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Créée dans le cadre du dispositif 4x4 des Tréteaux de France, la pièce Au bout de ma langue – انا لا اشتكي, écrite par Simon Grangeat, raconte le déracinement, l'attachement à sa terre et la difficulté à se reconstruire dans une nouvelle culture, par un angle bien précis : celui du langage. Un petit garçon, Taym, arrive en France à 9 ans, après avoir fui la violence de son pays. Agressé par une langue qu'il ne comprend pas, incapable de se faire entendre, Taym plonge dans le mutisme jusqu'à la reconstruction. Rencontre avec la metteuse en scène Tal Reuveny.
RFI : Tal Reuveny, dans Au bout de ma langue – انا لا اشتكي, vous racontez l'histoire d'un petit garçon, Taym. Il arrive en France à l'âge de 9 ans, sans parler la langue, et s'enferme dans le mutisme comme mécanisme de protection. De quelle manière ce texte a-t-il résonné en vous ?
Tal Reuveny : Cela a beaucoup fait écho à ma vie. Moi aussi, je suis arrivée en France il y a dix ans, presque onze maintenant, et je ne parlais pas un mot de la langue. Je me souviens de mon stress la veille de mon départ. J'ai appelé une amie pour lui demander : « Comment on dit ''merci'' ? » (rires). C'était ça, mon niveau de français avant d'arriver. Depuis, je vis ma vie en français, cette langue est entrée dans ma vie. Je me reconnais beaucoup dans l'histoire de Taym, à quel point c'était compliqué de rentrer dans une autre culture, une autre langue ; mais aussi à quel point c'était émouvant et transformatif de traverser cela. Lorsque notre cerveau arrive à faire les deux en même temps, ça ouvre une richesse aussi en nous, en tant qu'humains.
Un des gros questionnements de la pièce, c'est justement que ce petit garçon a peur de disparaître, comme si cette nouvelle identité allait effacer l'identité syrienne qu'il avait jusque-là. Votre pièce montre qu'en réalité, on peut cumuler les deux : on n'a pas à s'effacer.
C'est vrai, et j'ai trouvé l'écriture de Simon Grangeat très impressionnante. Simon a vécu en France toute sa vie, il n'a pas traversé lui-même cette expérience. Mais il a réussi à comprendre profondément cette peur de se perdre dans cette expérience d'immigré, dans le fait d'apprendre une nouvelle langue. Cette peur existe, et pour une raison : c'est vrai que quand on cumule une autre langue, une petite partie de nous doit faire de la place. À terme, ces deux réalités peuvent vivre ensemble, mais cela prend du temps. Et dans l'histoire de Taym, c'est encore plus violent : il se retrouve sans repères lorsque sa mère décide d'arrêter de parler en arabe à la maison. Pour lui, c'est ça, le plus violent dans son histoire.
Donc cela amène aussi la question de comment faire, ici en France, pour accueillir d'autres langues, d'autres cultures, et pour ne pas obliger les autres à effacer leur identité, qu'on puisse aussi profiter de cette multiculturalité, ici, en France.
Effectivement, dans le court texte qui accompagne la pièce, vous expliquez qu'arriver dans un pays avec une langue qu'on ne comprend pas, c'est une violence symbolique. De quelle manière ?
C'est une violence symbolique, mais c'est aussi technique. On ne sait pas ce qui se passe autour de nous. On n'a pas de clés de parole, c'est vrai. Mais on n'a pas non plus les clés de politesse, de l'humour... Et c'est comme si on enlevait une partie de notre personnalité, de ce qu'on était dans notre pays d'avant. On ne peut plus être rigolo, cynique... On perd beaucoup de qui on est. Et on doit, petit à petit, soit réinventer qui nous sommes, soit reprendre ça dans une autre langue, avec une autre culture, avec d'autres références. Donc oui, la violence est symbolique mais aussi technique.
La pièce parle du silence de ce petit garçon, et pourtant, il y a tout un travail autour des sons, des enregistrements, des voix...
Pour parler de l'absence de quelque chose, il faut déjà remplir la scène et l'expérience du public des choses qu'après on va enlever. Donc, le silence et puis les chansons ; le silence et puis la parole ; le monologue intérieur de Taym... Oui, cette pièce parle du silence, mais de manière très sonore. Taym a fermé sa bouche, mais pas ses oreilles, et il a beaucoup écouté. C'est pour cela aussi qu'on a choisi de mettre le public dans une position où il doit être vigilant, écouter, ne pas comprendre. Il y a beaucoup de parties en arabe, qui ne sont pas traduites, et c'est fait exprès. C'est une manière de se mettre à la place de Taym, et de comprendre pourquoi ce silence est arrivé en lui.
On a aussi voulu faire comprendre au public qu'il n'a pas besoin de tout comprendre tout le temps, et de l'inviter à vivre cette expérience joyeuse de projeter, d'imaginer, d'être actif, et de ne pas être toujours baigné dans la langue, le mot, l'explication. C'est même mieux, parfois, de ne pas tout comprendre : on fait attention aux expressions du visage, aux silences... Quand on enlève la langue, on écoute les choses qu'on n'a pas l'habitude d'écouter.
Cette pièce est dévoilée dans un contexte politique très particulier en France : montée de l'extrême droite, renfermement sur soi, etc. Quelle importance cela donne-t-il à la pièce ?
On vit dans un moment horrible, difficile. On voit des horreurs... Cette pièce, c'est notre petite façon à nous d'essayer de montrer à quel point l'inconnu nous met dans une situation de jugement, et même de préjugé. Cela nous empêche d'approcher l'autre, de mieux le comprendre, de faire les liens. Et donc, évidemment, cette pièce aujourd'hui, c'est une pièce politique.
"Au bout de ma langue," pièce de Simon Grangeat, mise en scène de Tal Reuveny, avec Omar Salem. Les 20 et 21 mars 2026 au Maif Social Club à Paris, puis les 18 et 22 avril au Lavoir moderne parisien, et du 7 au 23 juillet dans le cadre du "off" d'Avignon.
À lire aussiFestival d'Avignon : deux «seuls en scène» du OFF autour de la famille
By RFICréée dans le cadre du dispositif 4x4 des Tréteaux de France, la pièce Au bout de ma langue – انا لا اشتكي, écrite par Simon Grangeat, raconte le déracinement, l'attachement à sa terre et la difficulté à se reconstruire dans une nouvelle culture, par un angle bien précis : celui du langage. Un petit garçon, Taym, arrive en France à 9 ans, après avoir fui la violence de son pays. Agressé par une langue qu'il ne comprend pas, incapable de se faire entendre, Taym plonge dans le mutisme jusqu'à la reconstruction. Rencontre avec la metteuse en scène Tal Reuveny.
RFI : Tal Reuveny, dans Au bout de ma langue – انا لا اشتكي, vous racontez l'histoire d'un petit garçon, Taym. Il arrive en France à l'âge de 9 ans, sans parler la langue, et s'enferme dans le mutisme comme mécanisme de protection. De quelle manière ce texte a-t-il résonné en vous ?
Tal Reuveny : Cela a beaucoup fait écho à ma vie. Moi aussi, je suis arrivée en France il y a dix ans, presque onze maintenant, et je ne parlais pas un mot de la langue. Je me souviens de mon stress la veille de mon départ. J'ai appelé une amie pour lui demander : « Comment on dit ''merci'' ? » (rires). C'était ça, mon niveau de français avant d'arriver. Depuis, je vis ma vie en français, cette langue est entrée dans ma vie. Je me reconnais beaucoup dans l'histoire de Taym, à quel point c'était compliqué de rentrer dans une autre culture, une autre langue ; mais aussi à quel point c'était émouvant et transformatif de traverser cela. Lorsque notre cerveau arrive à faire les deux en même temps, ça ouvre une richesse aussi en nous, en tant qu'humains.
Un des gros questionnements de la pièce, c'est justement que ce petit garçon a peur de disparaître, comme si cette nouvelle identité allait effacer l'identité syrienne qu'il avait jusque-là. Votre pièce montre qu'en réalité, on peut cumuler les deux : on n'a pas à s'effacer.
C'est vrai, et j'ai trouvé l'écriture de Simon Grangeat très impressionnante. Simon a vécu en France toute sa vie, il n'a pas traversé lui-même cette expérience. Mais il a réussi à comprendre profondément cette peur de se perdre dans cette expérience d'immigré, dans le fait d'apprendre une nouvelle langue. Cette peur existe, et pour une raison : c'est vrai que quand on cumule une autre langue, une petite partie de nous doit faire de la place. À terme, ces deux réalités peuvent vivre ensemble, mais cela prend du temps. Et dans l'histoire de Taym, c'est encore plus violent : il se retrouve sans repères lorsque sa mère décide d'arrêter de parler en arabe à la maison. Pour lui, c'est ça, le plus violent dans son histoire.
Donc cela amène aussi la question de comment faire, ici en France, pour accueillir d'autres langues, d'autres cultures, et pour ne pas obliger les autres à effacer leur identité, qu'on puisse aussi profiter de cette multiculturalité, ici, en France.
Effectivement, dans le court texte qui accompagne la pièce, vous expliquez qu'arriver dans un pays avec une langue qu'on ne comprend pas, c'est une violence symbolique. De quelle manière ?
C'est une violence symbolique, mais c'est aussi technique. On ne sait pas ce qui se passe autour de nous. On n'a pas de clés de parole, c'est vrai. Mais on n'a pas non plus les clés de politesse, de l'humour... Et c'est comme si on enlevait une partie de notre personnalité, de ce qu'on était dans notre pays d'avant. On ne peut plus être rigolo, cynique... On perd beaucoup de qui on est. Et on doit, petit à petit, soit réinventer qui nous sommes, soit reprendre ça dans une autre langue, avec une autre culture, avec d'autres références. Donc oui, la violence est symbolique mais aussi technique.
La pièce parle du silence de ce petit garçon, et pourtant, il y a tout un travail autour des sons, des enregistrements, des voix...
Pour parler de l'absence de quelque chose, il faut déjà remplir la scène et l'expérience du public des choses qu'après on va enlever. Donc, le silence et puis les chansons ; le silence et puis la parole ; le monologue intérieur de Taym... Oui, cette pièce parle du silence, mais de manière très sonore. Taym a fermé sa bouche, mais pas ses oreilles, et il a beaucoup écouté. C'est pour cela aussi qu'on a choisi de mettre le public dans une position où il doit être vigilant, écouter, ne pas comprendre. Il y a beaucoup de parties en arabe, qui ne sont pas traduites, et c'est fait exprès. C'est une manière de se mettre à la place de Taym, et de comprendre pourquoi ce silence est arrivé en lui.
On a aussi voulu faire comprendre au public qu'il n'a pas besoin de tout comprendre tout le temps, et de l'inviter à vivre cette expérience joyeuse de projeter, d'imaginer, d'être actif, et de ne pas être toujours baigné dans la langue, le mot, l'explication. C'est même mieux, parfois, de ne pas tout comprendre : on fait attention aux expressions du visage, aux silences... Quand on enlève la langue, on écoute les choses qu'on n'a pas l'habitude d'écouter.
Cette pièce est dévoilée dans un contexte politique très particulier en France : montée de l'extrême droite, renfermement sur soi, etc. Quelle importance cela donne-t-il à la pièce ?
On vit dans un moment horrible, difficile. On voit des horreurs... Cette pièce, c'est notre petite façon à nous d'essayer de montrer à quel point l'inconnu nous met dans une situation de jugement, et même de préjugé. Cela nous empêche d'approcher l'autre, de mieux le comprendre, de faire les liens. Et donc, évidemment, cette pièce aujourd'hui, c'est une pièce politique.
"Au bout de ma langue," pièce de Simon Grangeat, mise en scène de Tal Reuveny, avec Omar Salem. Les 20 et 21 mars 2026 au Maif Social Club à Paris, puis les 18 et 22 avril au Lavoir moderne parisien, et du 7 au 23 juillet dans le cadre du "off" d'Avignon.
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