C’est donc notre dernier jour.
Que retirer de ces moments philosophiques que nous avons partagé tout au long de ces semaines de confinement ?
Tout d’abord, je l’espère, des moments de plaisir partagé. Si je regarde rétrospectivement ce qu’a signifié pour moi cette très rapide histoire de la philosophie brossée avec vous, histoire inachevée puisque nous abandonnons la philosophie en plein milieu de l’âge classique, si je me livrai à une auto-analyse, je dirai que ce que j’ai souhaité mettre en avant c’est le dialogue, non pas avec une discipline souvent considérée comme aride, mais avec des hommes, avec des philosophes que caractérise à la fois la curiosité qui les a conduit à porter leur regard sur le monde extérieur mais aussi à chercher à construire les instruments permettant de le connaître quand ceux-ci n’existaient pas.
Leur questionnement n’était ni abstrait, et pas toujours systématique. Ces philosophes se sont interrogés sur la signification du monde dont ils étaient partis prenante puisque l’homme, je vous le rappelle, est inclus dans le cosmos sous l’Antiquité ; ils ont progressivement élaboré l’image d’un principe supérieur et se sont demandés comment celui-ci agissait dans le monde, et avec quelles intentions, mais également ce qu’il nous était donné d’en connaître. Puis on l’a vu l’homme s’imposer progressivement comme un modèle différent du divin et occuper une place de plus en plus importante.
Alors ces matinales auront été réussies si j’ai pu vous faire sentir que ces interrogations, celles de Platon ou d’Abélard, celle de Démocrite ou de Montaigne, rejoignent les nôtres en tous cas dans les trois éléments qu’elles convoquent : le monde, les autres et nous-mêmes. Elles auront été réussies si elles vous ont donné l’envie d’aller voir, d’aller lire vous-même ces textes. Et vous verrez qu’ils vous parleront, moins pour vous dire comment eux pensent ou pensaient mais pour vous renvoyer, en les enrichissant, en les partageant, à ce que sont vos propres questionnements.
Tous ne susciteront pas au même titre votre curiosité ; ils ne vous seront pas tous aussi familiers, ni même sympathiques. Mais certains très vite vous parleront et, comme en littérature où vous avez vos auteurs préférés, vous élirez certains de ces philosophes comme des partenaires privilégiés parce qu’ils auront su vous vous montrer la richesse du monde et celle de la pensée sans laquelle nous ne pourrions pas vivre dès lors que nous l’éprouvons.
Alors je voudrais pour terminer évoquer un philosophe qui est pour moi parmi ceux qui sont les plus inspirants. Et puisque nous sommes au milieu du XVIIème siècle, j’ai choisi de finir cette série de portraits par une figure solaire : celle du napolitain Giambattista Vico (1668-1744), longtemps oublié , redécouvert au XIXème siècle par Michelet et au XXème siècle par E. Cassirer.
Pourquoi Vico ? Moins parce qu’il est opposé à la philosophie de Descartes dont nous avons parlé cette semaine mais bien plutôt parce c’est lui qui a fait entrer l’histoire dans la philosophie comme une question. Et que c’est cette question qui m’habite personnellement.
Que dit Vico ? Alors que nous peinons à acquérir la connaissance du monde physique ou mathématique, la connaissance du monde historique nous est beaucoup plus aisée dans la mesure où nous en sommes naturellement familiers. Dans la mesure où nous en sommes à l’origine de sa création , il n’y a en effet pas d’autre domaine qui soit plus proche de nous que l’histoire. Cette « science nouvelle » que veut instaurer Vico va projeter la philosophie dans l’histoire.
Vico a donc d’abord, à travers son mode de raisonnement, institué ce que l’on qualifierait aujourd’hui de sciences humaines.
Vico est aussi celui qui a montré comment, en dépit de leurs coutumes ou de leurs mœurs différentes, les sociétés humaines répondent à une règle commune qui les conduit à partager une condition universelle d’humanité. C’est le rappel de cette universalité qui doit nous demeurer cher aujourd’hui.
Enfin, Vico a réuni la littérature et la philosophie ou pour le dire plus justement la philologie, l’étude des textes et de leur interprétation , et la philosophie. Se faisant , il a réhabilité le langage poétique comme processus de connaissance, ce qui inspirera un siècle plus tard les romantiques allemands et Herder en particulier.
« Le vent se lève, il faut tenter de vivre » dit le poète. Alors allez lire de la philosophie !