Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
Download on the App Store

Robert Werner lit les poètes episodes

  • Après la bataille - Saison des semailles, le soir, Victor Hugo
    Mon père, ce héros au sourire si doux,Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tousPour sa grande bravoure et pour sa haute taille,Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.C’était un Espagnol de l’armée en dérouteQui se traînait sanglant sur le bord de la route,Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.Et qui disait: » A boire! à boire par pitié ! »Mon père, ému, tendit à son housard fidèleUne gourde de rhum qui pendait à sa selle,Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »Tout à coup, au moment où le housard baisséSe penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,Et vise au front mon père en criant: « Caramba! »Le coup passa si près que le chapeau tombaEt que le cheval fit un écart en arrière.« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.Victor Hugo, Après la bataille
    4 min
  • À Fanny, André Chénier
    Fanny, l’heureux mortel qui près de toi respireSait, à te voir parler et rougir et sourire,De quels hôtes divins le ciel est habité.La grâce, la candeur, la naïve innocenceOnt, depuis ton enfance,De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.Sur tes traits, où ton âme imprime sa noblesse,Elles ont su mêler aux roses de jeunesseCes roses de pudeur, charmes plus séduisants,Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage,De ce miel dont le sageCherche lui-même en vain à défendre ses sens.Oh ! que n’ai-je moi seul tout l’éclat et la gloireQue donnent les talents, la beauté, la victoire,Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux ;Que, loin de moi, ton coeur fût plein de ma présence,Comme, dans ton absence,Ton aspect bien-aimé m’est présent en tous lieux !Je pense : Elle était là ; tous disaient : » Qu’elle est belle ! »Tels furent ses regards, sa démarche fut telle,Et tels ses vêtements, sa voix et ses discours.Sur ce gazon assise, et dominant la plaine,Des méandres de Seine,Rêveuse, elle suivait les obliques détours.Ainsi dans les forêts j’erre avec ton image ;Ainsi le jeune faon, dans son désert sauvage,D’un plomb volant percé, précipite ses pas.Il emporte en fuyant sa mortelle blessure ;Couché près d’une eau pure,Palpitant, hors d’haleine, il attend le trépas. André Chénier, À Fanny
    3 min
  • Amour, Francis Carco
    Tu riais. Tu te renversaisDans mes bras et l’aube amoureuseIlluminait ma tête creuseEt lourde, mais je te berçais, En chantant. Le jour, dans la pluie,Se levait et n’en pouvait plus.Contre ta hanche étroite et nue,Je tombais enfin d’insomnie. Matins amers, amour charmant,Épuisante et trouble folie,Au réveil, la mélancolieSépara plus tard ces amants. Pourquoi ? Nul ne le sait. Lui-mêmePleurait en s’éloignant de toi.Et, depuis ce jour, que de foisL’aube a fripé ses roses blêmes ! Francis Carco, Amour
    2 min
  • Le mespris de la vie et consolation contre la mort, Jean-Baptiste Chassignet
    Qu’est-ce de votre vie ? une bouteille molleQui s’enfle dessus l’eau, quand le ciel fait pleuvoirEt se perd aussitôt comme elle se fait voir,S’entre-brisant à l’heurt d’une moindre bricole :Qu’est-ce de votre vie ? un mensonge frivoleQui sous ombre du vrai nous vient à décevoir,Un songe qui n’a plus ni force, ni pouvoir,Lors que l’œil au réveil sa paupière décolle :Qu’est-ce de votre vie ? un tourbillon rouantDe fumière à flot gris, parmi l’air se jouant,Qui passe plus soudain que foudre meurtrière.Puis vous négligerez dorénavant le bienDurable, et permanent, pour un point, qui n’est rienQu’une confle, un mensonge, un songe, une fumière. Jean-Baptiste Chassignet, Le mespris de la vie et consolation contre la mort (version originale)
    2 min
  • Joies sans causes, René-François Sully Prudhomme
    On connaît toujours trop les causes de sa peine,Mais on cherche parfois celles de son plaisir ;Je m’éveille parfois l’âme toute sereine,Sous un charme étranger que je ne peux saisir.Un ciel rose envahit mon être et ma demeure,J’aime tout l’univers, et, sans savoir pourquoi,Je rayonne. Cela ne dure pas une heure,Et je sens refluer les ténèbres en moi.D’où viennent ces lueurs de joie instantanées,Ces paradis ouverts qu’on ne fait qu’entrevoir,Ces étoiles sans noms dans la nuit des années,Qui filent en laissant le fond du cœur plus noir ?Est-ce un avril ancien dont l’azur se rallume,Printemps qui renaîtrait de la cendre des joursComme un feu mort jetant une clarté posthume ?Est-ce un présage heureux des futures amours ?Non. Ce mystérieux et rapide sillageN’a rien du souvenir ni du pressentiment ;C’est peut-être un bonheur égaré qui voyageEt, se trompant de cœur, ne nous luit qu’un moment. René-François Sully Prudhomme, Joies sans causes
    3 min
  • Stances à Thirsis, Honorat de Bueil de Racan
    Thirsis, il faut penser à faire la retraite :La course de nos jours est plus qu'à demi faite.L'âge insensiblement nous conduit à la mort.Nous avons assez vu sur la mer de ce mondeErrer au gré des flots notre nef vagabonde ;Il est temps de jouir des délices du port.Le bien de la fortune est un bien périssable ;Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable.Plus on est élevé, plus on court de dangers :Les grands pins sont en butte aux coups de la tempêteEt la rage des vents brise plutôt le faîteDes maisons de nos rois que les toits des bergers.Ô bienheureux celui qui peut de sa mémoireEffacer pour jamais ce vain espoir de gloireDont l'inutile soin traverse nos plaisirs,Et qui, loin, retiré de la foule importune,Vivant dans sa maison content de sa fortune,A selon son pouvoir mesuré ses désirs.Il laboure le champ que labourait son père ;Il ne s'informe point de ce qu'on délibèreDans ces graves conseils d'affaires accablés ;Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,Et n'observe des vents les sinistres présagesQue pour le soin qu'il a du salut de ses blés.Roi des passions, il a ce qu'il désire,Son fertile domaine est son petit empire ;Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,Et sans porter envie à la pompe des princes,Se contente chez lui de les voir en tableau.Il voit de toute part combler d'heur sa famine,La javelle à plein poing tomber sous la faucille,Le vendangeur ployer sous le faix des paniers ;Et semble qu'à l'envi les fertiles montagnes,Les humides vallons et les grasses campagnesS'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.Il suit aucunes fois un cerf par les foulées,Dans ces vieilles forêts du peuple reculéesEt qui même du jour ignorent le flambeau ;Aucunes fois des chiens il suit les voix confusesEt voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses,Du lieu de sa naissance en faire son tombeau.Tantôt il se promène au long des fontaines,De qui les petits flots font luire dans les plainesL'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons ;Tantôt il se repose avecque les bergèresSur des lits naturels de mousse et de fougères,Qui n'ont d'autres rideaux que l'ombre des buissons.Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesseDans ce même foyer où sa tendre jeunesseA vu dans le berceau ses bras emmaillotés.Il tient par les moissons registre des années,Et voit de temps en temps, leurs courses enchaînées,Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.Il ne va point fouiller aux terres inconnues,A la merci des vents et des ondes chenues,Ce que nature avare a caché de trésors,Et ne recherche point, pour honorer sa vie,De plus illustre mort ni plus digne d'envieQue de mourir au lit où ses pères sont morts.Il contemple du port les insolentes ragesDes vents de la faveur, auteurs de nos orages,Allumer des mutins les desseins factieux,Et voit en un clin d'œil, par un contraire échange,L'un déchiré du peuple au milieu de la fange,Et l'autre en même temps élevé dans les cieux.S'il ne possède point ces maisons magnifiques,Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques,Où la magnificence étale ses attraits,Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles,Il voit de la verdure et des fleurs naturellesQu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.Crois-moi, retirons-nous hors de la multitudeEt vivons désormais loin de la servitudeDe ces palais dorés où tout le monde accourt.Sous un chêne élevé, les arbrisseaux s'ennuientEt devant le soleil tous les astres s'enfuientDe peur d'être obligés de lui faire la cour.Après qu'on a suivi sans aucune assuranceCette vaine faveur qui nous paît d'espérance,L'envie en un moment tous nos desseins détruit.Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle ;Sa plus belle moisson est sujette à la grêleEt souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.Agréables déserts, séjour de l'innocence,Où, loin des vanités, de la magnificence,Commence mon repos et finit mon tourment,Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,Soyez-le désormais de mon contentement. Honorat de Bueil de Racan, Stances à Thirsis
    5 min
  • Enfance, Francis Carco
    Les persiennes ouvraient sur le grand jardin clairEt, quand on se penchait pour se griser à l’airHumide et pénétré de fraîcheurs matinales,Un vertige inconnu montait à nos fronts pâlesEt nos cœurs se gonflaient comme un ruisseau grossi,Car c’était tout un vol de parfums adoucisDans l’éblouissement heureux de la lumière :Les lilas avaient des langueurs particulièresOù se décomposait une odeur de terreau.Tout le printemps chantait de l’éveil des oiseauxEt, dans le déploiement des ailes engourdies,Passait le grand élan paisible de la vie.Une rumeur sonore emplissait la maison.On entendait des bruits d’insectes ; des frissonsFaisaient trembler les grappes mauves des glycinesTandis qu’allègrement des collines voisinesUn parfum de sous-bois arrivait jusqu’à nous.Ô matins lumineux ! matins dorés et flous,Je vous respirerai plus tard à la croiséeEt vous aurez l’odeur des feuilles reposées.Et ce sera comme un très ancien rendez-vous. Francis Carco, Enfance
    3 min
  • Méditation, Paul Géraldy
    On aime d’abord par hasard,Par jeu, par curiosité,Pour avoir dans un regardLu des possibilités.Et puis comme au fond soi-mêmeOn s’aime beaucoup,Si quelqu’un vous aime, on l’aimePar conformité de goût.On se rend grâce, on s’inviteA partager ses moindres maux.On prend l’habitude, vite,D’échanger de petits mots.Quand on a longtemps dit les mêmes,On les redit sans y penser.Et alors, mon Dieu, l’on aimeParce qu’on a commencé. Paul Géraldy, Méditation
    2 min
  • Quant je fus prins ou pavillon, Charles d'Orléans
    Quant je fus prins ou pavillonDe ma dame tres gente et belle,Je me brulé a la chandelleAinsi que fait le papillon.Je rougis comme vermillonAussi flambant qu'une estincelleQuant je fus prins ou pavillonDe ma dame tres gente et belle.Si j'eusse esté esmerillonOu que j'eusse eu aussi bonne ailleJe me fusse gardé de celleQui me bailla de l'esguillon. Charles d'Orléans, Quant je fus prins ou pavillon (version originale)
    2 min

About Robert Werner lit les poètes

From the publisher's feed

Émission de culture générale. Chaque semaine, un nouvel invité (académicien, chercheur, etc) apporte des éclairages approfondis et nuancés sur un sujet tiré de sa spécialité.