
Sign up to save your podcasts
Or


Une bonne technique est indispensable à la pratique d’un tai chi chuan de qualité. Cependant, la technique seule ne suffit pas. Le débutant est d’abord confronté aux difficultés de mémorisation. Le pratiquant intermédiaire se soucie ensuite de la précision technique. L’élève avancé recherche finalement la sensation et le geste juste. Le maître, par contre, tente d’oublier tout ce qu’il a appris à propos du mouvement, de la respiration, de la circulation de l’énergie. L’adepte, quant à lui, ne se soucie ni de maîtrise, ni d’aura, ni de puissance intérieure.
Le style Wuhao de tai chi chuan, le plus confidentiel, est caractérisé par des mouvements compacts. Le style Yang aux mouvements amples est le plus populaire. Cette coïncidence entre l’amplitude des gestes et leur développement est interpellante. Le style Wuhao serait-il plus interne ? La tendance, quel que soit le style pratiqué, est de diminuer l’amplitude des mouvements lorsque l’on devient plus âgé/ expérimenté.
La figure du héros prédomine dans l’imaginaire occidental. Le modèle du sage est par contre la valeur suprême en Extrême-Orient. Le héros est en quête de Vérité, il se bat pour l’imposer. Porté par son idéal, le héros ne ménage toutefois pas ses efforts. Plus les éléments sont contraires, plus son prestige est grand. Du point de vue du sage, ce comportement est en fait stérile, insensé. Le sage observe d’abord la disposition des choses existantes. Il est à l’écoute de leur potentiel, il repère les tendances à l’état de germes.
Un art modeste préfère la retenue à l’épanchement. Le tai chi chuan cultive la modération, la simplicité et l’humilité. Pour François Laplantine "le discours du grand est un discours d’appropriation". Ce discours prédateur vise à capter, à capturer.
Notre École favorise une approche du tai chi chuan tout en subtilité. Celle-ci développe une acuité du regard, de l’écoute, du toucher. Elle rend attentif aux transitions, aux gradations, aux infimes écarts. La rencontre avec les minuscules transformations du sensible révèlent le caractère dérisoire du culte de la performance.
La pratique du tai chi chuan permet tout d’abord un ordonnancement de notre univers intérieur. Elle vise ensuite à nous libérer des liens aliénants afin de libérer notre potentiel créateur. Les recherches de l'anthropologue Nancy Midol sur la démiurgie se révèlent particulièrement intéressantes pour comprendre ces processus en tai chi chuan. Elles nous sensibilisent en outre aux risques de dérives.
Les institutions conservatrices contrôlent les corps, les psychismes et la vie via des stratégies concernant les motricités et leurs apprentissages.
Aucun geste en tai chi chuan n’est donné une fois pour toutes. La sensation n’est donc pas figée dans une forme unique et close. Chaque forme est par ailleurs une matrice de mouvements, de sensations, de potentialités de transformation du corps. Cette prise de conscience fournit les outils d’une véritable transformation intérieure.
Dans la recherche de l’efficience, les tai chi chuan légendarisés, exotisés, marchandisés mènent à coup sûr à des impasses. L’expérience m’a montré que l’efficience ne s’acquiert que dans un art qui résonne avec nos images, perceptions et représentations.
Toute personne experte interpelle par la facilité et l'aisance dont elle fait preuve dans son domaine. Le tai chi chuan pratiqué dans ses diverses dimensions induit en fait cet état.
Cet art du geste se caractérise par une certaine manière d’utiliser le corps, de le percevoir en interaction avec l’environnement et d’émuler l’agir efficient.
Le pratiquant, dans la posture de l’arbre d’abord, puis dans n’importe quelle autre, s’exerce à la centration. Cette centration lui permet d'entrer dans une disposition intérieure qui encourage l'organisme à mobiliser toutes ses ressources en synergie.
Expérimenter son corps, valoriser le ressenti, le vécu, ré- sonner avec les grands rythmes de la nature, accueillir l’imprévu, suivre la propension des choses, s’adapter au changement : voilà ce que le tai chi chuan propose d’expérimenter.
Cette proposition arrive en fait au moment opportun. Après des matérialismes et des idéologies désincarnées/désincarnantes, des rationalismes morbides, des contrôles incontrôlés, il est temps de renouer avec la nature, avec notre nature profonde.
Le tai chi chuan recèle en son sein de nombreuses perles. Celles-ci peuvent en outre nous aider à actualiser nos potentialités sur différents plans. Elles sont par ailleurs en rapport avec des grands archétypes, modèles universels. Encore faut-il posséder les clefs de lecture, de compréhension et d’interprétation ainsi que le mode opératoire.
Dans de nombreuses traditions, le nombre cinq incarne le vivant. Intégrer le sens profond du cinq, c’est passer du mouvement mécanique au mouvement organique. Cette thématique est présente en tai chi chuan. Elle est en rapport avec les quatre directions cardinales et le centre.
En situation de crise importante, le corps accède à des ressources cachées, insoupçonnées, extraordinaires. D’autres instances - en nous - prennent les commandes. Le tai chi chuan s’est beaucoup intéressé à ces passages d’un état à un autre.
Le pratiquant d'arts internes apprend à utiliser ce mode de fonctionnement exceptionnel en situation ordinaire afin de mobiliser au mieux ses ressources gestuelles, perceptives et attentionnelles en toutes circonstances.
Tout cela nous plonge au coeur de l’art de vivre. Tel le "pharmakon", à la fois poison et remède, nos gestes de combat sont des gestes de guérison.
From the publisher's feed

226 Listeners