â « VoilĂ bien des annĂ©es â ce devait ĂȘtre en 1956 ou 1957 â quand jâavais moins de vingt ans, que jâĂ©tais mariĂ© et que je gagnais ma vie comme coursier chez un pharmacien de Yakima, petite ville dans lâest de lâĂtat de Washington, je me rendis en voiture livrer des mĂ©dicaments Ă une adresse du quartier huppĂ© de la ville. Je fus invitĂ© Ă entrer par un monsieur alerte mais trĂšs ĂągĂ© portant un cardigan. Il me demanda de bien vouloir lâattendre au salon pendant quâil allait chercher son carnet de chĂšques.
Il y avait un tas de livres dans ce salon. [âŠ] Pendant que jâattendais, jetant les yeux çà et lĂ , jâavisai sur la table basse un magazine qui portait sur sa couverture un nom singulier et, pour moi, trĂšs surprenant : Poetry. Ăbahi, je le pris. [âŠ] je pris aussi un livre, un truc qui sâintitulait The Little Review Anthology, Ă©ditĂ© par Margaret Anderson. [âŠ] Il y avait des tas de poĂšmes dans le livre [âŠ]. Quâest-ce que ça pouvait bien ĂȘtre que tout ça ? me demandai-je. [âŠ]
Quand le vieux monsieur eut fini de rĂ©diger son chĂšque, il dit, comme sâil lisait dans mon cĆur, « Emporte ce livre, fiston. Tu y trouveras peut-ĂȘtre quelque chose qui te plaira. Tu tâintĂ©resses donc Ă la poĂ©sie ? Pourquoi ne prends-tu pas la revue aussi ? Peut-ĂȘtre Ă©criras-tu toi-mĂȘme quelque chose un jour. Dans ce cas, autant que tu saches oĂč lâenvoyer. »
OĂč lâenvoyer. Quelque chose â je ne savais quoi au juste, mais je sentis toute lâimportance de ce qui se passait. Jâavais dix-huit ou dix-neuf ans, le besoin dâ« Ă©crire quelque chose » mâobsĂ©dait, et je mâĂ©tais dĂ©jĂ essayĂ© gauchement Ă deux ou trois poĂšmes. Mais il ne mâĂ©tait jamais venu Ă lâesprit pour de bon quâil puisse exister un endroit oĂč lâon envoyait effectivement ces tentatives dans lâespoir quâelles seraient lues et mĂȘme, peut-ĂȘtre â si incroyable que cela semble â, prises en considĂ©ration pour une publication Ă©ventuelle. [âŠ] Je remerciai le vieux monsieur Ă plusieurs reprises et quittai sa demeure. Jâemportai son chĂšque Ă mon patron, le pharmacien, et Poetry et The Little Review chez moi. Et ce fut le commencement dâune Ă©ducation.
[âŠ] Plus tard ce soir-lĂ , la vue brouillĂ©e dâavoir tant lu, jâeus le sentiment distinct que ma vie Ă©tait sur le point de connaĂźtre un changement significatif et mĂȘme, quâon me pardonne, magnifique.
[âŠ]
[âŠ] Et donc, quelle excuse existe-t-il pour avoir attendu vingt-huit ans ou plus avant dâen venir enfin Ă expĂ©dier un peu de mon travail Ă Poetry ? Aucune. Mais le plus Ă©tonnant, le facteur crucial, câest quâau moment oĂč jâenvoyai effectivement quelque chose, en 1984, la revue Ă©tait encore lĂ , encore vivante et en bonne santĂ©, et dirigĂ©e, comme toujours, par des gens responsables dont le but Ă©tait de continuer de faire tourner cette entreprise unique et dâen assurer le bon fonctionnement. Et lâune de ces personnes mâĂ©crivit en sa qualitĂ© de membre de la rĂ©daction, louant mes poĂšmes et mâannonçant que la revue publierait six dâentre eux le moment venu.
[âŠ] Je nâĂ©tais quâun jeune chien alors, mais rien ne peut expliquer, ou disqualifier, un tel instant : lâinstant oĂč la chose mĂȘme dont jâavais le plus grand besoin dans ma vie â appelons-la une boussole â me fut gĂ©nĂ©reusement offerte en toute simplicitĂ©. Rien qui approche mĂȘme de loin cet instant ne sâest produit depuis. »
(Raymond Carver [1938-1988], Un peu de prose Ă propos de Poetry)
0:00 - Pluie
0:33 - Au moins
2:01 - Demain
3:08 - Dormir
4:07 - Compagnie
4:48 - Ă travers les branches
5:39 - Générique
đ RĂ©fĂ©rence bibliographique :
âȘ Raymond Carver, Volume 9, PoĂ©sie, traduit par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasse et Emmanuel Moses, Ăditions de lâOlivier, 2015.
đ” Bande sonore originale : Keys of Moon - Lonesome Journey
âȘ Lonesome Journey by Keys of Moon is licensed under a CC BY 4.0 Attribution International
đ Site :
âȘ https://www.free-stock-music.com/keys-of-moon-lonesome-journey.html
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