Aujourd'hui l'économie, le portrait

Aujourd'hui l'économie, le portrait

By RFIBusiness
Download on the App Store

Aujourd'hui l'économie, le portrait episodes

  • Abigail Disney: la mauvaise conscience du numéro un mondial du divertissement

    Dans un rapport paru cette semaine, l’Observatoire européen de la fiscalité prône la mise en place d’une taxe de 2 % sur le patrimoine des milliardaires partout dans le monde. Un combat qu’incarne depuis longtemps Abigail Disney. Petite fille d’un des fondateurs de « l’empire Disney », elle réclame depuis longtemps que les plus riches soient plus taxés. 

    Abigail Disney est la petite fille de Roy O. Disney qui a fondé avec son frère Walt le numéro un mondial du divertissement que l'on connaît aujourd'hui. Elle a hérité à la naissance d’une partie de sa fortune, plus de 100 millions de dollars. À 63 ans, l’héritière devenue productrice et réalisatrice est donc ce qui se rapproche le plus de la définition littérale d’une « princesse Disney ». Si on se contentait de ces informations, on pourrait penser que par réflexe, elle frémirait en lisant les recommandations du dernier rapport de l'Observatoire européen de la fiscalité paru lundi 23 octobre et qui prône une taxe minimale de 2 % sur les milliardaires dans le monde. « Aujourd’hui les milliardaires payent entre 0 et 0,5 % de leur fortune. 2 %, ça resterait modeste par rapport au taux de croissance de la fortune des milliardaires qui a été en moyenne de 7 % par an depuis la fin des années 1990 », rappelait cette semaine l’économiste Gabriel Zucman qui dirige l’observatoire. Une taxe « modeste » mais qui rapporterait tout de même 250 milliards de dollars par an aux États.

    « Je ne peux pas rester là, les bras croisés, à accumuler de la richesse simplement parce que je l'ai héritée »

    Personne n’a eu l’occasion de lui poser la question, mais on peut affirmer qu’Abigail Disney applaudirait des deux mains. Si Abigail était l'une des héroïnes des films Disney, elle serait Rebelle ou Elsa, le personnage principal de La reine des neiges, celle qui chante qu’elle refuse de mentir et d’être « une princesse parfaite ».

    « Quand mon grand-père et mon grand-oncle ont fondé Disney, la classe moyenne et la classe ouvrière avaient les moyens d'élever une famille dignement », rappelle-t-elle régulièrement. « Mais regardez les États-Unis aujourd'hui ! J'ai parlé avec des travailleurs de Disneyland : ils n'ont même pas de quoi se payer de l'insuline ! C'est inacceptable. Je ne peux pas rester là, les bras croisés, à accumuler de la richesse simplement parce que je l'ai héritée ! » Alors Abigail est devenue la mauvaise conscience de Disney.

    Le public a d'abord entendu parler d'elle en 2018, quand elle s'en est prise publiquement à Bob Iger, l'actuel patron de Disney qui venait de s'offrir un salaire à 65 millions de dollars, soit 1400 fois le salaire médian au sein de son entreprise. La polémique est venue alimenter les revendications des syndicats de chez Disney. Elle a aussi placé au cœur du débat politique les propositions de deux candidats aux primaires démocrates, Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Abigail Disney est aussi productrice de films engagés défendant des idées progressistes et féministes. Elle a elle-même signé un documentaire sur Disney sorti en 2022 : Le rêve américain et autres contes de fée.

    « Avoir Disney pour nom de famille, c'est comme avoir un super pouvoir qu'on n'a pas demandé »

    « Avoir Disney pour nom de famille, c'est comme avoir un super pouvoir qu'on n'a pas demandé », dit-elle dans la bande-annonce du documentaire. Dans ce film, elle raconte comment un employé d’un parc Disneyland lui a écrit un jour et comment elle en est venue à s’intéresser aux conditions de travail chez Disney. On la voit demander à une assemblée de travailleurs du parc assis autour d’elle : « Qui parmi vous connait quelqu'un qui travaille à Disneyland et dormait dans sa voiture ces deux dernières années ? » Toutes les mains se lèvent... « Ce n'est pas seulement l'histoire de Disney. C'est l'histoire de la moitié des travailleurs américains qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts », dit-elle encore dans ce documentaire.

    Elle ne se contente pas de mener ce combat dans ses films, elle a aussi rejoint une association qui s'appelle Les millionnaires patriotes - Patriotic Millionaires - et qui mène un lobbying intense pour exiger de payer plus d'impôts. En avril dernier, ils ont donné une conférence de presse devant le Capitole à Washington où elle a pris la parole : « Il faut changer notre système fiscal pour que l'impôt soit réellement progressif : ça veut dire que les gens qui gagnent à peine de quoi vivre ne doivent quasiment rien payer, et à l'inverse, il faut largement augmenter les impôts sur les très gros revenus. Mon grand-père avait un taux d'imposition de 90 %, et ça ne l'a pas empêché de faire fortune ! »

    À lire aussiÀ Davos, rencontre avec ce millionnaire qui veut payer plus de taxes

    5 min
  • Beyoncé et Taylor Swift, portraits croisés de véritables businesswomen

    L'une vient de battre le record de la tournée de concerts la plus rentable de l'histoire pour une artiste féminine avec 596 millions de dollars de recette. L'autre pourrait bien la dépasser dès la fin de The Eras Tour l'an prochain. Beyoncé et Taylor Swift, deux chanteuses américaines devenues des businesswomen.

    Beyoncé Knowles, 42 ans, vient de boucler sa neuvième tournée baptisée Renaissance World Tour. Selon le magazine Forbes, « Queen B », comme certains la surnomment, pèse 540 millions de dollars. Autrement dit, 200 millions de moins que sa benjamine Taylor Swift. La fortune de la chanteuse de 33 ans est actuellement estimée à 740 millions de dollars. Et elle ne va faire que s'amplifier grâce à sa tournée The Eras Tour. Elle doit s'achever en août prochain et devrait dégager près d'1,5 milliard de dollars, selon les experts.

    Aujourd'hui considéré comme une popstar d'envergure mondiale, Taylor Swift a commencé sa carrière dans la musique country. Rien à voir avec la pop aux fortes influences soul et RnB de Beyoncé. L'interprète de Crazy in Love est afro-américaine, engagée dans la lutte anti-raciste : elle a chanté à la cérémonie d'investiture du président américain Barack Obama en 2013. De son côté, Taylor Swift habite à Nashville dans le Tennessee. Elle arbore des boucles blondes dignes d'une princesse Disney.

    « Gagner de l'argent, c'est aussi une forme de prise de pouvoir féministe » - Morgane Giuliani journaliste et autrice

    Malgré leurs styles différents, les deux stars s'entendent très bien. Elles ont d'ailleurs posé ensemble sur le tapis rouge de la première du film de Taylor Swift le 11 octobre dernier.

    Selon Morgane Giuliani, journaliste culture et autrice du livre « Féminismes et musiques », ce qui réunit les deux artistes, c'est aussi leur féminisme. « Gagner de l'argent, c'est aussi pour elle une forme de prise de pouvoir. D'autant que l'industrie musicale est très cruelle, basée sur des lois qui souvent spolient les artistes. »

    Selon le directeur de la Réserve fédérale des États-Unis (FED), partout où Taylor Swift s'est produite, la star a provoqué un boom des réservations dans les hôtels et restaurants. La même chose est à prévoir pour ses concerts - déjà complets - à Paris et Lyon l'an prochain.

    Les fans viennent de toute l'Europe et sont prêts à payer jusqu'à 250 euros. En mai dernier, les places les plus chères pour voir Beyoncé au Stade de France étaient à 200 euros.

    Des places de concerts jusqu'à 250 euros en France

    Mais les revenus des deux stars ne viennent pas uniquement de leurs tournées. Beyoncé et Taylor Swift tentent toutes les deux d'enrailler la chute des ventes en sortant régulièrement des éditions limitées de leurs albums. De vrais petits bijoux qui donnent aux fans l'envie de les collectionner. Ce phénomène va de pair avec le merchandising.

    Et puis, il y a le placement de produits et les partenariats commerciaux. Les deux idoles américaines vendent leur image. Selon Paul Muller, professeur d'économie à l'université de Lorraine spécialiste de la créativité dans l'industrie musicale, c'est ici que se situe la principale différence avec d'autres stars de la chanson. « Avant, l'industrie musicale était organisée selon une approche de marché. D'abord la production musicale, puis la tournée et enfin le merchandising. Alors que ce qui distingue Taylor Swift et Beyoncé, c'est qu'elles ont une approche basée sur la constitution d'une communauté fidèle grâce aux réseaux sociaux. »

    Pour dégager des millions, Beyoncé et Taylor Swift investissent aussi les salles de cinéma. L'interprète du titre Cuff it va sortir le film de sa tournée le 1ᵉʳ décembre prochain. Taylor Swift l'a sorti le 13 octobre dernier. Elle a réalisé le plus gros démarrage pour un film de concerts, dégageant 96 millions de dollars en un seul week-end. À titre de comparaison, le record était jusqu'ici détenu par Justin Bieber avec un total de 73 millions de dollars pour le film de sa tournée en 2011.

    5 min
  • Claudia Goldin, prix Nobel d'économie et détective

    Le prix Nobel d’économie 2023 a été décerné à Claudia Goldin Cette économiste de 77 ans, professeure d’économie à Harvard est récompensée pour ses études sur les inégalités entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. Elle devient la première femme à être - seule - lauréate du Prix.

    Claudia Goldin ne se considère pas que comme économiste : « J’ai toujours voulu être détective, répond-elle au téléphone du jury du prix Nobel qui l’appelle peu après sa récompense. Je mène ce travail de détective dans des documents d’archives. Il fut un temps où nous n'avions pas cette énorme quantité de données à notre disposition : il fallait donc les exhumer. »

    Claudia Goldin va donc passer sa vie à éplucher les données et les statistiques dans les bibliothèques, dans les registres des banques et des entreprises et compile deux-cents ans d’histoire économique. Cette fouille minutieuse lui permet de dessiner une courbe de l’évolution de la participation des femmes au marché du travail sur deux siècles.

    L’économiste montre que la participation des Américaines au marché du travail n’évolue pas comme on pourrait le croire, de façon linéaire et continue dans le temps, mais plutôt selon les époques et les bouleversements économiques.

    Au début des années 1800, les femmes travaillaient par exemple massivement dans le secteur agricole. Ce n’est que plus tard, au moment de la révolution industrielle au XIXe siècle, qu’elles se retirent peu à peu de la vie active pour ensuite y revenir à partir des années 1960.

    Inégalités de salaires, discrimination à l’embauche

    Ses travaux permettent en lumière les inégalités en fonction des genres. Bien qu’une partie des écarts de rémunération entre les hommes et les femmes s’expliquent par des différences d’éducation ou de choix professionnels, Claudia Goldin démontre que l’arrivée du premier enfant est un facteur déterminant d’accroissement des disparités salariales entre les hommes et les femmes.

    À la fin des années 1960, Claudia Goldin décrit aussi l’avènement d’une « révolution silencieuse » avec l’arrivée de la pilule aux États-Unis. Dès lors, explique la chercheuse, les Américaines n’hésitent plus à se lancer dans de longues études comme dans le droit ou la médecine. « Pour elle, la contraception donne aux femmes le moment de choisir quand elles vont avoir des enfants et donc des carrières qui nécessitent un certain investissement, note Cecilia Garcia-Peñalosa, directrice de recherche au CNRS et membre de l’École d’économie Aix-Marseille (AMSE). Claudia Goldin considère que c’est une liberté médicale mais qui donne aussi une liberté énorme aux femmes. »

    Pionnière

    Née à Brooklyn en 1946, Claudia Goldin se rêvait d’abord biologiste. Mais c’est à l’université qu’elle découvre l’économie. En 1990, elle deviendra d’ailleurs la première femme à la tête du département d’économie de l’université de Harvard.

    Ce lundi 9 octobre, Claudia Goldin est devenue la première femme, récompensée seule, depuis la création du Prix Nobel d’économie en 1968. Les deux précédentes lauréates, la Française Esther Duflo (2019) et l’Américaine Elinor Olstrom (2009) l’avaient partagé avec des hommes (Abhijit Banerjee et Michael Kremer pour la première, et Oliver Williamson pour la seconde).

    Pionnière, Claudia Goldin l’est aussi à travers ses recherches. Personne comme elle n’avait auparavant combiné histoire et théorie économique sous l’angle de l’étude de la place des femmes sur le marché du travail, ce qui fait d’elle un pilier de « l’économie de genre ».

    « Pour combattre les inégalités, mieux faut-il les comprendre, les mesurer et voir les dynamiques à l’œuvre, analyse Hélène Périvier, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et l’une des héritières de Claudia Goldin. La participation des femmes au marché du travail dans les pays riches et démocratiques, c'est le phénomène socio-économique majeur du XXe siècle. Donc travailler sur cette question-là, récompenser les travaux qui sont venus éclairer ces dynamiques, ça me semble être quelque chose de tout à fait positif. »

    Seuls 16% des économistes sont des femmes

    Lundi, à l’annonce de son prix Nobel, Claudia Goldin a salué une récompense « très importante » mais rappelé qu’il « reste de grandes inégalités ». Exemple, au sein même de sa discipline, l’économie où les Américaines ne représentaient, d’après une étude de 2017, que 16% des effectifs. C’est ainsi pour tenter d’inverser la tendance qu’elle a créé un programme pour inciter les jeunes filles à se diriger vers un cursus économique.

    « Claudia Goldin, explique Hélène Perivier, a permis d’éclairer la situation des femmes sur le marché du travail aux États-Unis. C’est une façon de voir quelle partie du chemin nous avons parcouru et quelle partie il reste à parcourir pour atteindre l’égalité. »

    5 min
  • Xavier Niel à la conquête de l'intelligence artificielle

    Avec un investissement de 200 millions d'euros, Xavier Niel, le patron de Free entend s'insérer dans un marché jusqu'ici dominé par les grandes entreprises américaines. Portrait d'un milliardaire autodidacte aux ambitions marquées.

    Xavier Niel se lance à la conquête de l'intelligence artificielle. Huitième fortune française selon le magazine économique Forbes, le patron de Free a investi 200 millions d'euros. Il veut devenir le champion européen de l'intelligence artificielle. Il vient effectuer le plus gros investissement jamais réalisé en Europe dans le domaine.

    Avec ces 200 millions d'euros, le patron d'Iliad - la maison mère de Free - ne peut pas espérer rivaliser avec les acteurs américains du secteur. Microsoft a déjà investi plusieurs milliards de dollars tout comme Meta et Google.

    Un homme d'affaires philanthrope

    Mais, il va se doter d'un supercalculateur, miser sur des start-up et monter un laboratoire de recherche à Paris. Passionné de nouvelles technologies, Xavier Niel met donc les moyens pour faire une belle entrée dans la course à l'intelligence artificielle, selon Mehdi Triki responsable des relations publiques et institutionnelles chez France IA.

    L'objectif de Xavier Niel est donc de proposer des services aux entreprises qui souhaitent développer leurs applications dans le domaine de l'intelligence artificielle.

    Le milliardaire veut mettre en place une alternative à des services aujourd'hui majoritairement proposés par des entreprises américaines. Plus qu'un grand patron français, son ambition c'est de devenir un patron de stature internationale.

    Co-auteur de la biographie Xavier Niel, la voie du pirate sortie en 2016 aux éditions First, Emmanuel Paquette, journaliste pour le site d'investigation économique l'Informé, l'affirme : « Xavier Niel considère qu'aujourd'hui, pour faire bouger le monde, il vaut mieux être journaliste qu'homme politique. » Une conviction qui l'a notamment poussé à fonder l'Ecole 42 en 2013.

    Il s'agit d'une école orientée sur l'apprentissage du code informatique, gratuite et sans condition de diplôme. Elle compte 49 campus à travers 28 pays, en Europe, Asie, Amérique du Sud et en Afrique. L'école 42 est présente au Maroc, en Angola et à Madagascar. Le recrutement des futurs élèves du campus d'Antananarivo est en cours pour une ouverture de l'école prévue en début d'année prochaine.

    Actionnaire du groupe Le Monde

    Il a récemment racheté les parts du Tchèque Daniel Kretinsky pour près de 50 millions d'euros, selon le Financial Times. Des parts que le milliardaire s'est empressé de reverser au Fonds pour l'indépendance de la presse. Une manière d'investir intelligemment dans son image. Xavier Niel, c'est aussi l'homme qui a rendu internet accessible à tous les Français en forçant ses concurrents à baisser leurs prix pour se caler sur les offres de Free.

    Solveig Godeluck a cosigné la biographie de Xavier Niel avec Emmanuel Paquette, elle est à présent correspondante du journal Les Échos aux États-Unis. « Il s'est forgé une image de Robin des Bois, à raison. Ensuite, il est entré dans l'establishment et aujourd'hui, il peut s'acheter des beaux costumes, des œuvres d'art et il a ses entrées à l'Élysée. »

    Des débuts dans le Minitel rose et les sex-shops

    Aujourd'hui, Free est le quatrième opérateur de téléphonie mobile français et le deuxième dans l'Internet via la fibre avec un chiffre d'affaires de plus de sept milliards et demi d'euros l'an dernier.

    Mais Xavier Niel n'a pas commencé en 2003 avec la première Freebox. Dans les années 1980, il se lance dans le Minitel Rose et investit dans des sex-shops. Des débuts qui lui ont valu deux ans de prison avec sursis et 250 000 euros d'amende pour recel d'abus de biens sociaux. Un passé dont il n'aime pas parler, pas plus que de sa vie privée et notamment de son mariage avec Delphine Arnault, la fille du PDG de LVMH.

    Après la sortie de leur livre, les journalistes Solveig Godeluck et Emmanuel Paquette ont reçu des pressions de la part de Xavier Niel. « Il était mécontent et a menacé de nous faire un procès », avoue Emmanuel Paquette. Une procédure finalement abandonnée.

    À lire aussiIntelligence artificielle: la concurrence entre les géants du web s'intensifie

    5 min
  • Shawn Fain, président du puissant syndicat UAW

    Le portrait de l’économie nous emmène aux États-Unis. Depuis deux semaines, une partie des travailleurs syndiqués de l’industrie automobile sont en grève pour des augmentations salariales et d’autres avantages contre les trois constructeurs américains : General Motors, Ford et Stellantis. À la tête du syndicat des travailleurs unis de l’automobile, l’UAW selon l’acronyme américain, il y a Shawn Fain, une personnalité au style offensif. Décryptage avec Guillaume Naudin à Washington.

    C’est valable pour ses relations avec les patrons de l’industrie automobile, mais aussi au sein même de son propre syndicat. Il le dirige depuis le mois de mars dernier. Il a réussi à évincer la direction sortante, un peu à la surprise générale, même s’il est membre du syndicat depuis 30 ans et que deux de ses grands-parents étaient déjà dans le métier. Et ce que vous allez entendre, ce sont ses premiers mots à la tribune après son élection :

    « Let’s get ready to rumble ! (Préparons-nous à la bagarre !) »

    Les amateurs de boxe auront peut-être reconnu la formule consacrée de l’animateur de combats Michael Buffer, très connu ici. Il a même joué son propre rôle dans un film de Rocky. Voilà donc la première image que Shawn Fain, natif de Kokomo, dans l’Indiana, a voulu donner de lui. C’est dire son état d’esprit dans cette grève qui pour la première fois touche les trois constructeurs en même temps.

    En effet, c’est donc un style sans concession et c’est nouveau.

    Oui, les précédents dirigeants du syndicat des travailleurs de l’automobile étaient davantage dans la négociation. Mais ça, c’était avant. C’est une question de personnalité et c’est aussi une question d’opportunité et d’environnement, selon le chercheur principal des études économiques de la Brookings Institution, Harry Holzer.

    « Il est plus agressif dans sa recherche d’un bon accord que ce que nous avons vu de la part d’anciens présidents. Mais est-ce que c’est lié à lui ou aux circonstances ? Les travailleurs ont abandonné beaucoup de choses pour sauver ces entreprises pendant la crise financière, il y a environ quinze ans. Et les salaires restent plus bas que ce qu’ils étaient à l’époque. Les entreprises se sont rétablies et font des bénéfices très importants. Donc, toutes ces circonstances créent un environnement dans lequel Shawn Fain peut être plus agressif et plus exigeant. Et au passage, c’est aussi peut-être qu’il y a beaucoup de grèves en ce moment aux États-Unis, beaucoup de groupes syndicaux. C’est dans l’air du temps depuis la pandémie que les syndicats soient plus agressifs, pour différentes raisons. Et peut-être que ça l’encourage aussi. »

    Et, en effet, Shawn Fain n’hésite pas à tenir un discours assez inhabituel aux États-Unis.

    En début de semaine, Joe Biden s’est rendu sur un piquet de grève à Detroit, pour apporter son soutien aux grévistes. C’était la première fois qu’un président faisait ça de mémoire d’historien. Il a parlé au total moins d’une minute trente. Shawn Fain, lui, a parlé plus longtemps. Pour dire que son syndicat était en guerre contre la cupidité des entreprises ; la classe des milliardaires, les élites et les PDG, sous le regard un peu circonspect du président, qui s’est bien gardé d’apporter son soutien à cette partie du discours. C’est un fait, Shawn Fain n’aime pas les milliardaires. Il refuse d’ailleurs de voir l’ancien président Donald Trump, lui-même venu courtiser le vote ouvrier à Detroit.

    « Je ne vois pas l’intérêt de le rencontrer parce que je ne pense pas que ce type ait le moindre intérêt pur ce pourquoi nos travailleurs se battent et ce pourquoi la classe ouvrière se bat. Il sert la classe des milliardaires et c’est ce qui ne va pas dans ce pays. »

     Et Shawn Fain est très direct avec ses interlocuteurs.

    Oui, difficile de dire si c’est une technique de négociation qui consiste à demander beaucoup pour obtenir un bon résultat, mais il demande près de 40% d’augmentation sur quatre ans, ainsi que la semaine de 4 jours payés 5 jours. Il l’exige, même. C’est parce qu’il pense qu’il en a les moyens. Son syndicat a une caisse de grève estimée à plus de 800 millions de dollars. Et toute historique qu’elle soit, cette grève ne concerne pour l’instant que 18 000 syndiqués sur 150 000. Bref, Shawn Fain en a encore sous la pédale et ne se prive pas de poser des ultimatums aux constructeurs en les menaçant d’aller plus loin. 

    5 min
  • Estelle Brachlianoff : la patronne de Veolia impose son minimum social

    Le géant français de l'eau et de la gestion des déchets lance un socle commun de protection sociale pour ses 213 000 employés dans le monde. Une mesure à l'image de la nouvelle patronne du groupe, Estelle Brachlianoff est la directrice générale de Véolia. Portrait de la semaine d'Aujourd'hui l'éco.

    Avec Catherine MacGregor chez Engie et Christel Heydemann chez Orange, Estelle Brachlianoff fait partie des trois seules femmes à diriger une entreprise du CAC 40. Avant d’être nommée directrice générale de Veolia en juillet 2022, à la veille de ses 50 ans, elle a gravi tous les échelons, coché toutes les cases.

    Élevée par une mère ingénieure, petite fille d’un immigré bulgare dont elle a gardé le nom de famille, elle rêvait enfant d’être astronaute. À défaut de marcher sur la lune, elle intègre l’élite française des écoles d’ingénieurs : diplômée de Polytechnique et de l’École des ponts, elle rejoint Veolia en 2005. Après des débuts dans la branche Déchets en Île-de-France, puis au Royaume-Uni, elle dirige l’ensemble des activités britannique et irlandaise de Veolia entre 2012 et 2018, pile au moment où le Royaume-Uni choisit le Brexit. Le PDG de Veolia Antoine Frérot la nomme ensuite directrice générale des Opérations et en fait sa dauphine. Pendant quatre ans il va la préparer à prendre sa succession. « Parce que c’est la meilleure », expliquait-il simplement au journal les Echos.

     Antoine Frérot a passé la main après douze années à la tête du groupe mais il ne s’est pas complètement effacé puisqu’il conserve le titre de président au moins jusqu’en 2026.

    À la journaliste de Radio Classique qui lui demande si ce fonctionnement bicéphale l’inquiète, la nouvelle directrice générale répond dans un sourire en paraphrasant Montaigne : « Ça va bien se passer, parce que c’est lui et parce que c’est moi. Parce qu’on se connaît depuis longtemps et qu’on s’apprécie. » De fait, Antoine Frérot ne manque pas une occasion de rappeler qu’ils forment un duo depuis longtemps déjà et que le redressement de Veolia est aussi à mettre au crédit de son ancienne numéro 2. Après l’OPA sur Suez en 2020, quand Veolia a soudainement avalé 60 % des activités de son ancien rival et absorbé 40 000 nouveaux salariés, c’est elle qu’il a chargé de piloter le rapprochement. Un défi relevé sans casse. Pour des raisons de respect de la concurrence, « la majorité de l’intégration de Suez s’est faite hors de France », rappelle à RFI Vincent Huvelin, élu CGT chez Veolia. « Mais de façon générale, l’OPA de Veolia sur Suez s’est plutôt passée de façon correcte sur le plan social », note le représentant syndical.

    « Même aux Etats-Unis, il n’y a pas de congé maternité payé »

    Autre signal positif envoyé par la nouvelle patronne aux partenaires sociaux : la mise en place de Veolia Cares, un socle commun de protection sociale étendu à l’ensemble des 213 000 employés du groupe à travers le monde. « Une des premières décisions que j’ai prises en tant que directrice générale, parce que ça me tient à cœur », insistait Estelle Brachlianoff sur BFM Business. Parmi les mesures les plus fortes : dix semaines de congé maternité, une semaine de congé de coparentalité, qui s’applique à tous les couples, quelle que soit leur orientation sexuelle, et une couverture santé, précise Veolia sans toutefois révéler quel budget lui sera alloué.

    Veolia Cares prévoit aussi un accompagnement pour les salariés qui doivent prendre en charge un proche malade. Des droits « qui paraissent évident quand on est en France, on se dit que ça change quand on pense aux pays du Sud mais même aux Etats-Unis, il n’y a pas de congé maternité payé », soulignait Estelle Brachlianoff au moment de l’annoncer en mars dernier. Plus anecdotique, les salariés auront droit à une journée de congé par an à consacrer à une œuvre caritative ou à la protection de l’environnement.

    Contacté, Veolia assure que ces nouveaux droits s’appliquent depuis le 1ᵉʳ septembre 2023. D’après nos informations le déploiement serait plus lent par endroit et le détail encore en train d’être présenté aux salariés dans certains pays. Reste que la mesure est saluée par les syndicats : « Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas ici et là des sujets de désaccord, mais sur celui-ci, il n’y a pas de débat », tranche Florencio Martin élu CFDT à Veolia qui y voit « une vraie volonté » de la part de la direction de Veolia que les salariés soient réellement parties prenantes de l’entreprise. « Rien que la couverture santé, c’est extrêmement important », renchérit Hervé Deroubaix, ancien représentant syndical Veolia Eau et désormais secrétaire général de la CFDT syndicat national des personnels de l'eau et de l'assainissement (SNPEA). « Même aujourd’hui en France, certains salariés ne voient jamais de médecin traitant. Le seul médecin qu’ils voient c’est via la médecine du travail. L’accès à une couverture santé, c’est la garantie d’un accès rapide aux soins. Et ce n’est pas un gros mot que de le dire : un salarié en bonne santé c’est aussi une meilleure productivité ».

    Une personnalité « à l’écoute » mais parfois rigide

    Chez Veolia, moins de 20 % des « ressourceurs » (les salariés dans le langage corporate de l’entreprise) sont cadres. Les 80 % restant inspectent les canalisations, trient les déchets, assurent la maintenance... Ils appartiennent à la masse des premiers de corvée dont il fut tant question aux débuts de la pandémie. C’est d’ailleurs la période des confinements qui a brutalement mis en lumière les disparités entre les salariés du groupe à travers le monde, souligne Vincent Huvelin. Le syndicaliste y voit l’origine probable de Veolia Cares. Avec cette mesure Estelle Brachlianoff s'inscrit dans une longue tradition du capitalisme social à la française. Veolia assume d’appartenir à ces multinationales tellement grandes et puissantes qu'elles en viennent à remplir, même a minima, le rôle des Etats et des gouvernements.

    Chez Estelle Brachlianoff, les représentants syndicaux de Veolia avec qui RFI a pu échanger saluent une personnalité « à l’écoute » et « pas langue de bois » « Elle se situe dans la droite ligne d’Antoine Frérot », estime Vincent Huvelin. « On n’est pas dans le bras de fer, il y a de l’échange, de la communication. On n’est pas toujours d’accord mais au moins, il y a de l’écoute. » « On le voit aussi dans l’actionnariat salarié », précise-t-il. Et c’est vrai que l’opération d’actionnariat salarié lancée l’an dernier est un succès. 75 000 salariés y ont souscrit. Tous ensemble ils détiennent un peu plus de 6 % du capital, ce qui de manière très symbolique permet à Estelle Brachlianoff de dire qu’ils sont « le premier actionnaire de Veolia ». En pleine inflation, des tensions existent néanmoins, sur la question des salaires notamment.

    Travailleurs sans-papiers

    Les partenaires sociaux soulignent également qu’aussi généreuses soient-elles, les mesures sociales du programmes Veolia Cares ont été prises de manière unilatérale et sans consultation. Estelle Brachlianoff est née à Neuilly-sur-Seine, ville cossue de l’Ouest parisien dont elle a gardé une façade bourgeoise et distinguée, parfois rigide. Elle ambitionne de faire de Veolia le numéro 1 de la transition écologique dans le monde. Elle évoque volontiers ses deux adolescents qui la rappellent régulièrement à ses devoirs générationnels. Pour y arriver il va falloir faire mieux sur la question de la réutilisation des eaux usées, sur les déperditions d’eau considérables dans les canalisations vieillissantes du monde entier. Veolia a aussi été mis en cause par des défenseurs de l'environnement en Colombie  pour sa gestion d'une décharge, ce que l’entreprise conteste. Plus récemment en France le groupe a été accusé d'employer via un sous-traitant des travailleurs sans-papiers. Le groupe assure avoir pris des dispositions et cessé toute collaboration avec le prestataire mis en cause, Veolia promet d’examiner chaque cas de manière individuelle mais se refuse à toute mesure collective.

    5 min
  • Terry Gou, homme d'affaires taïwanais, candidat à la présidentielle de 2024

    Le portrait éco de ce vendredi 1er septembre nous emmène à Taïwan, l'île démocratique où le richissime homme d'affaires Terry Gou, ancien PDG du géant industriel Foxconn, a annoncé en début de semaine son intention de se présenter à la présidentielle de 2024. 

    Terry Gou est le fondateur et l'ex-PDG du géant industriel Foxconn. Il a fait fortune en Chine et il rappelle aux observateurs un certain président américain... « J’ai décidé de me porter candidat à l’élection présidentielle 2024 », a-t-il annoncé.

    Difficile, en voyant Terry Gou au moment de faire sa déclaration de candidature, de ne pas penser à Donald Trump, et pas seulement parce qu'il arrive coiffé d'une casquette. Il a 72 ans, deux ans de plus que l'ancien président américain quand il a été élu à la Maison Blanche, et lui aussi se verrait bien bousculer le système politique de son pays.

    Ja-Ian Chong est professeur associé en sciences politiques à l'université nationale de Singapour :

    « Il y a des similitudes : comme Trump, c’est un homme d’affaires qui a réussi, il n’a pas vraiment d’expérience politique, il fait campagne et il se vend en disant qu’il est riche parce qu’il sait diriger une entreprise et que s’il sait diriger une entreprise,  il saura gouverner un pays », explique Ja-Ian Chong, professeur associé en sciences politiques à l'université nationale de Singapour.

    Justement, sa fortune, parlons-en...

    Elle est évaluée à plus de 7 milliards de dollars. Il la doit largement à Foxconn, l'entreprise qu'il a fondée, spécialisée dans la fabrication industrielle de matériel électronique. Ses clients s'appellent Apple, Blackberry, Nokia, Amazon... Foxconn est l’une des 20 entreprises les plus profitables au monde. C'est une multinationale qui a la particularité d'être basée à Taïwan et d'avoir parmi ses clients de grandes multinationales américaines, mais l'essentiel de ses usines en Chine.

    C'est un atout ?

    Terry Gou le pense. À propos de la casquette qu'il portait au moment de se déclarer candidat : dessus, il y avait le drapeau de Taïwan, accompagné des trois lettres R.O.C. pour Republic of China (République de Chine). C'est le nom officiel de Taïwan, mais c'est surtout un signal envoyé à Pékin : lui ne cherchera pas à bousculer le statu quo. Alors que la Chine menace régulièrement d'envahir Taïwan, Terry Gou est partisan d'un rapprochement avec Pékin et accuse le DPP, le parti nationaliste au pouvoir, d'avoir provoqué les tensions actuelles en se rapprochant de Washington.

    « Face à la détérioration des relations de part et d’autre du Détroit de Taïwan, et des relations entre la Chine et les Etats-Unis, Taïwan ne doit pas devenir une nouvelle Ukraine, et je ne laisserai pas Taïwan devenir une nouvelle Ukraine ! », a-t-il clamé.

    Comment est-ce qu'il entend s'y prendre ?

    Terry Gou compte sur les bonnes relations qu'il entretient avec les autorités chinoises issues de son expérience à la tête de Foxconn.

    « Il a pu ouvrir des usines de plusieurs milliers d’ouvriers un peu partout en Chine, ça prouve qu’il a réussi à établir une relation de confiance avec les autorités chinoises, au moins au niveau local. Mais attention, on voit que la Chine aujourd’hui n’hésite plus à s’en prendre aux entreprises, y compris les entreprises de la tech, y compris les entreprises étrangères. Donc la question, c’est de savoir si ces connexions qu’il a établies dans le passé peuvent encore lui servir aujourd’hui », reprend Ja-Ian Chong.

    Reste que si son principal argument est de gouverner Taïwan comme il a dirigé Foxconn, il y a de quoi s’inquiéter, selon Ja-Ian Chong : « Son succès en Chine, il le doit à ses énormes usines associées à des suicides d’ouvriers du fait des mauvaises conditions de travail. Il y a eu des mouvements de protestation et Terry Gou a reçu l’aide du gouvernement chinois pour les réprimer. Donc s’il veut diriger Taïwan comme il a dirigé ces usines, les électeurs vont peut-être y réfléchir à deux fois. »

    Et puis, Terry Gou n’est pas le seul candidat d’opposition...

    Non, il est persuadé de pouvoir convaincre ses adversaires de ranger derrière lui. Mais pour l’instant, dans les sondages des quatre candidats déclarés, il est bon dernier.

    5 min
  • Procès du siècle: Clotilde Bato, fervente défenseuse de la cause paysanne et du climat

    En plus de présider l’association «Notre Affaire à Tous», à l’origine du «procès du siècle» remporté contre l’État français pour inaction climatique, Clotilde Bato dirige l’ONG SOL et le collectif Nourrir qui s’engagent à refonder le système agricole. Cette militante éco-féministe, défenseuse de la cause paysanne, multiplie les actions en France et à l’international pour tenter de faire bouger les lignes d’un système à bout de souffle.

    3 min
  • Daniel Kretínsky, le milliardaire tchèque qui vise Casino

    Le milliardaire français Marc Ladreit de Lacharrière a fait alliance avec un autre milliardaire, le Tchèque Daniel Kretínsky et ils sont en passe de racheter le Groupe Casino. Cet homme de 48 ans, discret francophile, est à la tête d'une fortune estimée à 9,4 milliards de dollars. Un empire fondé sur l'énergie, la presse, l'industrie culturelle et la grande distribution. Retour sur les multiples acquisitions de l'homme d'affaires, à travers les yeux de celles et ceux qui travaillent pour lui.

    Il a mis ses premiers œufs dans le panier du transport de gaz russe il y a plusieurs années. Aujourd'hui, Daniel Kretínsky possède le cinquième énergéticien d'Europe : EPH. Sa filiale française s'appelle GazelEnergie. Six parcs éoliens, deux centrales solaires – deux au gaz et deux à charbon – qu'il rachète en 2019 à l'Allemand Uniper, en perte de vitesse. À sa tête, il y place Jean-Michel Mazalerat, une vieille connaissance rencontrée en République tchèque il y a 20 ans. 

    « C'était un jeune juriste qui avait assez tôt identifié que certaines choses allaient bouger dans l'énergie. Il y avait donc des actifs qui étaient vendus à la casse. C'est quelqu'un qui avait un bel avenir. Il fait partie de ces gens qui ont vécu le communisme des années 60, 70 et 80. Pour eux, la France c'était l'exemple d'un pays libre, moderne et européen. Ça les a fait rêver et pour beaucoup, ils en sont tombés amoureux. »

    Un investissement sur un marché risqué

    Son arrivée sur le marché français a de quoi poser question. Le gouvernement vient en effet de confirmer l'arrêt progressif des centrales à charbon d'ici à 2022. Jean-Pierre Damm, délégué syndical Force ouvrière, travaille sur le site de la centrale de Saint-Avold depuis 50 ans. L'arrivée du milliardaire tchèque est une surprise.

    « Nous savions en France, et en Europe – et donc Daniel Kretínsky devait le savoir – que les centrales à charbon n'avaient plus d'avenir. Mais quand un patron achète quelque chose, quand il investit, c'est qu'il sait qu'il va gagner de l'argent. »

    Guerre en Ukraine ou retard dans le calendrier de transformation des usines ? Cette centrale de l'est de la France est relancée en 2022 pour satisfaire les besoins en électricité du pays. Une aubaine pour le nouvel actionnaire majoritaire, qu'il n'a pas manqué de redistribuer, reconnait Jean-Pierre : « Aujourd'hui, les salariés ont des primes qui sont assez conséquentes. Daniel Kretínsky gagne beaucoup d'argent, certes, mais je reconnais qu'il a partagé le bénéfice comme jamais quelqu'un ne l'a partagé sur le site ». 

    Le salarié attend toutefois qu'il mette ses projets à l'œuvre, car l'avenir du site est toujours aussi incertain. 

    Un empire médiatique eurocentré

    Daniel Kretínsky est aussi à la tête d'un empire médiatique qui grossit. À travers le groupe Czech Media Invest (CMI), il rachète plusieurs titres de presse français comme Elle, Télé 7 jours, ou encore Marianne. C'est d'ailleurs dans cet hebdomadaire d'actualité qu'il commet son premier faux-pas. En 2022, en pleine élection présidentielle française, il est accusé d'ingérence par les rédacteurs. Il serait « intervenu directement » pour modifier la Une du magazine, afin d'édulcorer un titre jugé trop sévère envers Emmanuel Macron. 

    En 2018, il s'offre aussi des parts du journal Le Monde, premier quotidien national en termes de tirage. Son entrée au capital pose questions. Sur le plateau de Canal+ l'année suivante, il explique que son investissement est une démarche citoyenne : 

    « Je suis tout simplement que la presse est absolument fondamentale aujourd'hui pour protéger les grandes valeurs de notre société, pour protéger la démocratie libérale en Europe. »

    L'industrie culturelle dans sa ligne de mire

    On le retrouve également au capital de la Fnac dont il détient un quart des actions. Sa présence chez le premier vendeur de livres en France pourrait poser problèmes à l'avenir. Daniel Křetínský a signé plus tôt dans l'année un accord avec Vivendi pour lui racheter Editis (deuxième groupe d'éditions en France avec une cinquantaine de maisons). Vicent Bolloré doit impérativement s'en séparer puisqu'il convoite Hachette, le premier groupe d'édition du pays. La Commission européenne le lui a imposé pour éviter le monopole de ces gros acteurs du marché. Du côté de Kretínsky, Bruxelles pourrait au même titre lui demander de renoncer à Editis pour éviter une hyperconcentration et des échanges d'informations entre distributeurs et éditeurs. 

    Un acquéreur solide pour Casino

    Son dossier du moment est surtout le rachat du groupe Casino dans lequel on retrouve les magasins Monoprix, Franprix, ou encore la plateforme Cdiscount. Avec son associé Marc Ladreit de Lacharrière, autre milliardaire mais français, ils sont les derniers en lice. À eux seuls, ils détenaient déjà 12% des actifs du groupe. Pour en obtenir 100%, ils proposent d'injecter 1,1 milliard d'euros pour relancer les enseignes, en sécurisant les emplois et en développant de nouveaux magasins. Alida Melizi, déléguée syndicale Force Ouvrière, accueille la proposition de manière favorable. 

    « De notre côté, il nous parait solide, car il en a la capacité financière. On a eu des échanges avec des collaborateurs proches de Daniel Kretinsky et ils nous ont assuré qu'il y aurait des investissements sur des embauches, sur de la rénovation. En tout cas, on est face à quelqu'un qui tient à avoir Casino et qui fait les démarches nécessaires dans ce sens-là. »

    Un amoureux du ballon rond

    Grand amateur de football, la galaxie Kretínsky compte aussi le club le plus titré de République tchèque, l'AC Sparta Prague, qu'il acquiert en 2004. Depuis, il s'est aussi offert une part du club anglais West Ham. Selon le journal L'Équipe, une clause lui permettrait même de prendre le contrôle du club à moyen-terme. Son nom a également circulé plus tôt dans l'année au sujet d'une éventuelle reprise de l'ASSE, le club de Saint-Étienne, en difficulté financière. Une rumeur fondée principalement sur une coïncidence : le partenaire historique des Verts n'est autre que Casino.

    5 min
  • Les Aponte, la discrète famille à la tête de l'empire MSC

    Le conseil de l'Organisation maritime mondiale (OMI) est réuni en ce moment pour sa 129e session, au cours de laquelle elle a révisé les objectifs de décarbonation du secteur. L'occasion pour RFI de vous proposer, non pas un portrait, mais une photo de famille : celle des Aponte, propriétaires de MSC, devenue, l'an dernier, numéro un mondial du transport maritime.  

    Toujours à la barre du paquebot familial : Gianluigi Aponte, qui a le pied marin depuis le début. Un diplôme de l'Académie maritime italienne en poche, cet Italien originaire de Sorrente, au sud de Naples, commence « comme capitaine sur un petit bateau de tourisme que vous auriez pu croiser en allant en vacances dans le golfe de Naples », raconte Sylvain Besson, journaliste dans la cellule investigation de Tamedia et auteur d'une enquête sur la famille Aponte. « Sa famille était active dans ce domaine. »

    La légende veut que ce soit sur l'une des navettes pour Capri qu'il rencontre sa femme, Rafaela Diamant, fille d'un banquier basé en Suisse. Banquier, il le deviendra aussi pour quelques années avant que l'appel de la mer ne se fasse entendre à nouveau. Gianluigi Aponte et sa femme achètent alors un premier navire. L'aventure commence. Le succès est au rendez-vous. « Gianluigi Aponte a cette particularité d'être un excellent commerçant, souligne Yann Allix, délégué général de la fondation Séfacil. Il va développer des services en utilisant souvent au départ des navires de seconde main. Il va toujours être très compétitif. »

    Il opère ensuite la mue vers les porte-conteneurs et MSC croît peu à peu jusqu'à revendiquer une flotte de 760 bateaux, sans oublier les paquebots. Une ascension que Gianluigi Aponte « construit en dehors des circuits financiers traditionnels, résume Yann Allix. C'est une entreprise qui revendique son indépendance, qui grandit par croissance uniquement endogène, et qui ne va pas sur les marchés pour lever des capitaux. »

    À lire aussiAccord international en demi-teinte pour réduire la pollution du secteur maritime

    Organigramme familial

    Une entreprise familiale donc. Rafaela, la femme de Gianluigi Aponte, est chargée de la décoration des paquebots ; Diego, leur fils, a été nommé PDG de MSC Mediterranean Shipping Company SA ; Alexa, leur fille, est directrice financière. Gendre et belle-fille sont également de la partie.   

    « Selon la réputation de MSC, Gianluigi décide dans une structure très pyramidale, il connaît à peu près toutes ses lignes, tous ses navires, explique encore le délégué général de la fondation Séfacil. L'héritage de Gianluigi, c'est que Diego reproduit un peu cette manière de prendre des décisions. Cela a un énorme avantage : c'est une entreprise qui peut prendre des décisions très rapides. »

    Et si Diego Aponte est devenu PDG de MSC Mediterranean Shipping Company SA en 2014, « le père de famille n'a pas levé le pied. C'est en tout cas le message officiel », assure Sylvain Besson, avant de poursuivre : « Il n'a pas lâché la bride à ses enfants, c'est toujours lui qui est à la manœuvre. »  

    Le goût de la discrétion

    Et comme MSC n'est pas cotée en bourse, les affaires de famille restent en famille. L'entreprise ne publie pas ses résultats.  

    Selon une estimation diffusée dans le média suisse Le Matin dimanche, la compagnie basée à Genève pèserait dans les 100 milliards de dollars. Forbes classe Gianluigi Aponte au 47e rang des personnes les plus riches du monde avec une fortune estimée à 31 milliards de dollars. Sa femme, Rafaela Aponte, qui détient la moitié de l'entreprise, est même dans le top 10 des femmes les plus riches du monde. Des estimations donc. « Ce que l'on sait, en revanche, c'est que ce n’est pas une famille qui dépense de manière exubérante son argent, commente Sylvain Besson. Certes, ils ont quelques belles choses. Gianluigi Aponte a un yacht mais il ne dépense pas de manière démonstrative. »

    À lire aussiPourquoi la transition énergétique du fret maritime patine

    Les Aponte goûtent la discrétion et pas seulement sur les questions de finances. Leurs interventions médiatiques restent rares. Discrets, mais présents un peu partout. Dans pas moins de 155 pays. Entre autres en Afrique. La première ligne créée par le couple Aponte dans les années 1970, c'était d’ailleurs Anvers-Mogadiscio. Le début de l'histoire africaine de leur empire.

    Et puis, « MSC est revenu peut-être encore plus fort en Afrique il y a un peu plus d'une décennie, avec une stratégie très particulière, analyse Yann Allix. Ils ont fait de Lomé, au Togo, un hub, c'est-à-dire une zone d'éclatement de marchandises sur toute l'Afrique de l'Ouest, sur toute l'Afrique du Centre. Ils ont développé des services avec l'Asie vers l'Afrique, des services directs avec des temps de transit beaucoup plus courts et avec des navires beaucoup plus gros ».

    Rachat d'actifs de Bolloré en Afrique

    Le point d'orgue, c'est le rachat, finalisé en décembre dernier, de Bolloré Africa Logistics. Bien que la croissance de MSC ait longtemps été organique, « ce n'est pas un changement de stratégie, estime Sylvain Besson. C'est plutôt un changement d'échelle au sens où maintenant ils ont les moyens de réaliser des acquisitions énormes ».

    Les emplettes de la famille Aponte ces dernières années, ne se limitent pas à Bolloré Africa Logistics. Au bénéfice de la hausse des prix du fret liée à la pandémie de Covid-19, MSC a agrandi sa flotte.  

    La famille Aponte a aussi des liens en France et ils font des remous. Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, est un cousin éloigné de Rafaela Aponte. Il est soupçonné d'avoir participé en tant que haut fonctionnaire entre 2009 et 2016 à plusieurs décisions relatives à MSC. Le bras droit d'Emmanuel Macron a été mis en examen pour prise illégale d'intérêt.

    5 min

About Aujourd'hui l'économie, le portrait

From the publisher's feed

Chaque vendredi, le service éco de RFI vous a proposé de découvrir une personnalité qui fait l'actualité économique de la semaine. Cette chronique n'est plus diffusée. Mais la chronique Aujourd'hui…

More shows like Aujourd'hui l'économie, le portrait

Dans la peau by RFI

Dans la peau

3 Listeners

100 % création by RFI

100 % création

1 Listeners

8 milliards de voisins by RFI

8 milliards de voisins

13 Listeners

Afrique économie by RFI

Afrique économie

0 Listeners

Journal Monde by RFI

Journal Monde

25 Listeners

Le conseil santé by RFI

Le conseil santé

3 Listeners

Musiques du monde by RFI

Musiques du monde

2 Listeners

Si loin si proche by RFI

Si loin si proche

0 Listeners

Priorité santé by RFI

Priorité santé

21 Listeners

Sur le pont des arts by RFI

Sur le pont des arts

0 Listeners

Reportage Afrique by RFI

Reportage Afrique

2 Listeners

Parents, enfants, d’ici et d’ailleurs by RFI

Parents, enfants, d’ici et d’ailleurs

4 Listeners

Le goût du monde by RFI

Le goût du monde

1 Listeners

Le coq chante by RFI

Le coq chante

4 Listeners

Ondes de choc by RFI

Ondes de choc

0 Listeners

07H15 by RFI

07H15

1 Listeners

Les mots des JO by Français Facile - RFI

Les mots des JO

0 Listeners

La fabrique des fake news by RFI

La fabrique des fake news

0 Listeners

Cinéastes d’Afrique by RFI

Cinéastes d’Afrique

0 Listeners

Invité Afrique Midi by RFI

Invité Afrique Midi

0 Listeners