C’est une nouvelle étape dans la transition syrienne : une conférence de dialogue national a été lancée lundi 24 février à Damas et doit se prolonger ce mardi avec six ateliers de discussions. L’un d’entre eux portera sur les libertés individuelles et les droits humains. Les nouvelles autorités syriennes affirment vouloir mener un processus inclusif, qui intègrera l’ensemble des communautés du pays.
De nos envoyés spéciaux à Alep, avec Ahmad al-Khalaf
Un premier test de la volonté d’inclusivité du nouveau pouvoir en Syrie devrait être la formation dans les prochains jours d’un gouvernement censé représenter « autant que possible le peuple syrien ». Les nouvelles autorités s’efforcent de rassurer les minorités — kurdes, druzes, alaouites, chrétiennes… — qui ont exprimé des inquiétudes de voir arriver au pouvoir des islamistes. Alors que la transition se met en place, les chrétiens alternent aujourd’hui entre signaux rassurants et inquiétude persistante.
À Alep, une vieille maison traditionnelle, portant le nom de l’ex-impératrice autrichienne Sissi, accueillait avant la guerre l’un des restaurants les plus huppés de la ville. Le gratin de la société syrienne et des visiteurs étrangers aisés venaient s'y restaurer. Ses beaux jours ont duré jusqu’en 2012. « Lorsque la guerre a commencé, la ligne de front se trouvait juste à côté, se souvient George Najarian, propriétaire des lieux. Il y a eu beaucoup de destructions. Nous avons dû fermer le restaurant et mettre le mobilier à l’abri. »
Aujourd’hui, George Najarian, membre de la communauté arménienne d’Alep, travaille à la réouverture de son restaurant. Retrouver le faste d’antan est certainement encore lointain, mais il espère pouvoir reprendre une partie de son activité dans les prochains jours. « Maintenant, tout va bien. Et on espère que ça s’améliorera encore, confie le restaurateur. Le restaurant est grand, mais on ne va d’abord rouvrir que le café. Et si les affaires marchent bien, nous rouvrirons le reste. »
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«
C’est le chaos. Honnêtement, si on pouvait partir, on partirait»
Une foi en l’avenir que ne partagent pas tous les chrétiens d’Alep. « Il y a des tensions. Des nouvelles tensions même, dénonce Reem Chahoud. Parce que nous n’avons pas de gouvernement. C’est le chaos. Honnêtement, si on pouvait partir, on partirait. »
Et aux inquiétudes économiques et sécuritaires partagées par l’ensemble des communautés, s’ajoutent pour les chrétiens d’autres visant leurs droits. « Maintenant, ce qui nous fait peur, c’est qu’on nous impose le voile, qu’on nous empêche d’être libres, poursuit Reem Chahoud. Ou par exemple, qu’on interdise à une fille et à un garçon de marcher ensemble. Ça aussi, c’est arrivé. Alors, ça fait peur. »
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«
[Les autorités] nous ont dit de ne pas avoir peur »
Des remarques, des pressions, dont la fréquence est difficile à quantifier, mais dont tous les chrétiens ont entendu parler depuis la chute du régime de Bachar el-Assad. Il s’agit toutefois d’actions de citoyens. Les nouvelles autorités, elles, se veulent rassurantes, souligne Joseph Tobji, l’archevêque maronite d’Alep : « Sincèrement, on a vu une gentillesse envers les chrétiens. [Les autorités] nous ont dit que nous sommes une composante essentielle de la patrie, donc de ne pas avoir peur. Mais il y a beaucoup de cas individuels. »
La pression sociale augmente d’autant plus que l’autorité centrale est encore en phase de construction. Et lors de sa rencontre avec le nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Charaa le 31 décembre, Mgr Joseph Tobji a plaidé pour une accélération de la transition. « Le temps n’est pas de notre côté », analyse celui qui craint une augmentation de l’émigration chrétienne. Et la menace pourrait être existentielle pour une communauté qui a déjà vu partir 80 % de ses membres durant la guerre.
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