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Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
Collège de France
Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Parfois, les exercices scolaires, avec leurs paradoxes et leurs exagérations, peuvent aider à saisir des concepts complexes. C'est ce qui se produit avec les déclamations latines, courts discours nés dans les écoles de rhétorique. Elles représentent des voies pour s'approcher de la mentalité et de la culture romaines, et ont pour cela attiré toujours plus l'attention des chercheurs ces dernières années. La Déclamation mineure 261 (Declamatio minor) – œuvre de Quintilien ou de l'un de ses émules, écrite probablement à la fin du Ier ou au IIe siècle apr. J.-C. – discute une proposition de loi imaginaire, qui vise à redistribuer tous les biens entre les citoyens, pour rendre égaux les patrimoines (et empêcher ainsi toute tentative de s'emparer du pouvoir politique grâce à sa richesse). La déclamation nous accompagne dans une critique serrée de ce projet, jusqu'au point central : rendre égaux les patrimoines violerait la raison d'être du droit. Le droit naît précisément de la volonté de garantir à chacun la conservation de ses biens, ce qui est la fonction de l'équité. L'égalité est en revanche mise à nu comme un facteur contradictoire avec le droit. Proposer d'égaliser les patrimoines sert donc de contre-modèle pour faire émerger – aux yeux des Romains, mais aussi d'une longue tradition moderne, juridique, philosophique, historiographique – le lien archétypique entre droit et protection de la propriété privée.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
Collège de France
Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Parfois, les exercices scolaires, avec leurs paradoxes et leurs exagérations, peuvent aider à saisir des concepts complexes. C'est ce qui se produit avec les déclamations latines, courts discours nés dans les écoles de rhétorique. Elles représentent des voies pour s'approcher de la mentalité et de la culture romaines, et ont pour cela attiré toujours plus l'attention des chercheurs ces dernières années. La Déclamation mineure 261 (Declamatio minor) – œuvre de Quintilien ou de l'un de ses émules, écrite probablement à la fin du Ier ou au IIe siècle apr. J.-C. – discute une proposition de loi imaginaire, qui vise à redistribuer tous les biens entre les citoyens, pour rendre égaux les patrimoines (et empêcher ainsi toute tentative de s'emparer du pouvoir politique grâce à sa richesse). La déclamation nous accompagne dans une critique serrée de ce projet, jusqu'au point central : rendre égaux les patrimoines violerait la raison d'être du droit. Le droit naît précisément de la volonté de garantir à chacun la conservation de ses biens, ce qui est la fonction de l'équité. L'égalité est en revanche mise à nu comme un facteur contradictoire avec le droit. Proposer d'égaliser les patrimoines sert donc de contre-modèle pour faire émerger – aux yeux des Romains, mais aussi d'une longue tradition moderne, juridique, philosophique, historiographique – le lien archétypique entre droit et protection de la propriété privée.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
Collège de France
Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Quel rapport existe-t-il entre droit à l'eau et droit de vote ? Et entre les catégories de la philosophie politique et les règles de coexistence établies par une communauté rurale d'une région périphérique de l'Empire romain ? Tout repose sur la dynamique entre équité et égalité.
C'est encore Caton l'Ancien qui nous guide dans la compréhension du rapport entre ces deux notions, avec son propos qui les met en relation et quasiment en opposition. Ce cours examinera la seconde partie du propos catonien, dédiée à l'équité : c'est elle qui doit veiller à la distribution des distinctions sociales, en termes de renommée et de charges politiques, proportionnellement aux mérites personnels de chacun.
Équité et égalité semblent toutefois entrer en contradiction : chaque citoyen – nous dit Caton – jouit de droits politiques égaux ; son poids politique varie pourtant en fonction de sa richesse (et de la vertu, entendue comme adéquation aux normes de comportements socialement acceptés). En réalité, c'est la structure des comices centuriates qui permet l'articulation entre égalité et équité, transformant les différences de richesse (et d'âge) en un poids différencié dans le vote. Égaliser serait – dit Cicéron, reprenant Platon – inique.
Des siècles plus tard, ce même mécanisme se retrouve appliqué dans une zone rurale de l'Empire romain, l'Espagne citérieure, où un règlement qui définit les droits et les devoirs des bénéficiaires de l'accès à l'eau (la lex rivi Hiberiensis) se fonde sur les mêmes principes théorisés par la philosophie grecque, par Caton et par Cicéron : avoir plus d'accès à l'eau comporte davantage d'obligations d'entretien des canaux. Entre vie sociale et réflexion politique, la conception romaine de la justice se dessine et s'offre, en contrepoint, comme voie d'accès au lexique de la modernité.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
Collège de France
Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Quel rapport existe-t-il entre droit à l'eau et droit de vote ? Et entre les catégories de la philosophie politique et les règles de coexistence établies par une communauté rurale d'une région périphérique de l'Empire romain ? Tout repose sur la dynamique entre équité et égalité.
C'est encore Caton l'Ancien qui nous guide dans la compréhension du rapport entre ces deux notions, avec son propos qui les met en relation et quasiment en opposition. Ce cours examinera la seconde partie du propos catonien, dédiée à l'équité : c'est elle qui doit veiller à la distribution des distinctions sociales, en termes de renommée et de charges politiques, proportionnellement aux mérites personnels de chacun.
Équité et égalité semblent toutefois entrer en contradiction : chaque citoyen – nous dit Caton – jouit de droits politiques égaux ; son poids politique varie pourtant en fonction de sa richesse (et de la vertu, entendue comme adéquation aux normes de comportements socialement acceptés). En réalité, c'est la structure des comices centuriates qui permet l'articulation entre égalité et équité, transformant les différences de richesse (et d'âge) en un poids différencié dans le vote. Égaliser serait – dit Cicéron, reprenant Platon – inique.
Des siècles plus tard, ce même mécanisme se retrouve appliqué dans une zone rurale de l'Empire romain, l'Espagne citérieure, où un règlement qui définit les droits et les devoirs des bénéficiaires de l'accès à l'eau (la lex rivi Hiberiensis) se fonde sur les mêmes principes théorisés par la philosophie grecque, par Caton et par Cicéron : avoir plus d'accès à l'eau comporte davantage d'obligations d'entretien des canaux. Entre vie sociale et réflexion politique, la conception romaine de la justice se dessine et s'offre, en contrepoint, comme voie d'accès au lexique de la modernité.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
Collège de France
Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
L'équité est souvent employée comme un mot d'ordre capable de rectifier les déséquilibres inhérents à la société. C'est pourtant avec l'inégalité qu'elle a un rapport privilégié, plus qu'avec l'égalité. En tant que notion à laquelle on demande de rétablir une situation de départ qui a été altérée, ou de distribuer à chacun selon ses mérites, l'équité a souvent pour effet de reproduire les inégalités originaires et non de les corriger.
La beauté de l'égalité et le dynamisme de l'équité sont au cœur d'une phrase marquante de Caton l'Ancien qui, au début du IIe siècle av. J.-C., décrit toute une vision de son monde idéal, capable à la fois d'intégrer dimension collective et élan individuel. Dans un premier mouvement, Caton nous présente ainsi les domaines de l'égalité, c'est-à-dire « le droit, la liberté et la chose publique », pour dessiner, dans un deuxième mouvement, le champ du mérite, la recherche individuelle « de la gloire et des honneurs », où l'égalité cède le pas à l'équité. Déconstruire ce propos nous entraîne dans un lexique politique d'une étonnante précision, grâce à l'un des protagonistes d'une société en train de s'affirmer comme un empire méditerranéen et de repenser ses propres hiérarchies internes.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
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Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
L'équité est souvent employée comme un mot d'ordre capable de rectifier les déséquilibres inhérents à la société. C'est pourtant avec l'inégalité qu'elle a un rapport privilégié, plus qu'avec l'égalité. En tant que notion à laquelle on demande de rétablir une situation de départ qui a été altérée, ou de distribuer à chacun selon ses mérites, l'équité a souvent pour effet de reproduire les inégalités originaires et non de les corriger.
La beauté de l'égalité et le dynamisme de l'équité sont au cœur d'une phrase marquante de Caton l'Ancien qui, au début du IIe siècle av. J.-C., décrit toute une vision de son monde idéal, capable à la fois d'intégrer dimension collective et élan individuel. Dans un premier mouvement, Caton nous présente ainsi les domaines de l'égalité, c'est-à-dire « le droit, la liberté et la chose publique », pour dessiner, dans un deuxième mouvement, le champ du mérite, la recherche individuelle « de la gloire et des honneurs », où l'égalité cède le pas à l'équité. Déconstruire ce propos nous entraîne dans un lexique politique d'une étonnante précision, grâce à l'un des protagonistes d'une société en train de s'affirmer comme un empire méditerranéen et de repenser ses propres hiérarchies internes.
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
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Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Faute de la retrouver aisément sur terre, hommes et femmes se sont souvent employés à peindre la justice. Du philosophe stoïcien Chrysippe à Andrea Mantegna, en passant par les monnaies romaines, les images donnent corps au désir de justice et nous aident à saisir les contours des concepts. Un constat se dessine : bien qu'intimement liées, pour les Romains justice et équité sont deux idées distinctes, et les mots en gardent l'empreinte. Si justice se relie au droit (ius), à l'origine de l'équité se trouve l'adjectif aequus (-a / -um), qui signifie « uniforme », « plat » dans un sens horizontal. Aequus est donc doué d'une grande capacité métaphorique, déclenchée par l'idée d'équilibre, de « symétrie ». Cela se manifeste dans de nombreux domaines, notamment celui des poids, car aequus exprime bien la relation de correspondance (qui n'est pas forcément l'« égalité ») entre un objet et un autre. Les juristes romains s'en emparent – et la lecture de deux textes exemplaires nous fait entrer dans le vif de leur pensée –, car pour eux il s'agit également de compter et peser, pour retrouver un équilibre dans la société (politique), dont les conflits d'intérêt menacent de dissoudre les liens. C'est en parlant d'équité et de justice, que l'on saisit toute la vérité de ce propos : « comprendre une parole, c'est la faire comprendre à l'autre ».
Dario Mantovani
Droit, culture et société de la Rome antique
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Année 2020-2021
L'équité. Histoire romaine du désir de justice
Faute de la retrouver aisément sur terre, hommes et femmes se sont souvent employés à peindre la justice. Du philosophe stoïcien Chrysippe à Andrea Mantegna, en passant par les monnaies romaines, les images donnent corps au désir de justice et nous aident à saisir les contours des concepts. Un constat se dessine : bien qu'intimement liées, pour les Romains justice et équité sont deux idées distinctes, et les mots en gardent l'empreinte. Si justice se relie au droit (ius), à l'origine de l'équité se trouve l'adjectif aequus (-a / -um), qui signifie « uniforme », « plat » dans un sens horizontal. Aequus est donc doué d'une grande capacité métaphorique, déclenchée par l'idée d'équilibre, de « symétrie ». Cela se manifeste dans de nombreux domaines, notamment celui des poids, car aequus exprime bien la relation de correspondance (qui n'est pas forcément l'« égalité ») entre un objet et un autre. Les juristes romains s'en emparent – et la lecture de deux textes exemplaires nous fait entrer dans le vif de leur pensée –, car pour eux il s'agit également de compter et peser, pour retrouver un équilibre dans la société (politique), dont les conflits d'intérêt menacent de dissoudre les liens. C'est en parlant d'équité et de justice, que l'on saisit toute la vérité de ce propos : « comprendre une parole, c'est la faire comprendre à l'autre ».
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Juriste historien, Dario Mantovani est né en 1961 à Milan (Italie). Sa formation en lycée classique a préludé aux études de droit. Il a parcouru dans différentes universités italiennes (Trente,…

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