durée : 01:36:24 - "La cloche fêlée du catholicisme espagnol, le cheval du désir emportant les amants loin de la noce, loin de ses arrangements matériels, anéantissant au passage une procession, le martèlement rythmé des talons du flamenco affirmant tantôt le "c'est ainsi" de l'ordre établi, tantôt l'imminence du danger, tels sont les motifs sonores sur lesquels la pièce de Federico Garcia Lorca viendra s'ancrer, nous l'espérons, dans l'imagination de l'auditeur. Noces de sang est considérée comme une pièce charnière dans la production de Lorca. Le poète y confirme son désir de passer d'un théâtre métaphysique et symboliste, proche des préoccupations du surréalisme, à un théâtre "réaliste, voire documentaire". En effet, en 1932, un an après l'établissement de la République, Lorca monte la troupe de la "Barraca" et sillonne les routes de cette Espagne arriérée, soumise aux grands propriétaires féodaux et à l'Eglise. Sa troupe bénéficie d'une subvention d'état. D'inspiration marxiste, il ne cherche pas à "témoigner" pour les pauvres à la manière chrétienne, mais à observer et à souligner les rapports entre les classes. Avec Noces de sang, Lorca observe les paysans de condition moyenne, ceux qui ont du bien mais "portent la bêche à l'épaule". Chez eux comme chez les plus riches, le mariage est une alliance économique, l'occasion d'accumuler du bien, d'étendre les propriétés, le contraire donc de toute relation amoureuse. Cette observation documentaire, nouvelle chez lui, précédemment les questions sociales étaient traitées sur le mode allusif et métaphorique, constitue le contexte dans lequel il situe son intrigue. Il s'agit d'un fait divers comme il y en eut, comme il y en a encore: une fiancée quitte la noce et son promis pour s'enfuir avec son cousin. À cela, Lorca a ajouté un contexte de vendetta, orientant sa pièce vers la tragédie, vers ce qui est donné comme inéluctable. Mais pour renforcer cette allure tragique, le poète est revenu vers des figures allégoriques propres à un théâtre de légendes et de symboles, comme il pouvait le trouver chez l'auteur irlandais Synge, dont il avait aimé Riders to the sea. Un autre élément de construction tragique, très important dans la pièce, est constitué par les parties versifiées. La traduction de Jean Prévost rend très bien compte de leur musicalité, au risque parfois de l'obscurité. L'influence du gongorisme chez Lorca trouve difficilement un équivalent en français. Cela a réclamé toute notre vigilance... À cet endroit, Lorca avait prévu un travail musical, principalement axé sur le flamenco. Mais la forme de l'oratorio, à la manière de Bach, était aussi visée. Il a été reproché à Lorca de pratiquer dans ces passages une certaine forme de grandiloquence, aisi que dans nombre de répliques de la Mère et de la Fiancée. C'est un reproche que nous ne partageons pas. Tout est une question de jeu. Lorca souhaitait, et il connut des difficultés dans les premières répétitions, que les comédiens abandonnent la déclamation pour un naturel très contrôlé, une précision mathématique, disait-il. Le texte est en effet... au couteau. Les mots, dans l'admirable traduction de Marcelle Auclair, sont aussi rares et coupants que chez Lorca, et donnent peu d'appuis aux interprètes. Ceux-ci doivent trouver intantanément l'énergie à leur insufler. Cela n'a encore jamais été souligné pour Lorca, mais il nous a semblé éprouver les mêmes joies et difficultés de langage qu'avec Ôdon von Horvath. Nous avons travaillé dans le sens de cette rigueur. Les parties rimées ont été traitées dans le dépouillement et le respect de la prosodie. Un soutien musical leur a été apporté par des musiques d'Albeniz et de Manuel de Falla. L'aspect documentaire des dialogues entre paysans propriétaires a été souligné, toujours dans le souci de ne pas banaliser un verbe rare. La pièce est composite, passant d'une tragédie mêlant réalisme et oratorio à un long acte à dominante symboliste. L'unité de l'ouvre nous a semblé passer par une perspective