La localité rurale ainsi que la majeure partie du territoire de la région de Koursk ont été reconquises par une contre-offensive éclair des soldats de Moscou, lancée un peu plus de sept mois après la spectaculaire incursion de l’armée ukrainienne en territoire russe. Les villages y ont pris des allures fantômes et la menace des drones est permanente.
De notre envoyée spéciale à Soudja, Anissa El Jabri (avec Anna Chargatova pour la production)
« Aujourd’hui est un bon jour pour travailler à peu près tranquillement. Comme il y a un vent très fort, les drones ennemis ne peuvent pas voler aussi vite et aussi près que d’habitude, et ils ont besoin de plus de temps pour viser et tirer. Et comme c’est aussi un jour très clair, pour nous, c’est aussi plus facile de les voir venir et de les abattre ».
Au volant de la voiture, l’imam de Koursk, qui a rejoint les forces russes du groupe tchétchène Akhmat, connaît le trajet par cœur : en coopération avec les autorités locales, ces troupes font la route chaque jour pour nourrir les rares civils encore présents sur place, évacuer ceux qui le souhaitent ou dont l’état le nécessite. L’imam Issa reste pourtant concentré. Les soldats de Moscou ont repris position sur leurs terres, mais chaque trajet sur cette route encore interdite aux civils reste dangereux. Sur le bas-côté, quelques cadavres de vaches ou de cochons, des véhicules militaires calcinés ; dans les champs, impressionnantes, des mines anti-tanks, déposées « le 8 mars, pour bloquer tout mouvement de l’armée ukrainienne », dit Issa. « Des combats très intenses faisaient rage, des drones volaient, et tout ce qui bougeait explosait en même temps. De nombreux véhicules ont été touchés. Maintenant, les services dédiés retirent tout au fur et à mesure pour que nous puissions circuler ».
La menace dans le ciel reste permanente. Comme tous les véhicules circulant sur cette route de Koursk en direction de Soudja, celui conduit ce jour-là est équipé d’un détecteur de drones.
Dans la voiture, l’alarme qui signale l’approche d’un de ces engins se fait soudain très insistante. Cartouches spéciales en bandoulière et fusil anti-drones à portée de main à chaque instant, Islam explique : « Là, le détecteur est en train de nous signaler que nous sommes observés du ciel, qu’un drone se rapproche. À ce stade, il est probablement à environ un ou deux kilomètres de nous. C’est une distance très dangereuse. Les drones sont rapides, on en a repéré qui peuvent voler jusqu’à une vitesse de 140 km-heure. Mais ce n’est peut-être pas forcément un engin d’attaque, mais peut-être juste un drone de reconnaissance. Ceux-là vont beaucoup moins vite. »
Un porte-parole des « Spetsnaz », les forces spéciales tchétchènes, se présentant avec son nom de code « Dior », ajoute : « Pour les abattre, on utilise souvent des fusils de chasse, mais nous avons aussi un système de brouillage. Les drones volent sur des fréquences différentes selon le modèle. Il y en a un très grand nombre, très différents par la taille et la technique. Certains portent de très grosses charges sur de très longues distances. Ceux à fibre optique sont apparus plus récemment et sont particulièrement difficiles à contrer ».
Le bip finit par s’éteindre… la tension par redescendre. À quelques kilomètres de Soudja apparaissent soudain sur les côtés de la route d’immenses piliers en bois et des hommes qui s'affairent à en placer d’autres. L’imam Issa décrypte la manœuvre : « Ils ont commencé ça il y a littéralement à peine deux-trois jours. Ils installent des poteaux en bois, un filet entre les deux côtés et recouvrent entièrement la route. Ça va ressembler à un corridor entièrement fermé par le haut, pour qu’un drone ne puisse pas le franchir. Bien sûr, un engin peut toujours larguer une charge et déchirer le filet, mais ça reste une aide, je dirais 70 % du temps. Ça sauve quand même des vies ».
Le procédé a déjà été repéré le mois dernier dans le Donbass, sur la route stratégique entre Bakhmout et Chassiv Yar, dans la région de Donetsk. Selon les observateurs, ce tunnel s’étend sur environ deux kilomètres, du jamais vu sur une telle longueur. Il viserait plus précisément à protéger les troupes russes des drones FPV lancés par l’armée ukrainienne.
Soudja, avant la guerre et l’incursion ukrainienne, était une bourgade tranquille d’un peu plus de 5 000 habitants, à une centaine de kilomètres de la ville de Koursk, capitale de la région éponyme. Une ville tournée vers l’agroalimentaire, avec une laiterie, un abattoir, une usine de transformation de la viande.
Aujourd’hui, les traces des combats sont visibles à chaque coin de rue. Des tas de terres pour bloquer le passage des véhicules, des cratères de bombardement qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de centimètres de diamètre. Quelques corps de soldats. Les ponts des routes de ravitaillement sont détruits : en ville, on les franchit désormais à pied, sur des barrières de fortune entremêlées au-dessus de l’eau. Par endroits, l’odeur de brûlé des bâtiments incendiés prend encore à la gorge et il faut parfois forcer l’imagination pour réaliser que sous un tas de gravats et de tôles se trouvait une maison. Le nombre de bâtiments épargnés par la violence des affrontements semble infime.
Périodiquement, le son des combats qui se déroulent encore à plusieurs kilomètres se fait plus précis et plus fort. En quad, en mobylettes, en camion, ou tout simplement au pas de course, on croise dans les rues des soldats d’infanterie. Sur les murs des habitations, on distingue des graffitis insultant les autorités russes, d’autres à la gloire de l’armée ukrainienne, sans qu’il soit possible de vérifier de manière indépendante qui les a tracés et quand. On en trouve trace aussi sur la place centrale de la ville, très abîmée, avec sa statue de Lénine, traditionnelle dans les villes russes, quasi détruite.
L’imam Issa, lui, n’imagine pas la ville redevenir vivable avant au moins un an.
Dans les villages alentour, les mêmes scènes. Des rues désertes, presque fantômes, des vélos abandonnés en pleine rue, des portails mitraillés qui laissent entrevoir des pelouses ornées de nains de jardin, des toits détruits. Les plus âgés qui s’accrochent dans les maisons les moins abîmées sont une poignée. Les secouristes viennent frapper à leur porte pour vérifier qu’ils sont nourris et parfois leur montrer des vidéos de leurs proches leur demandant de les rejoindre, en sécurité, à l’intérieur des terres.
Dans le village de Kazatchkaya Loknaya, Nina, babouchka de 87 ans, est encore coupée du monde, mais survit avec notamment l’électricité du générateur installé par les soldats « Je suis seule ici, raconte-t-elle, assise dans son salon. Avant l’attaque, j’avais mes enfants et mes arrière-petits-enfants. Quand ils ont appris que les Ukrainiens arrivaient, ils ont pris les petits et sont partis. Mon fils est venu me chercher. Je lui ai dit : Sasha, je ne vais nulle part. Je resterai à la maison jusqu’à la fin. Je m’en fiche. C’était le 7 août… Et maintenant, cela fait presque huit mois. Les Ukrainiens m’ont nourrie, m’ont même apporté des médicaments… Et maintenant, les forces Akhmat sont là pour le faire. Sinon, je suis toute seule au milieu de nulle part. De toute façon, pourquoi devrais-je aller vagabonder ailleurs en Russie ? Personne ne m’a maltraitée, personne ne m’a fait de mal depuis le premier jour ». Nina pourtant pleure à l’évocation des bombardements, qu’elle décrit comme « très intenses, très effrayants, ma maison a tremblé tout le temps pendant sept mois ». Sans informations, sans réseau là où elle vit, Nina découvre alors que des pourparlers sur un cessez-le-feu et une possible fin de conflit ont commencé. « Je souhaite tellement, tellement, tellement qu’il y ait une trêve », dit-elle alors. « Tout le monde souffre. Les jeunes comme les vieux… mais la jeunesse… je plains tellement la jeunesse ».