Amis de la good vibes, de la journée sans accrocs, de la sérénité de ta conscience, ennemis du chagrin et des abimes, c’est l’heure d’éteindre ton poste ou de te boucher les oreilles en marmonnant «Omm Omm...», ou avec tes tapis de yoga roulés en spliff dans tes conduits auditifs.
Voici que le comité éditorial de Midi Bascule m’a chargé moi, José Lillo, de commettre une chronique sur l’Happycratie, l’injonction au bonheur, à laquelle cette émission offre en ce jour maudit l’antenne. Autant te dire tout de suite, si tu suis un peu Midi Bascule, que passer de l’Horloge de l’apocalypse et la fin du monde, la semaine dernière, à l’Happycratie, quand tu fais des chroniques, c’est vraiment comme de se déchirer sauvagement les ligaments ; comme si un coach tentait de te persuader que la douleur et les limites corporelles n’ont d’autres causes que psychologiques et mentales; c’est comme si tu t’étais lancé de façon inconsidérée dans un brusque et spectaculaire grand écart, jusqu’à te ventouser le fion au sol et te claquer le sac, juste pour te prouver qu’il n’y pas que de la négativité et de la résistance chez toi mais beaucoup d’ouverture d’esprit, en supplément de l’ouverture corporelle précitée et qui sert communément de métaphore pour exprimer, lorsque les circonstances s’y prêtent, le sentiment de se faire avoir en profondeur.
Chèr.e.s auditeur.ice.s, l’happycratie, ça me claque les ligaments de mon cortex – oui, je sais il n’y a pas de ligaments dans le cortex, mais comme l’ émission du jour est dédiée à la permission de raconter tout et n’importe quoi, il n’y a pas de raison que je me prive, je veux ma part, moi aussi. Alors, allons-y, parce que je n’aurai pas trop de 5 minutes pour dire tout ce que j’ai accumulé d’exaspération depuis que le phénomène se répand massivement dans les consciences.
Et pour commencer et aller droit au but: on ne m’ôtera pas de l’idée que les coachs en développement personnel et autres personnel accompagnant du désastre ont partie liée à l’apathie collective mortifère qui précipite les choses vers leurs fins dernières, ou moins pour l’espèce appelée de façon morcelante : homme. Et qui, quand on s’intéresse un tant soit peu à l’Histoire et à l’actualité, n’a eu jusqu’à présent d’humaine que la prétention. Alors oui, c’est un peu plus dur à avaler qu’une eau citronnée, je sais.
Or, pour nous prémunir contre les formes de vertiges légitimes qui nous submergent face à la catastrophe en cours, qu’est-ce qu’on va chercher comme remède indécent? Le bonheur. Ou plutôt son dévoiement au moyen d’une vaste planification managériale à l’échelle mondiale d’happification des esprits, à seule fin de les maintenir en compatibilité avec la grande dégringolade qui aurait pourtant plutôt tendance à produire chez l’individu l’état d’âme exactement contraire: la démoralisation.
La réalité a toutes les caractéristiques d’un cauchemar? Essayez le bonheur.
Alors que de toute évidence, un réflexe collectif sain consisterait, à éprouver ensemble, une hostilité déterminée et définitive contre un modèle d’organisation économique, sociale et politique qui précipite de façon indubitable le monde vers un malheur généralisé – encore que même cette expression de malheur généralisé relève de l’euphémisme puisqu’il s’agit, à l’ordre du jour, pour le dire crûment, de l’extermination du vivant – au lieu de quoi, on voit naître une industrie concertée de la fabrication d’autruches humaines en batterie, béates et fières de l’être.
Dommage que le concept d’aliénation, pourtant si populaire durant le 19ème et tout le 20ème siècle ait été alzheimerisé dans les cervelles. A la place, on trouve désormais des énoncés qui servent à la fois de programme et de titre à toute une littérature aguicheuse et de plus en plus pullulante, tels que : La force de l’optimisme, apprendre à faire confiance à la vie.
Oui, fais-lui confiance à la vie, elle est là en train de crever sous tes yeux mais c’est parce que tu n’es pas assez optimiste; ou que ton optimisme manque de force.
Ou encore : La puissance de l’acceptation, se réconcilier avec l’autre, se pardonner à soi-même.
Je te jure, c’est pas moi, c’est l’ancienne version de moi qui l’a fait, rien à voir avec moi, tu sais, depuis que je me suis pardonné à moi-même je me suis réconcilié avec toi, allez, on fait la paix, sois puissant, accepte.
Et aussi : Rompre avec soi-même pour se créer à nouveau : où l’on apprend qu’une nouvelle science permet à tous les êtres humains de créer la réalité qu’ils souhaitent, l’auteur unit les domaines de la physique quantique, des neurosciences, de la chimie cérébrale, de la biologie et de la génétique pour nous montrer comment nous pouvons interagir sur notre ADN et ainsi combler le fossé existant entre la science et la spiritualité.
Bon, là, l’auteur risque carrément d’avoir des problèmes de droit d’auteur avec la licence Matrix, dont il a copié-collé le pitch en 4ème de couverture. Ok, Néo c’est cool, mais c’est de la fiction, les gens, Keanu il interragit pas avec son ADN, non, c’est pas la vie des vrais gens à l’écran là qui est filmée par Hollywood.
J’ai quand même du mal à comprendre comment la plupart de ces modes d’emploi, qui ont davantage d’affinités intellectuelles avec un dépliant Ikea de la refabrication de soi en parties pré-agencées et faciles à monter, le tout standardisé en millions d’exemplaires à destination de la bonne harmonie du mobilier humain pour entreprises du CAC 40, qu’avec la moindre réelle notion de spiritualité ou de philosophie; comment de tels opuscules peuvent prétendre en finir avec l’ego alors que l’individu y est constamment invité à placer au centre de sa vie et de son attention son éminente personne, au détriment du reste, au point de faire franchir au concept clinique de narcissisme des frontières comportementales qu’aucune humanité avant la nôtre n’aurait eu la témérité de valider sans annoncer dans la foulée une apocalypse générale des égos, ce dont les réseaux sociaux ont au moins le mérite d’apporter quotidiennement la preuve massive et consternante.
Évidemment, les entreprises sortent les gros budgets pour financer la mise en place de cette happycratie à laquelle elles doivent leur survie momentanée; évidemment, les entreprises ne financent pas l’activité révolutionnaire pour mettre à bas un système qui va pourtant les engloutir mais dont dépendent leur prospérité à court terme et leur objectif de croissance compulsive qui nous mènent toutes et tous à notre perte. Non. Elles financent au contraire la pure et simple fumisterie pourvu qu’elle permette d’injecter encore un peu dans les cervelles la croyance que tout n’est pas en train de craquer de partout, que les burnout ne sont pas un symptôme de dysfonctionnement du monde tel qu’il va mais du seul individu, que la montée de l’angoisse et de l’absence de sens se soignent à base de variations sur la méthode Coué et de rabâchages mentaux martelés de bonheur conditionné.
Et là j’ai envie de dire, mais quelle absurdité, mais quel acharnement dans la stupidité, pour le peu de temps qu’il reste. Et là je ne parle pas de l’écocide en cours mais de la destruction annoncée des emplois, suite aux récentes prouesses technologique des intelligences artificielles et leurs champs d’application: Hasta siempre, employés de banque et d’assurances, de comptabilité, secrétaires, caissiers et employés de libre-service, ouvriers de la manutention, etc. etc. etc. gibiers du coaching promis à l’obsolescence en raison de l’apparition de machines intelligentes.
Je ne suis pas sûr que la perspective de coacher dans un avenir proche des erzatzs de ChatGpt fasse encore un sens dans un tel contexte du marché du travail. C’est peut-être à ce moment là que les coachs auront l’occasion d’appliquer à eux-mêmes les hurluberluesques conseils par lesquels ils ont permis que le monde continue d’aller à sa perte.
Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 3 février 2023
Crédits Photo: © Anne Bouchard