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Or


Pour cette émission sur le retour de la matière, Rachel Maisonneuve est allée interroger les clientes et clients du magasin de disques Bongo Joe à Genève pour connaître leurs habitudes et essayer de comprendre cet étrange retour dans le temps.
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Vous êtes quand même épatants à Midi Bascule. Non, franchement, je tiens à dire. Alors que les autres médias annoncent à peu près tous qu’on va vers la fin de l’abondance, qu’y a pas un jour où le mot pénurie n’apparaît pas dans un article ou qu’il y a pas un sujet dessus aux infos, en mode panique, voilà qu’à Bascule, on annonce en grande pompe «Le Retour de la matière»
Et ça pousse la témérité jusqu’à consacrer au sujet une émission entière, avec invité à l’appui et tout et tout. Bon, ben déjà on est ravis d’apprendre que la matière fait son grand retour, comme la neige, c’est cool. Juste à temps pour Noël. Qu’est-ce qu’il a dans sa hotte cette année le Père-Noël? De la matière. C’est les enfants qui vont être contents. Ils vont recevoir pleins de cadeaux en matière. Des nouvelles consoles en matière à brancher sur de la pénurie d’électricité, pendant que les adultes s’offriront, je sais pas moi, des vélos électriques à recharger en pédalant chez soi, le soir après le boulot, pour pouvoir continuer à se rendre à vélo au boulot le lendemain. Enfin, pour celles et ceux qui sont pas en télétravail. Va falloir donner de soi dis donc pour tenir face à la crise énergétique qui s’amène. Les vélos électriques, j’espère qu’on pourra aussi s’en servir à la maison pour recharger nos smartphones. Et streamer des séries le soir pour s’endormir. Et faire du café le matin. Et recharger la pile du vibro. Ça en fait du jus de mollet tout ça
Si c’est ça l’avenir, je propose que le mot humanité soit remplacé par le mot cycliste, ça semble plus cohérent avec vers quoi on va. Ah pour Midi-Bascule c’est Le retour de la matière...
Oui, parce que vous non plus, chèr.e.s auditeurices, vous êtes comme moi, vous ne le saviez peut-être pas, vous pensiez encore être un corps vivant dans un monde physique, entouré d’objets physiques, mais non! Ingénus, bande de distraits, la matière s’était absentée, voyez-vous, les atomes, le protons, électrons, Boson de Higgs, les molécules, tout ça, plus rien!
Y’avait plus. La matière, elle était genre sortie s’acheter des clopes. Elle avait dit: «J’reviens», et pouf ! Comme le pétrole, le gaz, le charbon et bientôt l’électricité, partis! La matière, la mufle, s’était barrée pour de bon. Et bien barrée, genre rayée de la carte. Depuis quand? On sait pas. Mais depuis, tout était devenu genre... Pur esprit. Ectoplasme. Vous, moi, nous, le monde, tout ce qu’il y a dedans. Immatériel. Sans consistance. Intangible. Éthéré. C’est comme ça qu’on vivait. Enfin, selon le comité éditorial de Midi Bascule.
Décidément, toujours au taquet pour sortir le scoop. Je ne sais pas si les gens ici ont une licence en journalisme ou en table tournante mais un Master en fumette, ça c’est sûr. Non, ne proteste pas Marie-Eve. Je ne juge pas, je n’ai rien contre la fumette. Je dis juste qu’en séance de rédac pour préparer une émission c’est quand même limite. La prochaine fois, réservez-vous ça pour éventuellement après la diffusion, quand c’est fait. Avant c’est franchement risqué. La preuve.
De toute façon, tu n’es pas encore tout-à-fait réincarnée dans la matière, Marie-Eve. Tu flottes là, dans le studio, à moitié translucide et phosphorescente. Oh, tu peux menacer en brassant l’air autant que tu veux avec tes bras, même pas peur. Tu ne serais pas la première entité que j’exorcise, alors tu te calmes!
Non, mais moi aussi perso, franchement, l’immatérialité commençait à me peser. Flotter dans l’air, spectral dans un grand rien, c’est marrant un moment, mais à la longue, ça lasse. La palpe et la chair manquent. Hanter, ça a ses limites. La sexualité ectoplasmique est pas trop satisfaisante, il y a comme un truc qui manque. Alors, le retour de la matière, franchement quelle bonne nouvelle! C’est un peu comme d’apprendre que les gens retournent au cinéma, plutôt que de rester plantés chez eux devant les suggestions de l’algorithme.
Non, mais sérieux, pour aller pour une fois dans votre sens, Midi Bascule, si je cherche une date à votre hypothèse de disparition de la matière, à mon avis, ça a dû se passer à peu près au moment de la généralisation de l’internet et des smartphones à tous les secteurs d’activité et de loisirs. Quand ça a commencé à tout coloniser par applications interposées. Flux continu de tout et de n’importe quoi. Que tout le monde s’y est mis, que l’ordinateur à la maison, les tablettes, c’est devenu la règle générale, le critère d’appartenance à l’époque, le moyen de pas se faire éliminer, que ça s’est substituée aux choses, aux relations, au monde. Quand les gens ont cru que tout pouvait se passer depuis chez eux, ou dans la paume de leur main en se baladant, courbé sur leur machin à se connecter. Progressivement, ça a quand même pété l’industrie du disque, du cinéma en salle, du DVD, et en ce moment c’est en train d’achever la presse papier. Tout ou presque est en train de se dématérialiser. Le livre papier tient encore parce que franchement, la liseuse ça relève plus de la toxico dépendance que du tableau de Fragonard. Quelle horreur, des pages qui se dématérialisent à peine lues, le contraire même de la littérature. Quel est l’autre nom d’un livre déjà? Un volume. Un volume. Une certaine idée de l’espace et de ses dimensions, matérialisée dans un objet nommé volume en tant que c’est la sensation qu’il procure dans les mains et dans l’esprit. Et dans le cœur de celles et ceux qui les lisent encore.
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Dans ce match entre analogique et numérique, entre matière et dématérialisation, au vu de mes deux cents dernières chroniques, vous vous doutez bien que je fais partie de la team matière. Même s’il est des cas où la matière, c’est chiant. Oui parce que ça résiste la matière, ça pèse son poids la matière, ça ne se déplace pas aussi facilement qu’on glisse un fichier dans la poubelle de son ordinateur. Et pour ce qui est de la littérature, on se demande bien pourquoi des nostalgiques, pas si rares que ça d’ailleurs, persistent à ingurgiter romans, essais et poésie sous la forme incroyablement vintage de livres papier. Quelle mouche nous a piqués alors que le numérique, c’est de toute évidence le meilleur des mondes possibles, avec ses liseuses et ses ouvrages dématérialisés téléchargeables en deux ou trois clics… Avec ses magnifiques terres vierges tout entières dévolues à la liberté d’expression, où l’on débat entre gens de bonne compagnie, si l’on arrive à slalomer bien sûr entre les tweets de Kanye West se disant groupie d’Adolf Hitler, les défécations verbales d’un Trump proclamant que le réel ne s’est pas produit ou les délires complotistes de votre oncle, bac moins 5 mais persuadé que seul l’Etat profond est responsable de ses malheurs, plus les Bougnouls peut-être, plus les médias gauchiasses, plus les médecins nazis à la botte des pharmas, etc. etc.
Mais revenons à ce drôle d’objet qu’est le livre papier. Un objet qui, à deux occasions au moins, peut se transformer en calamité. Allons-y par ordre croissant de désagrément. Les vacances tout d’abord. Si vous avez l’imprudence d’être un gros lecteur et un amateur de pavés, vous allez souffrir au moment de faire vos bagages! Ah ben oui, rapport au poids et au volume des briques que vous voulez emporter. Ici, plusieurs solutions s’offrent à vous. Vous pouvez engager un sherpa – mais là c’est le budget qui va morfler. Sinon, et si vous projetez des vacances en famille, le plus simple sera d’alléger la charge en envoyant les gosses en colo. C’est très bien la colo, c’est très formateur pour ces graines d’anarchistes. Je recommande! Et ainsi, les lardons en moins, et donc leurs valises avec six paires de sneakers, quinze futes baggy et autant de sweats à capuche en moins aussi, vous serez libre d’embarquer l’intégrale de Simenon ou de Stephen King. L’autre cas où le livre papier pose problème, c’est lorsque vous déménagez. Dès que votre bibliothèque compte quelques centaines d’ouvrages, voire des milliers, attention: vous en prenez pour des jours entiers. Des jours à épousseter votre collection et à déposer vos précieux exemplaires dans des sacs Migros… ou des cartons à bananes, si vraiment vous détestez les personnes qui vont vous aider à déménager.
Mais qu'y-a-t-il d'attrayant dans le format classique? Eh bien ce que vous appellez le format classique, il permet déjà de faire criser les rageux, et rien que ça c’est le bonheur. Prenez, à côté du livre, la presse satirique par exemple. Il y a un plaisir de gourmet qui consiste, dans un transport public bondé, à se plonger dans la lecture du Canard enchaîné. Vous voyez Le Canard enchaîné ? Déplié, ce journal a la superficie d’un petit porte-avions. Quel délice que de le déployer complètement sous le nez des neuneus qui voyagent dans le même tram ou le même train que vous! Après tout, ce n’est que légitime défense, puisque ces mêmes neuneus hésitent pas à empiéter sur votre espace vital avec leurs vidéos à la bande-son désolante ou le partage tous azimuts de leurs conversations téléphoniques privées…
Allons plus loin encore. Le livre papier est irremplaçable parce qu’il témoigne d’une relation charnelle à l’art et à la connaissance. C’est un objet qui remplit parfaitement sa fonction. Certains toxicologues affirment que la cigarette a eu un tel succès car elle est le mode d’administration idéal de cette drogue qu’est la nicotine. Eh bien le livre papier, c’est un peu la cigarette de l’esprit. Pour qui veut sa dose de fiction, son fix de littérature, le livre papier offre un confort d’utilisation maximal. A peine ouvert, il délivre la substance psychotrope directement au cerveau par l’entremise des yeux. Il n’a besoin pour ce faire que d’une seule source d’énergie: vous, lectrice ou lecteur! Pas besoin de batterie, de chargeur, de réseau, d’écran. Pas de mise à jour. Pas de bug! Le contraste de l’encre sur le papier procure une lisibilité inégalable, même en plein soleil. Et qui dira le bonheur de déguster un bon roman sans être interrompu par des notifications Insta, Facebook, LinkedIn, Trello, mail et tutti quanti? Le livre papier, c’est UN bel objet, presque à chaque fois un prototype, qui délivre UN contenu, qui ne fait que ça et qui le fait bien. Infiniment mieux en tout cas que les bidules électroniques qu’on décore pour certains du qualificatif d’intelligents, sans doute par analogie avec le principe des vases communicants.
Tu sais quoi Marie-Eve? Que vienne le blackout généralisé, que vienne le grand effondrement! Quand tous les survivalistes se seront pendus dans leur bunker… Evidemment, c’est bien beau d’avoir 30 ans de provisions en conserves et des flingues, mais déjà Netflix et le cinoche vous oubliez, alors si en plus toute votre bibliothèque repose dans une tablette inutilisable, c’est un coup à se faire une déprime suicidogène… bref, quand les survivalistes se seront pendus, venez chez moi, j’organiserai des orgies littéraires, on se lira des histoires, on se roulera tout nus dans des volumes éparpillés au sol et nous serons les bacchantes de ce dieu revenu en grâce: le livre papier.
En cette période de fêtes, vous aurez peut-être droit aux photos carrées qui sortent d’un Polaroïd à l’ancienne, ou au bon vieux vinyle qui grésille sur sa platine pour mettre un son d’ambiance. Alors que les photos numériques et la musique en streaming existent depuis plusieurs années maintenant, on assiste bel et bien à un regain d’intérêt pour
Ce retour en arrière serait-il signe d’une certaine nostalgie? Comment expliquer que les jeunes – qui n’ont jamais connu l’époque où ces articles existaient – s’y mettent aussi? A l’heure ou le minimalisme est prôné façon Marie Kondo, il est étonnant que les livres n’aient pas encore totalement disparu au profit des liseuses électroniques. Qu’est-ce qui nous retient dans la matière? Serions-nous addict au toucher?
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Robin Corminboeuf est titulaire d'un Master en sociologie de la London School of Economics. En août 2022, il reprend le rôle de rédacteur en chef du magazine 360°, unique publication LGBTIQ+ de Suisse romande qui fêtera ses 25 ans d'existence en 2023. Pour compléter cette émission sur la fluidité, il nous a envoyé quelques messages vocaux.
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Elle décrit son Queeraoké comme étant «une grande fête où les voix de celleux qui sont silencié.e.x.s peuvent retentir». Amal Alpha organise les premiers Queeraokés en 2016 avec le collectif Queer Fish. Depuis 2019, elle sillonne Genève en solo pour amener ce karaoké festif dans toute la ville, et au delà. En incarnant différents personnages (Cindy Lopette, Gay Chevara ou encore Roger Féedesprés) elle se sert de l’humour et l’autodérision pour créer un espace joyeux, festif et tendre, ouvert à touxtes et particulièrement aux personnes qui «n'entrent pas dans les moules et normes de nos sociétés».
Aujourd'hui, Amal Alpha est également notre invitée, pour parler fluidité dans Midi Bascule.
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Avec sa complice Noémi Schaub, Guy Chevalley codirige Paulette éditrice. Active à Lausanne depuis 2016, cette maison d'édition est spécialisée dans la fiction courte et les écrits LGBTQIA+, fait unique en Suisse romande. Egalement auteur, Guy Chevalley a été actif pendant dix ans au sein du collectif littéraire AJAR, et a publié trois romans ainsi qu'un Dictionnaire insolite de la Suisse (Cosmopole, 2022). Il passe cette heure d'émission avec nous pour parler fluidité.
Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 2 décembre 2022
J’avais promis la semaine passée que l’esprit de Noël règnerait dans mes chroniques en décembre, mais vous ne me rendez pas la tâche facile, Midi Bascule, avec vos thématiques. Déjà que j’ai dû consulter Wikipédia à Esprit de Noël pour essayer de comprendre à quoi je m’étais engagé et que tout ce que j’ai trouvé c’est que c’est le titre d’un épisode de South Park… Merci Wikipédia! Mais je ne crois pas qu’apprendre que l’épisode en question s’est d’abord appelé Le Cycle du caca avant d’être rebaptisé The Spirit of Christmas (Jesus Vs Santa) puisse contribuer en quoi que ce soit à m’aider à tenir parole.
Quand on pense que la plupart des gens s’informent sur ça pour tenir la moindre conversation ou clasher les autres sur les réseaux sociaux, on comprend mieux pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à déambuler la nuit en campagne en agitant les bras en l’air dans l’espoir d’un enlèvement extraterrestre. Qu’est-ce que vous voulez, c’est pas plus ridicule que d’aller voter dans l’espoir de faire bouger écologiquement les choses. Franchement, entre mandater des gens pour aller en jet à Charm el-Cheikh et qui en foutent pas une à la Cop 27, ou confier sa destinée à des aliens, je me demande ce qui est le plus irrationnel.
Bon, allez, je me concentre sur la thématique de l’émission, c’est parti pour un spécial Demain, touxtes fluides?
Et puis, je ne vois pas pourquoi, parce que c’est un droit éthique imprescriptible, que chaque personne puisse exprimer ce qu’elle est, au moment où elle est de sa vie, avec qui elle le souhaite et qui le souhaite aussi, de la façon dont elle en a le désir, il faudrait qu’on y passe touxtes demain.
Merci bien mais je me sens plutôt en conformité avec moi en tant qu’hétéro cis mec monogame, ça va. J’ai le genre, allez, soyons fous, risquons le mot: vintage, de ce côté-là, statique plutôt que fluide, genre le monolithe dans 2001 tu vois, mais sans les singes autour, et c’est bon aussi. Non, moi, le côté fluide, c’est plutôt pour me faufiler dans un tram bondé ou esquiver les bourrés sur mon passage quand je rentre tard chez moi le week-end et qu’un gars veut absolument devenir mon meilleur pote simplement parce qu’il me voit avec une clope allumée sur le trottoir d’en face à 2h du mat’. Il y a des milliards de façon d’être fluide.
Il y en a c’est en votant écolo libéral. Pourquoi choisir quand on peut cumuler la bonne conscience et la prospérité du marché en même temps. D’autres, c’est en se prenant la carte fidélité de la Coop ET de la Migros, avec un petit tour chez Alligro pour l’alcool. Un summum de l’intersectionnalité en Suisse.
Non, moi j’dis, quand tu commences à regarder le monde avec les lunettes de la fluidité, tu t’aperçois qu’il y a du fluide partout, à chaque instant. A part chez les tripés de l’identité. Les moi-moi-moi, les nous-nous-nous. Sérieux, est-ce qu’il y a des gens qui arrivent à coïncider réellement avec leur identité? Qui croient qu’ils sont réellement ce qu’ils croient qu’ils sont. Mais non, mais non, tu es infiniment plus que tout ça, plus qu’un drapeau sur un passeport, une couleur de peau, la morphologie de ton entre-jambe ou la place que tu crois occuper en ce moment dans la pyramide alimentaire.
La moindre minute de lucidité qui te saisit quand, par exemple, tu viens de te faire larguer t’apprend immédiatement que non, tu n’es pas cet être penaud et désabusé, qui ne mérite pas d’être aimé, à deux doigts de chanter du Brel à en déchirer la nuit, sur ce banc de hasard où tu es venu t’échouer sans même savoir comment tu t’es retrouvé là. Non, ça, c’est arrivé à une vieille peau de toi-même que tu viens d’ailleurs à l’instant d’abandonner là, sur le banc. T’inquiète, c’est du biodégradable, la chrysalide ça salit pas, au matin, il en restera rien.
L’idée d’une continuité avec toi-même n’est qu’une idée, on passe toujours d’une potentialité de soi à une autre, ce qu’il y a de consistant en soi est à tout jamais insaisissable mais présent à la fois, et les mots ne le saisissent qu’à grand peine et comme par effraction, à la façon de l’irruption irrépressible de l’amour d’un être à un être.
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La première fois que j’entends le mot « queer » c’est en 2004, j’ai douze ans et c’est sur TF1, dans une émission intitulée «Queer, 5 experts dans le vent». Le pitch: cinq mecs ouvertement gay ont douze heures pour changer la vie d’un hétéro. Sacré programme. Un mix entre les reines du shopping et Valérie Damidot. Les cinq experts ont chacun une spécialité: Benjamin est expert mode, Gilles expert coaching (déjà à l’époque ça existait), Junior expert décoration, Xavier expert gastronomie et Romain, expert beauté. On est sur un relooking complet. Plus rien n’est laissé au hasard.
Avalanche de clichés par contre. On enchaine les stéréotypes sur les hommes gays qui donnent des conseils beauté et diététique en jetant par la fenêtre les fringues démodés et les bibelots de mauvais gout.
Je me demande comment la production a fait pour recruter les participants. «Salut, vous voulez participer à notre nouvelle émission? Pour vous aider à chopper des femmes on va vous faire une expertise sur mesure avec cinq gays».
À l’époque l’idée est de donner de la visibilité aux personnes LGBT sur les écrans, en 2004 il n’y a que ces quatre lettres, mais en réalité ça ne fait qu’aggraver les stéréotypes autour de la représentation de l’homosexualité. Super TF1, merci d’avoir essayé. Après huit épisodes de 52 minutes, le programme s’arrête sans crier gare pour laisser place à Laurence Boccolini et son Maillon Faible, qui fait de bien meilleures audiences. Et oui parce que montrer de la diversité à l’écran c’est bien, faire de l’argent en infériorisant les autres, c’est mieux.
Malheureusement cette émission n’est plus disponible sur le replay de TF1, alors qu’on y trouve l’intégrale des 483 épisodes de Sous le soleil. Dommage. Par contre, la version originale – puisque tout ce qui se fait à la télé en Europe a été pompé aux ricains – est relancée sur Netflix en 2018. Netflix, ils ont pas peur de tomber dans les clichés, tant que ça fait du chiffre, c’est bon. Ils ont donc repris le show diffusé de 2003 à 2007 «Queer Eye for the straight Guy» littéralement «un œil queer pour le mec hétéro», sauf qu’ils ont raccourcis le titre et enlevé la notion d’hétéro, sûrement pour moins de binarité. «Queer Eye» revient donc sous un nouveau jour pour six saisons, jusqu’en 2021. Toujours le même principe, mais nouveau casting pour les Fab Five, comme on dit en anglais, pour Fabulous Five.
L’ancienne version du show prônait la tolérance, la nouvelle l’acceptation. Et ce n’est plus réservé qu’aux hommes. C’est ouvert aux femmes, hétéros ou lesbiennes, mais aussi aux personnes de couleur, aux handicapés, et même aux pasteurs homosexuels. Bref, ça coche toutes les cases de la diversité. Ils se baladent jusqu’à des régions conservatrices, comme le Texas, où ils rencontrent un fermier qui n’a jamais parlé un gay. Oui, parce que le but c’est de montrer que les gays sont gentils et qu’ils peuvent même aider les hétéros, parce qu’ils sont plus sensibles et ils ont déjà traversé beaucoup dans leur parcours d’acceptation. Les rapports de domination sont inversés: les homosexuels occupent la position de sauveur. Niveau production, on est dans du lourd, un vrai show à l’américaine, les Fab Five sont des stars, on les reconnait dans la rue. Bien plus qu’un simple relooking, ils proposent une thérapie accélérée à des personnes qui n’ont pas confiance, avec médiation familiale inclue. Il y a de la musique, des plans au ralenti, des larmes et du mélo. Tous les ingrédients pour que ça fonctionne.
Quoi qu’il en soit, le principe de l’émission nous amène à questionner l’hétéronormativité, mot souligné en rouge dans Word, tout comme Queer et Boccolini, et qui suppose que l’hétérosexualité est la norme, discriminant ainsi les autres orientations possibles. Finalement, on reste dans quelque chose de très binaire, la fluidité à la télé, c’est pas pour tout de suite.
Le terme «identité de genre» apparait dans les années 50 et désigne le sentiment intérieur d'appartenance à un sexe, à l'autre, à aucun des deux, ou aux deux à la fois. L'identité de genre est indépendante des caractéristiques biologiques d'une personne et peut évoluer au cours de la vie.
Il a fallu attendre 2022 pour que cette notion apparaisse dans des vidéos pédagogiques en milieux scolaires. Cette année on assiste, en effet, à une importante mise en lumière de la communauté LGBTQIA+, autant par les artistes – qui se revendiquent s'identifier à l'une, l'autre, ou plusieurs de ces lettres – que par les festivals, les évenements, les livres, et spectacles qui mettent en avant la diversité. Gros coup d'accélèrateur pour les droits de ces personnes également: le 26 septembre 2021, la Suisse a dit «oui» au mariage pour toutes et tous; un an plus tôt, les agressions homophobes sont devenues punissables par la loi; et depuis le premier janvier de cette année, les changements de sexe et de prénom sont autorisés dans nos contrées.
Ces évolutions ne ravissent cependant pas tout le monde, alors comment éviter les actes de violences face à ce qui ne correspond pas au modèle dominant? Pourquoi cette diversité est-elle de plus en plus visible? Le queer serait-il un phénomène de mode? Ou la construction sociale du genre n'aurait simplement plus de raison d'être?
Autant de questions et d'éléments dont nous allons traiter aujourd'hui avec nos invité.e.s. En studio se trouve avec nous l'auteur et éditeur Guy Chevalley, co-directeur de Paulette éditrice, maison d'édition spécialisée dans les écrits LGBTQIA+, fait unique en Suisse romande. Par téléphone, on rencontre également Amal Alpha, organisatrice des soirées Queeraoké. Les chroniques du jour sont assurées par la fantastique Candice Savoyat qui nous parle télévision, et le flamboyant José Lillo.
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En 2020, Radio Vostok, la chaîne indé qui décape les oreilles, et le Théâtre Forum Meyrin, une scène qui porte haut l’étendard du spectacle vivant, créaient Radio Bascule, plateforme de podcasts plus accueillante encore qu’une auberge espagnole. Et comme l’appétit vient en mangeant, il n’était pas question de s’arrêter en si bon chemin. Pourquoi ne pas lancer une émission?
Le rêve se concrétise en 2021. Son ambition? Proposer un espace de réunion et d’échange, à l’heure où la pandémie fait encore planer la menace d’un retour à la distanciation sociale. Être le sismophone des changements à venir, à la fois détecteur, porte-voix et acteur. Et surtout, sans jargon, dans un esprit curieux et convivial, réfléchir à l’impact des crises à répétition sur les interprètes, les techniciens, les créateurs – sur toutes ces bonnes volontés coalisées sans lesquelles l’art n’existerait pas.
Tandis que les fronts se durcissent, que les réseaux sociaux nous libèrent autant qu’ils nous enferment dans des bulles cognitives, que la défiance lamine les autorités politiques et scientifiques, que chacun ou presque s’intronise seul maître à bord et que d’aucuns, toute honte bue, n’ont à la bouche que le credo «Tout pour ma gueule, et merde aux autres», il est plus que jamais urgent de s’entendre. Écouter, échanger, inventer, débattre, rire et rêver: n’est-ce pas ce qui, sur l’aile du son, fait la beauté irremplaçable de la radio?
Midi Bascule, c'est tout cela. Un ensemble choral de reportages, d’interviews, de chroniques, de consignes créatives et de respirations musicales. Sans prétention mais avec cœur – et avec un auditoire que nous espérons considérable!
De septembre 2023 à juin 2024, Midi Bascule est produite en collaboration avec le Service de la culture de Meyrin.