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Or


Ce que les maîtres du passé nous ont légué, ce ne sont pas des formes figées et dogmatiques, mais des manières de (se) questionner et d’agir afin de vivre un certain type d’expérience. Ces arts enseignés dans leur visée originelle rééduquent notre perception, nous montrent comment et à quoi être attentif.
En approfondissant, en intériorisant nos gestes, nous étendons et amplifions nos capacités cognitives. Nous découvrons en nous des ressources insoupçonnées. Nous sommes surpris de voir toutes les opportunités offertes par notre environnement.
Le tai chi chuan apprend à écouter, à sentir, à être attentif à son corps, à l’autre, au monde. Il développe en fait les qualités fondamentales de tout apprentissage, il apprend à apprendre. Il est mise en route, mouvement vers... comme l’action de connaître. Son mode opératoire: rendre les opposés complémentaires en les intégrant dans une même dynamique, apprendre de l'intérieur.
Cet art de vie nous montre comment ré-accorder la tête et la main, le penser et le faire.
La satisfaction de nos désirs est autant de tentatives de complétude. Lorsque nos besoins de (re)connaissance sont assouvis, nous pouvons alors essayer de répondre à nos besoins de réalisation.
Quelques rares privilégiés trouvent spontanément l’accès à cette «Terre du Silence», à ce «Pays de la Sérénité». La plupart, néanmoins, s’appuie sur des pratiques, suit des voies. Nombre de pratiquants restent cependant prisonniers des formes. D’autres se complaisent dans le jeu de l’énergie et de la conscience.
Le maître transforme le temps ordinaire en rencontre sensorielle, informationnelle, existentielle. Comment opère-t-il? Il étire le temps, il le suspend.
La poussée des mains apprend l’écoute de soi et de l’autre. Elle favorise la compréhension. Les mains et les avant-bras du débutant sont semblables à du "bois mort". Au fur et à mesure de la pratique des diverses facettes du tai chi, le corps entier s’anime. Le souffle qui y circule et la conscience qui s’éveille permettent de ressentir et d’émettre l’énergie à partir de chaque partie du corps.
Les mains collantes apprennent à suivre l’autre, elles exercent les énergies de "coller" et d’ "adhérer". Elles deviennent ainsi progressivement une pratique de méditation à deux.
Qu’ est-ce qui caractérise ce passage? Peut-on par ailleurs le provoquer, le favoriser, le comprendre, le reconnaître? Se réalise-t-il de manière progressive ou au contraire de façon subite? Existe-t-il une maîtrise surplombante et absolue ou diverses maîtrises?
Le maître met en place les conditions favorables à la maturation de son élève. En aucun cas, il ne force les progrès. Ce passage reste mystérieux. Personne ne peut déterminer l’instant où les indications du maître rencontrent l’élève. Le maître aide à franchir un seuil. Il est un initiateur à une autre réalité.
Le tai chi chuan combinerait ainsi la culture de soi taoïste et l’engagement social confucéen. En réunissant les éléments séparés, il contribue à la santé de l’individu comme à celle de la société. Le tandem emblématique qui préside à sa formation – Yang Luchan et Wu Yuxiang – réunit le paysan et le lettré, la culture de la terre et celle de l’esprit.
La fascination du noble lettré pour des habilités manuelles/corporelles exceptionnelles est un motif ancien. Pensons aux passages les plus connus du Zhuangzi.
On fait des formes lorsque l’on suit aveuglément les règles, ou que l’on refuse stupidement celles-ci, ou encore lorsqu’on les ignore superbement. On entre dans la forme lorsque l’on retrouve l’efficacité opératoire de la règle.
L’adepte n’applique plus la règle dans sa formulation normative, mais l’adopte dans son efficacité opératoire. Ne la considérant plus comme une norme, il retrouve comment elle agit sur lui et sur les autres. Il ne présuppose pas les principes du tai chi chuan, il les réinvente.
La répétition use les résistances, défait les barrages. Expérimentation, elle devient mise à l’épreuve du geste et de soi-même. Elle permet dans un premier temps la conformité aux formes extérieures. Les multiples réitérations des mêmes gestes conduisent à l’imitation de la dynamique intérieure. Elles nous dévoilent le moule, nous emmènent de la forme formée à la forme formante.
Ici encore, l’aspect paradoxal constitutif du tai chi se manifeste : c’est en se voulant semblable au modèle que l’on s’en distingue.
En se présentant tel un rituel (performance psycho-physique) le tai chi chuan promeut la transformation sans éveiller les craintes du pouvoir en place. Le coup de génie des concepteurs est d’incorporer les valeurs les plus sublimes de la culture dans un art martial. Le rituel touchant l’être dans son entièreté est beaucoup plus puissant que n’importe quel discours, loi ou morale.
La connaissance proposée n’est pas analyse de soi mais disponibilité, oubli de soi pour s’adapter à l’autre, à la situation. Par une augmentation de notre capacité d’attention, nous développons la possibilité d’exploiter les potentialités inhérentes à chaque situation. Ce type de connaissance, plutôt que d’isoler et séparer, recontextualise. Cette connaissance incorporée et incorporante, à la différence d’un savoir abstrait, (se) nourrit (dans) nos relations aux autres, (dans) nos interactions avec le monde.
Le tai chi chuan ne dévoile pas une vérité donnée à priori, il offre la véracité d’une expérience vécue.
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