qu'on veut, on ne sait pas si la sortie est en tête ou en queue de train, donc autant aller n'importe où. Il distingue toutefois la planification, qu'il juge utile, de la stratégie surinterprétée, qui suppose que l'adversaire raisonne comme vous alors que lui-même, dans le jeu, n'avait aucune intention stratégique. Major lui oppose sa méthode : une pré-étude, un test en produit minimum viable, un formulaire, les premiers clients qu'on appelle un par un, puis on passe de cent à cinq cents euros de publicité en s'appuyant sur ces retours.
Comment savoir si c'est le bon moment pour lancer un projet ?
Philippe illustre le momentum par un cas qu'il a audité. Une start-up québécoise a créé un registre numérique certifiant la propriété d'œuvres d'art physiques. Le contexte : une loi oblige depuis quarante ans les bâtiments publics du Québec à acheter une œuvre d'un artiste québécois, mais personne ne sait plus où sont ces œuvres ni si elles ont été transférées. La solution était prête au moment où plus personne ne voulait entendre le mot NFT. Ils ont attendu six à sept mois, le temps que le marché s'épure et que les projets à valeur d'usage compréhensible soient revalorisés, puis ont relancé. Sa leçon : une mauvaise période ne veut pas dire qu'il faut tout lâcher, il faut rester en alerte et guetter la remontée.
Comment tenir sous une pression extrême ?
Philippe décrit la méthode qu'il appliquait en infiltration. Il ne s'agit pas de jouer un rôle mais de l'incarner totalement, jusqu'à la façon de regarder, de marcher, de serrer la main et de manger, tout en restant simultanément professionnel et soi-même. Sa technique personnelle : s'autosurveiller en permanence en imaginant une caméra au plafond, et anticiper sans relâche, parce que se demander en pleine action ce qu'on fait maintenant signifie qu'on est perdu. Interrogé sur sa plus grosse situation de stress, remontant à 1992, il répond qu'il n'a pas eu peur sur le moment parce qu'il était dans l'action et savait quoi faire dans quel ordre, la peur étant venue après. La leçon qu'il en tire tient en trois mots : l'action préserve. Et son corollaire : l'inertie est mortelle, en affaires comme ailleurs.
Faut-il rester discret quand on exerce un métier sensible ?
Philippe assume l'inverse et communique publiquement sur son métier, sur les podcasts comme sur LinkedIn, ce qui est rare parmi les enquêteurs privés canadiens. Sa justification : il aime ce qu'il fait, il n'y a aucune raison de s'en abstenir, et le métier souffre de clichés puisque les gens croient que les détectives s'occupent surtout d'affaires conjugales alors que son agence ne traite que du corporatif. Quand il a besoin d'être discret, il l'est, mais il refuse l'idée qu'il faille rester invisible en permanence pour être efficace. Il ajoute, à propos du fait de rester petit pour être tranquille : personne ne veut être tranquille, le but de la vie n'est pas de passer inaperçu.
Qui est Philippe Chevalier
Philippe Chevalier se définit d'abord par sa passion pour l'histoire et la géographie, qui est selon lui le fil conducteur de tout son parcours. Militaire dans les années 1980 au 3e régiment du génie de l'armée de terre, il a ensuite travaillé dans le renseignement extérieur pendant six ans dans les années 1990, avant de devenir détective privé. Il est depuis dix ans cofondateur avec sa femme d'une agence d'enquête et d'investigation privée basée à Montréal, au Canada, mais qui travaille sans frontières grâce à la cyberenquête. Son agence s'appelle Sax, un mot qui signifie en grec ancien être dévoué corps et âme. Elle est composée de jeunes spécialistes en sécurité offensive de 22 à 23 ans et d'anciens policiers, et intervient uniquement sur des dossiers d'entreprise : fraude, déloyauté, harcèlement, investisseurs et start-up problématiques, enquêtes crypto et Web3, audits de smart contracts et OSINT.
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Noir sur Or est la lettre d'Anthony Gonnet Vandepoorte, alias Major : technologie, business, IA et longévité, depuis la Suisse. S'inscrire gratuitement.