L’histoire de Jeanne, la papesse interdite, fascine depuis le Moyen Âge. Mais que reste-t-il de vrai dans ce récit énigmatique qui a traversé les siècles ?
Une rumeur court depuis très longtemps dans les couloirs du Vatican au sujet de l’élection d’un nouveau pape, lorsque le précédent s’est éteint. On dit qu’après le conclave des cardinaux, le nouveau pape quitte la Chapelle Sixtine pour une petite pièce attenante qu’on appelle la « Chambre des larmes », où, dit-on, un certain nombre de pontifes, complètement subjugués – au sens propre – par le poids de leur nouvelle mission, éclatent en sanglots.
Mais on dit aussi, et c’est là que la légende commence à se mêler à l’Histoire, qu’une fois seul, le nouvel élu doit s’asseoir sur une chaise percée. Par-dessous, un diacre passerait la main pour vérifier si le pape est bien un homme. Si tel est le cas, il l’affirmerait haut et fort : « Il en a deux et elles pendent bien » (Habet et bene pendentes).
Vérification de la virilité d’Innocent X / Wikimedia commons
Scène invraisemblable, certes, mais qui dans l’imaginaire collectif s’est propagée et a persisté, donnant une explication à un cérémonial pour le moins exotique. Il s’agirait, en fait, de ne pas commettre pour la seconde fois une erreur perpétrée bien avant. Une erreur dont Rome a eu le plus grand mal à se remettre : avoir fait monter sur le trône de Saint Pierre une femme. Tout ce cérémonial serait donc la faute de la Papesse Jeanne.
Le pape s’effondre, et donne le jour à un enfant
Il faut remonter au 9e siècle pour comprendre l’origine de cette légende. Le 17 juillet 855, le pape Léon IV meurt. On réunit donc un conclave. Le choix des cardinaux se porte sur un homme venu du Nord, un savant reconnu pour sa piété et sa grande érudition, qu’on appelle Jean l’Anglais. Une élection tout à fait formelle qui n’a fait l’objet d’aucune contestation. Le nouveau pape prend le nom de règne de Jean VIII. Il s’installe sur le trône de Saint Pierre à Rome.
On s’attache à ce pape qui se révèle énergique et qui a bien l’intention de ramener un peu d’ordre dans une ville qui, à l’époque, est constamment menacée par les Sarrasins et en proie aux rivalités entre les différentes grandes familles du Latium. Le règne de Jean VIII dure 2 ans, 7 mois et 4 jours.
Pape Jeanne (Ioannes Anglicus, 855-857), gravure sur bois, publiée en 1895 / Crédit : iStock
Jusque-là, c’est l’histoire classique de la papauté, sauf qu’un jour, en pleine procession entre Saint-Pierre du Vatican et Saint-Jean-de-Latran, lors de la fête Dieu, on voit Jean VIII s’effondrer. A-t-il été empoisonné ? Y a-t-il eu un attentat ? Non. Devant les yeux ébahis de la foule, Jean VIII est en train de donner le jour à un enfant. Le pape est en réalité Jeanne – le pape aurait été en vérité une papesse.
Jeanne lapidée sur le champ ?
Les versions diffèrent sur ce qui advint ensuite. Certains disent que Jeanne aurait été lapidée sur-le-champ, la foule scandalisée d’avoir été trompée lui aurait fait un sort. D’autres racontent qu’elle serait morte en couches, terrassée par les douleurs de l’accouchement au milieu même de la procession, et qu’elle aurait été enterrée sur le lieu de son décès. D’autres sources encore soutiennent qu’elle aurait survécu à cette scène effroyable, mais aurait été démise, bien sûr, déposée par le conclave, puis condamnée à l’infamie et à l’oubli.
L’oubli est très relatif puisque cette histoire a survécu au fil des siècles. Quelle que soit la version qu’on retienne sur le sort de la Papesse Jeanne, tout le monde s’accorde sur un point : il n’existe aucune trace officielle de Jeanne après ce fameux événement. Il y a eu ce qu’on appelle une damnatio memoriae – son nom a été complètement effacé des catalogues pontificaux. Le pontificat lui-même a été rayé des annales de l’Église. Aucun document contemporain ne reconnaît l’existence de cette papesse. Quand vous consultez le Liber Pontificalis, quand vous épluchez les chroniques romaines du 9e siècle, vous ne trouverez aucune mention de ce fameux pontificat. Comme si l’institution, frappée d’une honte quasiment indicible, avait voulu effacer la moindre preuve du passage sur cette terre, et surtout sur le trône de Saint Pierre, de cette femme usurpatrice.
À Rome, il n’y a pas de secret, si bien gardé soit-il, qui reste éternel
Voilà en substance la légende de la Papesse Jeanne. Toute cette histoire n’est en fait qu’une affabulation qui a traversé les siècles, s’est développée et raffinée de chronique en chronique, nourrissant les fantasmes.
L’historien Agostino Paravicini Bagliani, qui a publié en 2024 « Une histoire de la Papesse Jeanne, enquête au cœur des textes », affirme formellement qu’il s’agit bien d’une légende. Il n’y a jamais eu de pape qui, pendant une procession entre Saint-Pierre et Saint-Jean, aurait accouché. « C’est une histoire d’amour, de travestissement et de scandale. La matière était trop belle pour que la légende, dont on connaît de nombreuses variantes, n’ait pas de postérité, » écrit-il.
Cette légende est née au 13e siècle, soit 400 ans après les faits supposés. Au départ, c’était un simple ragot qui s’est ancré dans la mémoire collective et s’est enrichi au fil du temps. La rumeur n’est pas née de quelques écrits isolés. Pour la seule période médiévale, on compte 109 récits littéraires, historiques et polémiques venus de toute la chrétienté qui mentionnent cette légende. Le plus ancien écrit est celui de Jean de Mailly, qui a inséré ce récit dans sa chronique universelle de Metz vers 1250, quatre siècles après les événements supposés.
Toute la tradition littéraire de la Papesse Jeanne dépend de l’un ou l’autre des trois auteurs du milieu du 13e siècle : Jean de Mailly, un franciscain anonyme d’Erfurt (auteur de la Chronica minor en 1265), et Martin le Polonais qui introduit cette histoire dans sa chronique des papes et des empereurs en 1277.
109 textes médiévaux racontent cette histoire
Voici ce que racontent ces chroniqueurs : au milieu du 9e siècle, une femme s’éprend d’un jeune lettré. Pour le suivre jusqu’à Athènes où il est parti étudier, Jeanne se travestit, se faisant passer pour un camarade sous le nom de Jean l’Anglais. À Athènes, elle acquiert un très grand savoir. « Elle progressait tant dans les diverses sciences qu’on ne trouvait personne qui lui fût son pareil, » écrit Martin le Polonais. Ce savoir universel, elle va ensuite le mettre à profit à Rome où, toujours sous des habits masculins, elle devient professeur, puis cardinal, et enfin pape. Puis survient cet accouchement public qui révèle l’imposture. Sur les 109 textes médiévaux qui rapportent cette histoire, la plupart viennent du monde germanophone et de l’Italie.
L’histoire prend un tournant dans les années 1360, lorsque Boccace en personne fait entrer la papesse dans la catégorie des femmes célèbres de son De mulieribus claris (Des dames de renom). Quand un grand auteur donne ainsi des lettres de noblesse à une rumeur, celle-ci devient légende et commence presque à entrer dans l’Histoire. Boccace est le premier auteur laïc à évoquer la papesse et aussi le premier à porter un jugement moral sur elle, la condamnant non seulement pour avoir usurpé le trône de Saint Pierre, mais aussi pour son comportement sexuel.
Les pères de la Réforme se serviront de cette légende pour dénoncer la décadence de l’Eglise catholique
Au 15e siècle, l’existence de Jeanne est considérée comme un fait historique. Au Concile de Constance en 1415, Jan Hus mentionne cette Papesse Jeanne pour remettre en cause le principe même de la primauté romaine. Selon lui, Jeanne a mis fin à la succession apostolique, et donc à la légitimité de la succession papale. Il sera rejoint sur ce point par un certain nombre de pères de la Réforme qui, à partir du 16e siècle, se serviront de cette histoire pour dénoncer la corruption, la décadence de l’Église catholique et l’illégitimité de la papauté.
Pourtant, plusieurs problèmes se posent : on ne retrouve cette papesse Jeanne dans aucune archive contemporaine du 9e siècle, et les récits contiennent d’énormes incohérences. Dès la fin du Moyen Âge, certains avaient commencé à douter de cette histoire, notamment Pie II au milieu du 15e siècle.
C’est un calviniste qui, au 17e siècle, va paradoxalement tenter de démystifier toute cette histoire. Au 19e siècle, l’historien Louis Duchesne et d’autres confirment l’absence de preuves tangibles. Les soi-disant détails biographiques de Jeanne se contredisent d’un auteur à l’autre. Certaines chroniques datent mal les papes précédents et suivants, ne correspondent nullement à la succession officielle. On situe l’épisode juste après le règne de Léon IV, mort en 855, mais on parle d’une procession qui n’existait pas à cette époque.
Des incohérences historiques
Dans le texte de Mailly, Jeanne chevauche un cheval au moment de son accouchement, or l’usage du cheval par le pape est ancien, mais ce n’est que vers 1200 qu’apparaît la plus ancienne représentation visuelle d’un pape à cheval. De même pour la sanction judiciaire rapportée par Mailly, selon qui Jeanne aurait été traînée sur une demi-lieue, les pieds liés à la queue de son cheval – un châtiment réservé aux traîtres mais qui n’apparaît dans les sources que dans les dernières décennies du 12e siècle. Quant à la fameuse fête Dieu durant laquelle Jeanne aurait accouché, on n’en a pas de traces avant le 13e siècle. Enfin, on a dit qu’elle était allée étudier à Athènes, sauf qu’il n’y avait pas d’école prestigieuse à Athènes au 13e siècle, et encore moins au 9e siècle.
Ce qui est certain, c’est que l’histoire de la Papesse Jeanne a connu un succès phénoménal. Chaque siècle y est allé de sa version, chaque auteur a ajouté un petit détail, un personnage, un dialogue, un nouveau châtiment. Tour à tour, Jeanne est devenue le symbole de la décadence de l’Église, de la ruse féminine, parfois des deux à la fois. Elle a nourri cette littérature qui prospère sur des fantasmes et des polémiques, qu’elles soient religieuses ou laïques.
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Jeanne n’a très probablement jamais existé. Elle n’en a pas moins donné naissance à l’un des mythes les plus féconds du Moyen Âge, jusqu’à la fameuse chaise percée du nouveau pape et la célèbre déclaration en latin que tout le monde connaît plus ou moins. La Papesse joue un rôle de repoussoir, d’épouvantail commode. C’était un moyen, au 13e siècle, de réaffirmer l’interdit des femmes au sacerdoce, avec un message très clair : il y en a eu une, il ne faudrait surtout pas qu’il y en ait une deuxième. Avec pour conséquence que, mille ans plus tard, cet interdit est toujours bien ancré.
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Cet article RÉCIT – Un pape qui accouche, un nom effacé et des chaises percées : l’histoire fascinante de la papesse Jeanne est apparu en premier sur Radio Classique.