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Or


Un jour à l'aurore, j'ai vu Kan Guixiang, la "reine du style Chen" pratiquer avec sa fille. Ce qui différenciait la bonne technique de la fille et l’incarnation de l’âme et de l’esprit du Chen au travers de Kan Guixiang m'est apparu avec une clarté incroyable. L’expression «voler la technique du maître» a soudain pris tout son sens. En un instant, j’avais absorbé au plus profond de mes entrailles ce qui anime ce style de l’intérieur, son rythme, sa dynamique vitale.
Me brancher sur ce dépôt – issu du "rapt" et bien caché en moi-même – m’était assez facile. Pour commencer à le faire vivre dans mes propres mouvements, cela m’a pris beaucoup de temps.
Même si la démarcation effective «arts internes» (neijia) ne remonte qu’à environ un siècle, les trois arts principaux qui composent cette catégorie (taijiquan, xingyiquan et baguazhang) sont un peu plus anciens. L’accent mis sur un travail intérieur (neigong) – descendant (ou non) des anciennes pratiques d’alchimie intérieure (neidan) – a sans aucun doute exercé une influence sur la pratique et l’enseignement de ces arts tout au long du 20ème siècle.
D’un point de vue formel, j’ai remarqué deux détails distinctifs qui ont leur importance: dos bombé/poitrine rentrée et flexion/ extension souple des membres. Ces deux éléments favorisent la circulation de l’énergie dans le tronc et dans les membres.
Cette catégorie, probablement artificielle à ses débuts, a fini par développer des moyens d’induire les qualités distinctives dont elle se réclame. Mes recherches en anthropologie m’ont montré qu’une tradition se constitue en se transmettant.
Notre École de tai chi fondée en 1987 propose depuis 1993 des stages d’approfondissement. Ces «master classes» se concluent par une évaluation formative.
Lors de ces évaluations, nous reconnaissons d’abord les acquis; ensuite, nous proposons des pistes d’améliora- tion. Cette façon de faire n’est pas habituelle dans une société qui exclut de plus en plus, qui sélectionne et ne retient que les «meilleurs», qui juge et sanctionne avant d’ avoir pris la peine d’écouter. Notre pratique nous apprend à nous ouvrir aux possibles, à écouter, à comprendre.
Des experts de divers domaines apprécient grandement de participer, comme membre du jury, à une telle aventure. Un tel environnement a, sans conteste, des conséquences dans la manière dont nos enseignants accompagnent leurs élèves.
La voie taoïste, comme d’autres traditions, prône en fait un retour à l’origine. Lorsqu’un groupe, se questionne sur son identité et ses objectifs, nombre de coachs proposent alors une re-connexion avec l’utopie fondatrice.
Nous sommes bien plus que ce que nous pensons. Ignorant nos propres pouvoirs, nous situons hors de nous l’objet de notre quête. Lorsque nous cessons d’imiter nos modèles pourtant utiles lors de l’apprentissage et que nous trouvons notre propre source, nos paroles/gestes/actes deviennent habités.
Ce parcours est on ne peut plus actuel. C’est celui réalisé par Thomas Anderson – dans la trilogie Matrix – qui devient Neo (l’homme à nouveau). Neo est capable de douter, de remettre en cause ses croyances, de s’intéresser aux autres et de se sacrifier. Morpheus le guidera vers l’éveil en lui faisant découvrir la dimension intérieure des arts de combat. Les trois grandes scènes d’action du premier volet de la trilogie reprennent les trois grandes étapes de la maîtrise du tai chi chuan.
Les écoles s’affrontent sur les aspects à privilégier (thérapeutique, martial, méditatif, compétitif), la question des styles, les degrés de filiation, les reconnaissances institutionnelles (états, fédérations).
Tout cela occulte les motivations inavouées et les enjeux réels. En effet, le pouvoir de décréter ce qui est légal et légitime permet d’augmenter ses parts de marché. Alors qu’est-ce qui fait finalement la valeur du tai chi chuan? Lorsque l’on prend conscience qu’il n’existe pas une essence du tai chi chuan, on peut alors se concentrer sur ses aspects constitutifs. On se libère de la peur de trahir cette essence ou de l’obligation de la retrouver.
De manière paradoxale, l’enracinement dans la technique libère plus qu’il ne limite. Mélange de culture et de codes, de méthode et d’art, la tekhnê peut être vue comme la mise en place de balises. Celles-ci, au fur et à mesure de leur assimilation, multiplient les possibilités de connexion et permettent le déploiement de l’être.
Lorsque je rencontre l’autre, lorsque la pratique des mains collantes m’invite à le toucher tout autant qu’à être touché par lui, une question fondamentale se pose: qui est le centre du monde? Est-ce lui ou moi? Aussi longtemps que je reste dans «la philosophie de la centration», je me maintiens dans une zone de conflit. En optant pour une éthique de la coexistence, j’établis un tout autre rapport à moi-même et à mon environnement.
Se développant à l’origine dans des clans et appartenant à une contre-culture, le tai chi chuan est aujourd’hui standardisé, institutionnalisé, marketé.
Le tai chi chuan mondialisé bénéficie de supports institutionnels importants. L’entretien et l’amplification d’images traditionnelles agrandies et retouchées nourrissent nos imaginaires tandis qu’une cohorte d’arguments scientifiques nouveaux conquièrent nos raisons.
Dans notre École, le tai chi chuan est une méthode de désinscription des emprises, un art de l’allégement qui intègre la gravitation et se décharge de la gravité des choses. Nous ne détenons pas de secrets si ce n’est celui d’éviter les multiples guichets interdisant, réservant et exploitant les voies d’accès à l’intériorité et au sacré.
Le discours de la continuité au travers de généalogies aussi fantaisistes qu’inventées apparaît comme une compensation dans des moments de crise. Dans la plupart des cas, l’origine ancestrale et la stabilité de contenu attribuées aux traditions ne résistent pas à l’analyse. Les travaux d’Eric Hobsbawm et de Terence Ranger montrent que nombre de traditions prétendument anciennes ont été inventées récemment.
Le mot «tradition» ne commence d’ailleurs à se répandre qu’au début du 19ème siècle avec le courant romantique. Depuis quelques décennies, le désenchantement de la modernité a stimulé diverses entreprises idéologiques ou savantes de réhabilitation de la tradition.
Dans nos temps troublés où tout se déli(t)e, nombre de nos contemporains cherchent des «valeurs refuges». Le tai chi chuan répond en fait à un besoin de reliance. La pensée extrême-orientale ainsi que les pratiques traditionnelles chinoises privilégient la relation. Dans des temps de perte d’identité et de repères, l’être humain a en outre tendance à s’inventer un monde idéal. Le besoin de reliance peut ainsi se transformer en adhésion à une «religion monothéiste dogmatique ».
Dans l’univers du tai chi chuan, je rencontre beaucoup de "croyants intolérants " et d'"athées endurcis. En confondant autorité et fascination, on se fourvoie. L’autorité relève de la reconnaissance, la fascination provient de la séduction.
Dans mon approche du tai chi chuan, je me suis appuyé sur le passé, je me suis efforcé de l’intégrer. Je le re-configure pour participer à la construction de l’avenir. J’ai fait le détour par l’Extrême-Orient et je suis revenu en Occident. Pour moi, chaque époque est une grande époque et chaque lieu est un haut lieu. Au niveau intellectuel, je ne propose pas de postures mais des positionnements, des repères toujours en évolution et en transformation, pas de théorie mais un essai de théorisation.
Je n’invoque pas de grands noms, ni de grandes généalogies, ni de grands titres. Je me place dans une lignée d’héritiers.
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