Plus de 330 pièces réunies en un seul et même lieu : en Martinique, l’exposition Aux origines de la Caraïbe : Taïnos et Kalinagos – co-organisée par le musée du Quai Branly-Jacques Chirac et la Fondation Clément – présente, pour la première fois de manière aussi riche, l’histoire de ces peuples premiers quasiment anéantis par Christophe Colomb et les conquistadors après 1492. Un événement à lourde teneur historique mais surtout symbolique.
Un siège cérémoniel - un « duho » - taillé dans du bois de gaïac et finement gravé ; un porte-missel unique au monde sculpté dans de l’écaille de tortue offert par les Taïnos aux missionnaires ; ou encore des colliers funéraires en pierres semi-précieuses et des figures humaines modelées dans des coquillages : André Delpuech, le commissaire derrière Aux origines de la Caraïbe : Taïnos et Kalinagos parcourt les 1000m² de l’exposition comme s'il parcourait son empire.
Voilà plusieurs dizaines d’années que l’ancien directeur du musée de l’Homme travaille sur ces deux peuples amérindiens : « la boucle est bouclée », souffle-t-il en embrassant du regard les centaines de pièces collectées pour l’occasion, dont certaines découvertes lors de fouilles qu’il a lui-même dirigées.
Un événement d’une ampleur inédite
D’autres expositions ont déjà raconté les Taïnos et les Kalinagos : ce fut le cas en 1994, lors d’un événement qui devait préfigurer la naissance du musée du quai Branly-Jacques Chirac ; puis en 2024, avec une exposition qui a donné son fil conducteur à celle présentée en ce moment à la Martinique. Mais, grâce à la participation de la Fondation Clément, c’est la première fois qu’un tel espace leur est consacré.
Un événement nécessaire, selon André Delpuech, pour changer le regard occidental sur la fameuse « rencontre » de 1492. « Tout le monde connaît le voyage de Christophe Colomb, admet le commissaire. Mais les vrais découvreurs de la Caraïbe, ce sont ceux qui sont arrivés sur ces îles 6000 ou 7000 ans avant Jésus-Christ, et y ont prospéré jusqu’à l’arrivée des Européens. » Avant de regretter : « On a souvent occulté les sociétés qui vivaient là avant, et surtout leur profondeur historique. »
Parmi les témoignages de cet héritage : le « jardin créole », c’est-à-dire les fruits et légumes encore cultivés aujourd’hui dans la Caraïbe : manioc, patate douce, ananas, piments, etc., autant d’aliments consommés quotidiennement dans la région et qui ont été importés par les Taïnos et les Kalinagos de leurs terres natales, en Amérique centrale.
L’héritage kalinago, toujours vivant
En quelques décennies, l’arrivée des colons espagnols a décimé ces deux peuples millénaires. Mais quelques-uns ont survécu. « Il y a des Garifunas, des Amérindiens métissés et des Noirs africains à Saint-Vincent. Les études génétiques montrent, notamment dans les Grandes Antilles, qu’une large partie de la population a une ascendance taïno », développe André Delpuech.
Aujourd’hui encore, 3 000 descendants kalinago vivent sur l’île de la Dominique. Sa présidente, Sylvanie Burton, en fait d'ailleurs partie. Signe de l’importance de cette exposition, la cheffe d'État s'est déplacée pour son inauguration, tout comme la cheffe élue du territoire kalinago, Anette Sanford.
Émue aux larmes, cette dernière n’est pas parvenue à aller au bout de son discours introductif. « C’est un moment très émouvant pour moi. Être face à mon héritage ancestral, voir la créativité et l’inventivité de ma lignée tout en sachant ce qu’ils ont enduré – les meurtres, les viols –, ce n’est pas évident », a-t-elle expliqué, encore remuée, quelques minutes plus tard.
«
Donner la parole aux oubliés de l’Histoire »
La présence de ces représentants était essentielle, cruciale, pour le commissaire de l’exposition. « Dans ces sociétés dans lesquelles le récit était jusqu'à présent écrit uniquement par les blancs, il fallait donner la parole aux oubliés de l’Histoire », souligne André Delpuech. Ce à quoi s'attellent les deux dernières salles de l’événement, consacrées aux massacres de la colonisation et à la survivance des peuples amérindiens de la Caraïbe. Très complète, Aux origines de la Caraïbe : Taïnos et Kalinagos ouvre une fenêtre sur un pan de l’histoire souvent ignoré par les manuels et les institutions.
Une étape cruciale, mais insuffisante, selon Anette Sanford : « Pour nous maintenant, ce qui compte, c’est de se revitaliser. C’est bien de constater que notre héritage perdure, mais nous avons aussi notre rôle à jouer pour transmettre notre histoire à nos enfants, la leur apprendre, et nous assurer qu’ils aient ce savoir ». C’est ce que disent, également, les personnes interrogées dans le court-métrage Voix Kalinagos diffusé en fin de parcours. Une femme y entonne une chanson traditionnelle. À voix basse, dans la salle, Anette Sanford fredonne l’air à son tour. Signe, s’il en fallait encore, que la tradition kalinago vit toujours.
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