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Chaque lundi nous vous envoyons à la fois un “Édito”, une interview avec un·e invité·e passionnant·e (francophone ou non) et quelques informations pour mettre la semaine à venir en perspective et rappeler les contenus mis en ligne la semaine précédente.
À l’agenda aujourd’hui 👇
* Mon “Édito” sur le design dans les services publics 👆
* Hilary Cottam sur la réinvention du contrat social
* Nos conversations à venir cette semaine
* Ce que vous avez peut-être manqué la semaine dernière
La gestion de cette pandémie montre à quel point notre système de santé et notre protection sociale, héritages précieux du XXe siècle, sont encore gérés comme au siècle dernier : de manière standardisée et rigide. En temps de pandémie, la bureaucratie organisée comme il y a 70 ans fait des malheureux : les règles sont parfois perçues comme absurdes car elles font fi des situations particulières, des individus et des relations humaines qu’ils entretiennent dans des réseaux uniques ; et tout le monde sent intuitivement que l’on pourrait faire mieux. Qu’il s’agisse de soigner, de limiter la contagion, de soutenir économiquement ou encore de vacciner, on se heurte à toutes les limites d’une organisation pensée pour un autre monde.
Les grands principes énoncés dans le fameux rapport Beveridge, publié en 1942, ont joué un rôle essentiel dans la construction des États-providence du XXe siècle, bien au-delà du Royaume-Uni qui l’a vu naître. Mais on pensait que ces services et protections ne pouvaient être démocratisées et généralisées qu’en niant (anonymisant) les individus et les relations humaines singulières qu’ils entretiennent dans leur famille et leur communauté. Sans doute y avait-il chez les travaillistes britanniques comme chez les communistes français qui ont inspiré notre Sécurité sociale, cette idée que les relations singulières sont quelque chose de fondamentalement « injuste », comme le népotisme à l'œuvre dans la reproduction du pouvoir.
La révolution numérique et le changement de paradigme qu’elle a provoqué doivent nous faire voir les choses autrement. Nous avons des problèmes nouveaux et des moyens nouveaux d’organiser les solutions pour les régler. Les moyens numériques permettent de personnaliser, d’apparier les individus par le biais des algorithmes devenus omniprésents. La Toile rend visibles les réseaux d’interactions qui nous soutiennent et nous définissent.
À certains égards, on pourrait dire qu’Hilary Cottam, entrepreneuse sociale, designer et professeure à l’IIPP (Institute for Innovation and Public Purpose) lancé par Mariana Mazzucato à UCL, poursuit le travail de Beveridge. Dans son livre Radical Help: How we can remake the relationships between us and revolutionise the welfare state (2018), elle explique comment on pourrait aujourd’hui transformer l’éducation, la santé, les services sociaux en mettant à profit les communautés qui nous entourent, en « itérant » et adaptant de manière collective les différentes formes de soutien qui nous sont nécessaires « du berceau au tombeau ». Immergée dans différentes communautés, Hilary utilise les principes du design :
Mon travail concerne le design. Nous avons besoin de designer les choses autrement. En tant qu’êtres humains, nous ne pourrons pas construire de meilleurs systèmes de soutien si nous n’intégrons pas cette idée du toucher, par exemple. Lentement mais sûrement, nous avons réduit notre humanité au contenu économique. Ce que j’essaie de faire dans mon travail, c’est en quelque sorte de redévelopper un système autour d’êtres humains entiers. Nous nous épanouissons lorsque nous pouvons nous toucher, lorsque nous pouvons nous identifier les uns aux autres, lorsque nous avons le temps de jouer, d’aimer, de vivre. Et toutes ces choses doivent être repensées et réintégrées.
La « démarche de conception par le design » est bien connue du monde des startups. Popularisée à Stanford dès les années 1980, elle a provoqué des changements profonds dans notre manière de travailler. C’est autour de la personne de Rolf Faste, professeur à Stanford, que le design a conquis la Silicon Valley, autour de l’idée qu’il fallait résoudre les problèmes en partant de la perception des besoins de la personne dans son ensemble. Aujourd’hui, les ressources, livres et experts du sujet ne manquent pas. Il est temps de s’approprier cette démarche pour transformer nos services publics de manière à affronter les défis d’aujourd’hui et de demain. Hilary Cottam et l’IIPP sont des sources d’inspiration.
👉 Découvrez ci-dessous quelques extraits de la transcription en français de ma conversation avec Hilary. La transcription intégrale, quant à elle, est réservée à nos abonnés. Et pour ceux qui souhaitent écouter la version originale en anglais, rendez-vous sur Building Bridges !
Comment réinventer notre contrat social ? (transcription intégrale en français de l’interview de Hilary Cottam et note de lecture sur son ouvrage Radical Help)—réservé aux abonnés.
Pandémie : les défis de l'école (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Pour en finir avec l'opposition public/privé (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Notre vision de l’âge tue (Édito par moi & extrait de l’interview d’Andrew Scott)—accessible à tous.
Innover dans les services publics (interview de Sébastien Soriano)—accessible à tous.
L’État entrepreneur (transcription intégrale en français de notre interview de Mariana Mazzucato)—réservé aux abonnés.
L’idée de base de ton livre Radical Help, c’est que pour repenser l'État-providence, il faut un nouveau modèle. Au cœur de cette nouvelle façon de penser se trouvent nos relations humaines et la force des communautés. La dynamique de changement est-elle plus forte maintenant ?
Radical Help, c’est l'histoire de 10 ans d'expérimentations et de recherche sur la façon dont nous pourrions concevoir un État providence du berceau à la tombe. Nous avons cet État providence conçu par William Beveridge dans l'après-guerre. D'une manière typiquement britannique, nous avons exporté notre modèle dans le monde entier. Et évidemment, en Allemagne, il est différent de celui de l'Italie, mais les grands principes de ces institutions et la façon dont elles fonctionnent dans le monde occidental sont assez similaires.
Ce cadre a complètement transformé la vie en Grande-Bretagne. Je suis convaincue depuis des décennies que ce système a atteint son terme. Il commençait déjà à s'effilocher. Et cela pour au moins trois raisons. Tout d'abord, nous sommes confrontés à des problèmes différents. Par exemple, l'adolescence comme concept, cela n'existait même pas quand notre Etat-providence a été conçu. Maintenant, nous savons grâce aux neurosciences que cette période est incroyablement importante pour le développement de millions de connexions neurales. Si quelque chose tourne mal dans la petite enfance, c'est une chance de se redévelopper. Mais en termes de soutien social, nous ne pensons pas du tout de cette manière car nos systèmes sont divisés par groupes d'âge rigides.
La première chose, c’est donc de comprendre que nous faisons face à des défis nouveaux, démographiques, écologiques de nature différente. Ce n'est pas seulement qu'ils n'ont pas été prévus, mais c’est aussi qu’il faudrait travailler avec les gens de manière différente. Il s'agit de travailler de manière relationnelle. Or nos services n'ont pas été conçus pour ça.
La deuxième chose, c'est le contexte culturel et technologique. Nous vivons une révolution technologique qui a tout changé, de la façon dont nous élevons nos enfants à la façon dont nous dormons, dont nous travaillons. Je suppose que l'élément critique ici, c’est que les systèmes de protection sociale ont été conçus autour de l’idée de la famille nucléaire blanche et celle que les femmes s'occupent des enfants. Donc tout l'édifice est construit sur cette idée que les soins aux enfants, aux personnes âgées, à la communauté se font sans rémunération, dans l’intimité. Or depuis 1960, il est en panne et maintenant il est en crise complète.
Et …
Bonjour à tous ! Cette édition vous donne accès en exclusivité à la traduction en français de la conversation que j’ai eue il y a peu avec Hilary Cottam, l’autrice du livre Radical Help: How We Can Remake the Relationships Between Us & Revolutionise the Welfare State (2018), dont la lecture a profondément influencé ma propre réflexion sur l’avenir du travail (j’ai cité son ouvrage abondamment dans mon livre Du labeur à l’ouvrage en 2019). Nous nous sommes rencontrées à Londres cette année-là et sommes restées en contact depuis.
Comment soutenir les travailleurs au XXIe siècle ? Quelles formes devraient prendre les services publics pour répondre à des besoins qui ont évolué avec le temps ? Le Royaume-Uni a donné naissance à William Beveridge et au NHS – à l’idée même d’un État-providence qui soutient les individus « du berceau au tombeau » (from cradle to grave). Au passage, c’est aussi l’un des pays où cet État-providence s’est désagrégé le plus vite. La pandémie a révélé à quel point cette désagrégation est allée loin : le pays bat des records en nombre de décès et en problèmes sociaux.
Mais c’est aussi là que l’on trouve aujourd’hui un renouveau salutaire de la réflexion sur le rôle de l’Etat, l’importance du design dans les services publics, la réinvention des syndicats ou encore le futur du travail. On peut citer le travail de la RSA (Royal Society of the Arts, Manufactures & Commerce), une institution pluri-disciplinaire créée au XVIIIe siècle qui a compté Adam Smith, Karl Marx et Charles Dickens parmi ses membres. La RSA a créé il y a quelques années un laboratoire consacré au future of work dont les travaux sont toujours passionnants (et dont je suis membre du comité consultatif). On peut citer aussi le plus récent Institute for Innovation and Public Purpose créé par Mariana Mazzucato à UCL. C’est avec Mazzucato que travaille Hilary Cottam.
Hilary fait partie des personnes dont la réflexion et le travail m’inspirent le plus aujourd’hui. Elle a mis le design et l’expérience de terrain au coeur de son travail, de sorte qu’on pourrait sans doute la qualifier aussi d’entrepreneure. Titulaire d’un doctorat en sciences sociales (elle est incollable sur Beveridge) et professeure honoraire à l’IIPP, elle n’a de cesse de confronter la théorie et la pratique. C’est ce qui fait toute la richesse de son livre Radical Help. Ce livre passionnant a l’ambition d’expliquer comment nous pouvons redéfinir l'État-providence aujourd’hui.
L'État-providence tel qu’on l’a imaginé au siècle dernier a été révolutionnaire : il a permis à des centaines de milliers de personnes de sortir de la pauvreté, il leur a fourni un système de santé qui a contribué à augmenter la durée et la qualité de leur vie, un logement décent, une bonne éducation et la sécurité. Mais il est aujourd'hui en partie dépassé, explique Hilary. Il s'agit d'un système « de masse » coûteux qui gère les risques et les besoins de façon standardisée alors que l’on pourrait aujourd’hui faire les choses autrement. Surtout, le système nie les relations et les réseaux humains singuliers qui jouent le rôle le plus important dans la vie des gens.
Aujourd'hui, nous sommes confrontés à de nouveaux défis. Nos ressources ont changé. Il faudrait pouvoir utiliser les principes du design pour mettre à jour nos services, et mieux assurer la collaboration des systèmes publics, privés, domestiques et communautaires pour faire face à ces défis. Hilary Cottam présente dans son livre cinq “Expériences de terrain” pour illustrer la manière dont le design fait la différence et dont on peut faire levier des relations singulières qui entourent les individus.
Hilary commence son récit dans un lotissement de Swindon où les familles qui ont passé des années à être connues des services sociaux sans que leur situation ne s’améliore jamais sont (enfin) aidées à concevoir leur propre voie de sortie. Puis elle évoque l’expérience qu’elle a faite avec des jeunes pour les aider à établir de nouveaux liens – avec des résultats remarquables. La troisième expérience concerne les soins de santé. La quatrième, le monde du travail. Et la dernière, le soutien aux personnes âgées. Dans les cinq expériences, la communauté et les individus (bottom up) travaillent main dans la main avec des professionnels pour imaginer les solutions pour régler leurs problèmes.
Au cœur du « design » d’Hilary, il y a les relations humaines. Cette crise que nous traversons actuellement en montre (cruellement) le caractère essentiel. Sans les familles, les communautés et les relations singulières nouées par les individus, il est impossible de développer les capacités essentielles dont nous avons besoin pour nous épanouir. Radical Help décrit les principes qui sous-tendent l'approche qui permet de relever les défis de la transition. Elle est audacieuse – et pratique. Radical Help offre une vision nouvelle, une approche qui peut nous permettre d’être soutenus à nouveau, du berceau à la tombe.
👉 What we need to flourish in this century (interview intégrale en anglais de Hilary Cottam dans Building Bridges)
👉 Pour en finir avec l’opposition public/privé (conversation “À deux voix”)
👉 L’État entrepreneur (interview de Mariana Mazzucato)
Bonjour à tous. Je suis Laetitia Vitaud, la fondatrice du podcast Building Bridges. Pour cet épisode, je suis très heureuse d'accueillir Hilary Cottam, une penseuse, une designer et entrepreneure sociale qui a imaginé de nouveaux systèmes pour transformer radicalement l'État-providence britannique. L'année dernière, elle a reçu un OBE, un prix de l'Ordre de l'Empire britannique, pour son travail sur l'avenir de l'État-providence. Son livre, Radical Help: How We Can Remake the Relationships Between US and Revolutionise the Welfare State, a été publié en 2018.
Hilary est également professeure à l'Institute for Innovation and Public Purpose (IIPP) avec Mariana Mazzucato que j'ai interviewée pour ce podcast il y a quelques semaines. Merci, Hilary, d’avoir accepté mon invitation.
Merci, Laetitia, je suis heureuse de passer ce moment avec toi. J’ai vraiment hâte d'avoir cette conversation avec toi.
Moi aussi. J'ai beaucoup de questions à te poser car cette pandémie semble avoir rendu ton travail encore plus pertinent qu'il ne l'était déjà. Mais commençons par une question un peu personnelle. La dernière fois que nous nous sommes rencontrées, c'était en mars 2020, au début de la pandémie. Et je me souviens que nous étions déjà inquiètes toutes les deux de l’évolution de la pandémie. Cela fait donc environ dix mois. C’est curieux comme c’est devenu difficile d’appréhender le temps correctement.
Oui, exactement. Il y a une distorsion constante dans la façon dont nous percevons le temps.
Alors comment as-tu vécu ces dix mois qui ont suivi notre rencontre, qui ont été si bizarres et/ou douloureux pour beaucoup de gens ? Comment s’est passée l’année 2020 pour toi ?
Parce que le temps a été si étrange, il est assez difficile de faire ce travail mental de revenir en arrière. Oui, nous avons eu ce dîner. C’est comme si ce monde avait complètement disparu. Sur le plan pratique, c'était difficile. Mon nouveau travail est un travail pour préparer l’avenir mais je n'ai pas pu poursuivre mes recherches actuelles, qui doivent se dérouler dans des comités aux côtés de travailleurs de toutes sortes.
Je n'ai pas pu le faire. Alors, ça a été dur. Presque du jour au lendemain, tout a basculé sur le plan professionnel, parce que, comme tu dis, les idées contenues dans le livre Radical Help sont devenues plus personnelles. Les gens sont venus me voir en me disant : "Pouvez-vous m'aider à faire ça maintenant ?” Cela m'a soudain semblé moins radical et plus urgent, je pense. Et ça a été si étrange aussi parce que ceux d'entre nous qui ont de l’espace (maison, jardin) ont réalisé à quel point nous avons de la chance de pouvoir nous débrouiller.
J'ai fait beaucoup de jardinage. J'ai fait pousser beaucoup de légumes, même si c'est beaucoup plus difficile. Comme tu le sais en me lis…
Notre premier podcast “À deux voix” 🎧 de la semaine est consacré à Jeff Bezos, après l’annonce qu’il laisserait sa place de PDG d’Amazon à Andy Jassy en juin 2021.
Jeff Bezos n’est pas le premier PDG-fondateur de l’économie numérique à céder sa place à la génération suivante. Mais l’annonce il y a quelques jours de son départ l’été prochain a tout de même fait l’effet d’une surprise. Serait-ce le signe qu’Amazon est passée au “Jour 2” ? (“Always Day One” est l’une des mantras de Bezos.)
Après 27 ans à la tête d’Amazon, Bezos laisse la place à Andy Jassy, l’actuel patron d’Amazon Web Services, la division d’Amazon qui propose des services de cloud computing à la demande pour les entreprises (et particuliers) et représente (de très loin) la première source de bénéfices de l’entreprise.
Depuis 1994, quand il a créé son entreprise avec son épouse MacKenzie dans le garage de ses parents à Seattle, Bezos a fait d’Amazon l’une des trois entreprises dont la capitalisation boursière est la plus élevée – une entreprise si dominante qu’on l’accuse d’être un quasi-monopole sur certains marchés, et le symbole des grandes transformations de notre temps (en matière d’usages, de commerce, de travail).
Nicolas et moi abordons plusieurs questions dans cette conversation “À deux voix” :
* Qui est Jeff Bezos et d’où vient-il ? Fils d’une teen mom, adopté par son beau-père immigré cubain (Miguel Bezos), Jeff n’est pas un héritier. Il a montré très tôt une intelligence hors norme qui l’a amené à faire des études brillantes.
* Comment a-t-il créé Amazon en 1994 ? Et pourquoi à Seattle ? Bezos a traversé l’Amérique d’Est en Ouest pour créer Amazon. Loin de la Silicon Valley, Seattle était sans doute la ville idéale. Nous expliquons pourquoi.
* Quel rôle a joué la crise des dotcoms dans la réussite d’Amazon ? Jusqu’au début des années 2000, Amazon était déficitaire. La crise de 2000 a marqué un tournant décisif dans l’histoire de l’entreprise.
* Pourquoi l’obsession de l’expérience client est-elle au cœur du modèle d’Amazon ? À bien des égards, Amazon emprunte une partie de l’ADN de Walmart, le géant américain de la grande distribution fondé par Sam Walton.
* Pourquoi Amazon n’existerait peut-être plus sans AWS ? Activité à rendements d’échelle décroissants et marges presque nulles, le commerce en ligne requiert des investissements considérables. Sans une autre activité à rendements d’échelle croissants (AWS), Amazon n’aurait pas pu devenir une entreprise numérique.
* Pourquoi la haine de Trump et les attaques personnelles ne sont-elles pas juste des faits divers ? Trump voue une haine sans borne à Bezos. Mais sa tentative de faire chuter Bezos par un scandale médiatique s’est soldée par un échec.
Nicolas a beaucoup écrit sur le sujet d’Amazon, notamment cet article de stratégie, publié il y a quelques années, “11 Notes on Amazon” (seulement en anglais) – l’un de ses essais en ligne les plus lus ! Il y explique (entre autre choses) le rôle qu’a joué la bulle de la fin des années 1990. En voici un petit extrait :
Lorsque la bulle technologique a éclaté en 2000, elle n'a pas détruit toute l'économie numérique. Au contraire, comme l'expliquent Carlota Perez et William Janeway, elle a marqué le début de la phase de déploiement qui a vu les entreprises numériques entrer dans des secteurs tels que la santé, la construction automobile, l'énergie et l'éducation. Mais la bulle a été une période difficile pour les entreprises numériques de l'époque, surtout si elles avaient de faibles marges. Amazon a survécu en licenciant des travailleurs et en réduisant encore plus les coûts, mais ce fut un choc. Il fallait faire quelque chose pour se prémunir contre ces faibles marges et devenir enfin une entreprise technologique.
Comme Brad Stone l’explique dans son livre The Everything Store, c’est Tim O'Reilly qui a fourni la solution à Bezos. “Pourquoi ne pas ouvrir ton infrastructure pour faire levier de la participation des utilisateurs et faire contribuer des personnes extérieures au processus d'évolution de l'entreprise ?” Cela a marqué le jour où Amazon est entrée dans l'économie numérique : non seulement en utilisant la technologie numérique pour prendre les commandes et traiter les paiements, mais aussi en l'exploitant pour que l'ensemble du modèle commercial crée plus de valeur. Le marché de la société pour les vendeurs tiers avait été lancé en novembre 2000. Amazon Web Services a été conçu en 2002. Après avoir réalisé son premier bénéfice trimestriel au quatrième trimestre 2001, Amazon a finalement atteint le seuil de rentabilité en 2003.
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(Générique : Franz Liszt, Angelus ! Prière Aux Anges Gardiens—extrait du disque Miroirs de Jonas Vitaud, NoMadMusic.)
Chaque lundi nous vous envoyons à la fois un “Édito”, une interview avec un·e invité·e passionnant·e (francophone ou non) et quelques informations pour mettre la semaine à venir en perspective et rappeler les contenus mis en ligne la semaine précédente. Cette semaine, l’Édito et l’interview (avec Lavinia Ionita) se suivent dans la version audio 🎧
À l’agenda aujourd’hui 👇
* Mon “Édito” sur la santé mentale à l’ère du COVID-19
* Laetitia discute du stress avec Lavinia Ionita
* Nos conversations à venir cette semaine
* Ce que vous avez peut-être manqué la semaine dernière
L’année dernière était celle des arbitrages. Faut-il confiner ou bien laisser les gens aller et venir comme bon leur semble ? Faut-il multiplier les tests ou bien concentrer les efforts sur les plus fragiles ? Faut-il soutenir les entreprises ou les ménages ? Comme dans tous les pays, les pouvoirs publics français ont beaucoup hésité dans la formulation de ces arbitrages, et ont parfois changé de doctrine en cours de route.
En cette année 2021, cependant, les arbitrages sont rendus plus difficiles par un facteur inédit : la santé mentale fait son entrée dans l’équation ! Les individus sont usés par des mois de contraintes et de changements de pied. Ils sont anxieux face à l’incertitude qui entoure la campagne de vaccination. Leur confiance dans les pouvoirs publics s’est érodée. Toute la société semble être au bord de la crise de nerfs.
Prenons, d’abord, le cas des personnes âgées. Les travaux sur les effets mortifères de la solitude ne sont pas nouveaux : on sait depuis longtemps que celle-ci tue à petit feu. L’absence de toucher, de stimulations, d’interactions sociales de toute sorte ont un impact sur la condition mentale, mais aussi sur la condition physique. Pendant un temps, cette solitude n’a concerné qu’une minorité de personnes âgées qui n’avaient pas de conjoint, ni de famille proche ou un cercle d’amis entretenu au fil des ans. Mais à présent que les personnes âgées sont les plus vulnérables face à la pandémie, cette solitude mortifère est endémique dans toute cette classe d’âge.
Les problèmes de santé mentale touchent aussi les parents de jeunes enfants. Dans tous les pays où les écoles ont fermé sporadiquement ou durablement, les parents ont été confrontés à la difficulté à concilier vie professionnelle et éducation de leurs enfants. Les femmes, en particulier, ont commencé à se retirer massivement du marché du travail, interrompant leur carrière pour s’occuper de leurs ouailles. Les conséquences sont terribles sur le front économique : les écarts de revenus entre les femmes et les hommes sont repartis à la hausse. Elles sont tout aussi terribles sur le front de la santé mentale : burn-out, disputes, violence domestique, divorces sont devenus le lieu commun pour les familles qui n’arrivent plus à s’en sortir malgré les renoncements et les sacrifices, en particulier de la part des femmes.
Enfin, il y a les jeunes – enfants, adolescents ou jeunes adultes. On a longtemps négligé de prendre soin de ce segment de la population : non seulement les jeunes n’avaient pas grand chose à craindre du COVID-19, mais ils étaient souvent jugés responsables de la propagation du virus – exposant, par leur comportement soi-disant irresponsables, les personnes les plus vulnérables de leur entourage.
Or les jeunes, eux aussi, souffrent de la pandémie et voient leur santé mentale se détériorer. L’adolescence et les années d’études supérieures sont normalement une période d’exploration et de découverte, aujourd’hui empêchée par la pandémie. Cette vie sociale mise sur pause, ces relations non nouées, ces stimulations cognitives disparues ont des conséquences terribles et durables sur les individus concernés. Certains ont la “chance” de pouvoir se réfugier chez leurs parents, retrouvant ainsi un semblant de vie sociale. D’autres, qui pensaient avoir atteint l’âge de l’émancipation et restent loin de leur famille, le paient au prix fort : une terrible solitude, à l’image de leurs aînés, et des suicides qui commencent à se multiplier dans cette classe d’âge.
Un cercle vicieux est ainsi enclenché. L’année dernière, nous avons tous été impressionnés par la capacité des pouvoirs publics à mettre toute l’économie à l’arrêt dans le contexte d’une pandémie encore mal comprise et qu’on croyait passagère. Aujourd’hui, malheureusement, cette capacité n’existe plus. Les individus réalisent que tout cela se paie au prix d’une santé mentale dégradée. Certains se révoltent et refusent les injonctions de nos gouvernants. D’autres contournent les mesures pour tenter, tant bien que mal, de continuer à voir des gens et d’échapper ainsi à la solitude.
Il y aurait une manière de s’en sortir : saisir cette opportunité de tout réinventer – la manière dont on prend soin des personnes âgées, dont on éduque les enfants, dont on accueille les jeunes dans la vie active, dont on manage des équipes à distance. Mais les pouvoirs publics ne voient pas cette opportunité. Même si la pandémie s’éternise, son issue semble toujours trop proche pour que ça vaille la peine, à leurs yeux, d’engager ces ambitieux chantiers d’innovation institutionnelle et sociale.
Tout cela explique que notre société, malgré les progrès sur le front de la vaccination, soit au bord de la crise de nerfs. Collectivement, nous éprouvons un stress d’une violence inouïe – ou encore, comme Laetitia l’évoque dans sa conversation avec Lavinia Ionita, médecin, spécialiste du stress et entrepreneuse, nous sommes en train de faire un ulcère collectif. Pour aller plus loin, je vous encourage à écouter leur conversation dans son intégralité – et, bien sûr, à prendre soin de vous ❤️
Nous avions déjà interviewé le Dr Lavinia Ionita sur Nouveau Départ l’an dernier, après le premier confinement. Alors que la pandémie de Covid-19 s’éternise, le sujet de la santé mentale occupe aujourd’hui une place de plus en plus importante dans nos préoccupations. On parle davantage de l’angoisse des personnes âgées, du stress des parents de jeunes enfants, mais aussi de la détresse des étudiants.
Selon l’Observatoire de la vie étudiante, en septembre, 31% des étudiants présentaient des signes de détresse psychologique, 16,1% auraient eu une dépression sévère et 11,4% des idées suicidaires.
Dans ce contexte, parler du stress, cela n’est plus seulement un sujet individuel de développement personnel, mais davantage un sujet collectif et social, de développement « inter-personnel ».
Dans cette conversation, Lavinia rappelle ce qu’est la définition médicale du stress, la manière de le mesurer, et ses conséquences sur notre santé physique et mentale. Elle et Laetitia évoquent aussi la gestion du stress en temps de pandémie, ainsi que la question du télétravail.
Pandémie et stress : un ulcère collectif ? (note de lecture sur Zebras Don’t Get Ulcers de Robert Sapolsky + interview de Lavinia Ionita)—réservé aux abonnés.
Pandémie et démographie (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Notre vision de l’âge tue (“Édito” de Laetitia + extrait de notre interview d’Andrew Scott)—accessible à tous.
En finir avec l’âgisme (note de lecture + transcription intégrale en français de l’interview d’Andrew Scott)—réservé aux abonnés.
2021 : Se préparer à l’incertitude (“Édito” de Laetitia + extrait de notre interview de Vaughn Tan)—accessible à tous.
Pourquoi la France résiste tant au télétravail (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
La santé ou l’économie : faut-il choisir ? (“Édito” de Laetitia)—accessible à tous.
💪 Jeff Bezos : sa vie, son oeuvre
Mardi 9 février | Podcast “À deux voix” 🎧 consacré à Jeff Bezos, après l’annonce qu’il céderait sa place de PDG d’Amazon à Andy Jassy en juin 2021. Laetitia et moi discutons de la vie et du parcours de Jeff Bezos et faisons le bilan des 27 années qu’il a passées à la tête d’Amazon. Est-ce désormais le “deuxième jour” pour Amazon ?
❓ Comment prospérer après la pandémie ?
Mercredi 10 février | Interview de Hilary Cottam par Laetitia, dans le cadre du podcast Building Bridg…
Notre second podcast “À deux voix” 🎧 de la semaine est consacré aux nouvelles tendances en matière de logement. De la mobilité des nomades à la multiplication des foyers à plusieurs générations, en passant par l’installation d’un bureau à la maison, la pandémie révèle et accélère un certain nombre de transitions.
Le logement est devenu d’autant plus important que nous sommes nombreux à y passer beaucoup plus de temps pendant cette pandémie. Les inégalités de logement semblent exacerbées par la crise : les personnes qui vivent dans la promiscuité sont plus exposées à la maladie et aux conséquences dramatiques de la crise ; celles qui n’ont pas de bureau domestique pour travailler vivent plus mal le télétravail et les contrastes domestiques exhibés sur Zoom.De manière plus générale, la question du logement est au cœur des problèmes de notre temps : le réchauffement climatique, les inégalités économiques (notamment entre générations), la montée de la solitude, ou encore la dégradation de la santé mentale. Alors que la frontière entre vie privée et vie professionnelle continue de se brouiller, le logement est sous les feux des projecteurs de la pandémie.
À bien des égards, la crise actuelle révèle et accélère plusieurs grandes transformations en matière de logement :
* Les foyers avec plusieurs générations sous le même toit se multiplient. La tendance n’est pas nouvelle, mais s’est amplifiée avec le Covid. Aux États-Unis, plus de la moitié des jeunes adultes de moins de 30 ans habitent chez leurs parents (plus que de jeunes qui habitent en couple !). Les jeunes générations accèdent certes plus difficilement au logement que leurs aînés. Mais la remise en cause du modèle de la famille nucléaire, qui est une exception historique plutôt que la norme, est bienvenue !
* Les modèles alternatifs de logement se multiplient. La co-location, le co-living et les logements communautaires apportent des réponses au problème du logement cher, ainsi qu’une réponse à la montée de la solitude. Ces modèles alternatifs permettent aussi de mutualiser des services de proximité et d'améliorer la qualité de vie. Vivre en communauté, cela peut aussi permettre de se rendre des services (comme garder les enfants des autres) et d’aider ainsi les mères à faire face en mutualisant les tâches domestiques.
* Le « nomadisme digital » n’est plus du tout un phénomène marginal. Un an après le début de la pandémie, on observe une mobilité plus grande des actifs qui peuvent travailler de partout. Certains fuient les grandes villes pour aller vivre dans des villes « à taille humaine ». De nouvelles offres de logement flexible se multiplient à destination de ces nouveaux nomades qui ne veulent pas signer des locations de longue durée. Il faut dire aussi que les travailleurs qui ne peuvent brandir une fiche de paie en CDI (par exemple les freelances) sont plus nombreux qu’avant.
* Les télétravailleurs investissent massivement pour plus de confort domestique. Les carnets de commandes des artisans français sont plus remplis que jamais car beaucoup de Français rénovent et aménagent leur domicile pour pouvoir durablement mieux travailler de chez eux. Au Royaume-Uni, beaucoup de ces nouveaux télétravailleurs commandent des nouveaux sheds pour en faire leur bureau (The Economist a récemment publié un article sur le boom des sheds). Les investissements sont si massifs que tout indique que ces personnes-là n’ont aucune intention de retourner au bureau à temps plein quand nous pourrons enfin tourner la page de la pandémie.
* Les nouvelles tendances appellent des innovations en termes de plans d’urbanisme, mais aussi d’architecture. Qu’il s’agisse d’efficacité énergétique, d’aménagements d’espaces nouveaux (garages, parkings, zones commerciales…), de logements communautaires, ou encore de micro-maisons, il y a besoin d’innovation dans la construction, l’architecture, l’urbanisme et le monde associatif.
Laetitia partage aussi des réflexions glanées dans l’une de ses lectures du moment : Brave New Home: Our Future in Smarter, Simpler, Happier Housing de Diana Lind, une autrice américaine spécialiste en urbanisme que Laetitia va interviewer pour Nouveau Départ prochainement.
Pandémie et démographie (conversation “À deux voix”).
Construire plus, mieux et moins cher (conversation avec Pascal Chazal).
Immobilier : faut-il louer ou acheter ? (conversation “À deux voix”).
La vie périurbaine (conversation “À deux voix”).
COVID-19 et urbanisation : continuerons-nous d'habiter dans les villes ? (conversation avec Robin Rivaton).
Nos podcasts gratuits sont également accessibles sur Apple Podcasts et Spotify. Nouveau Départ a sa page LinkedIn et son compte Twitter : @_NouveauDepart_. Suivez-nous aussi individuellement sur LinkedIn (Laetitia & Nicolas) et sur Twitter (Nicolas & Laetitia).
(Générique : Franz Liszt, Angelus ! Prière Aux Anges Gardiens—extrait du disque Miroirs de Jonas Vitaud, NoMadMusic.)
Chaque lundi nous vous envoyons à la fois un “Édito”, une interview avec un·e invité·e passionnant·e (francophone ou non) et quelques informations pour mettre la semaine à venir en perspective et rappeler les contenus mis en ligne la semaine précédente.
À l’agenda aujourd’hui 👇
* Mon “Édito” sur l’absence de diversité dans les médias français 👆
* Nina Goswami sur le projet 50/50 à la BBC
* Nos conversations à venir cette semaine
* Ce que vous avez peut-être manqué la semaine dernière
Alors que la pandémie amplifie les inégalités économiques entre les femmes et les hommes, les médias de masse français ont tendance à rajouter une couche de sexisme : les inégalités de représentation dans les médias (audiovisuels et écrits) se sont accentuées pendant cette crise. Sur les plateaux, les épidémiologues, virologues, politologues, sociologues et autres experts en géopolitique sont presque toujours des hommes. Les grands médias français, c’est un peu comme les publicités des années 1950 : il faut un homme en blouse blanche pour vendre du dentifrice.
Il faut dire que c’est plus commode de faire revenir toujours les mêmes « experts » sur les plateaux plutôt que de se fatiguer à chercher des nouvelles voix (et les personnes les plus pertinentes sur un sujet). Les médias français ronronnent dans l’entre-soi. Ce n’est pas forcément un complot machiavélique pour empêcher les femmes (et toutes les personnes « autres ») de gagner en visibilité, c’est surtout une paresse intellectuelle.Après cinq années à Londres où je me suis nourrie essentiellement de médias britanniques (et américains), la pandémie (et le Brexit) m’ont ramenée sur le continent européen. Quand nous avons lancé Nouveau Départ avec Nicolas, j’ai donc entrepris d’inclure dans ma veille des médias français.
Avec le recul, le constat que je fais à propos du paysage médiatique de mon pays est contrasté : d’un côté, il y a une quantité de nouveaux médias, podcasts, et newsletters inspirants (souvent féministes) dont l’audience ne cesse de grandir ; de l’autre côté, les grands médias traditionnels, y compris les hebdomadaires nationaux, sont largement conservateurs, innovent très peu et voient leur audience décliner de manière inéluctable.
Autrement dit, dans le paysage médiatique français, il n’y a pas d’équivalent du Financial Times ou de la BBC, deux grands médias « traditionnels » britanniques qui ont su opérer des tournants remarquables à l’âge numérique, notamment en comprenant l’importance de mieux refléter la population telle qu’elle est.
Pour se renouveler, ces deux médias ne se sont pas contentés d’offrir des contenus plus digital friendly. Ils ont aussi utilisé la science des données pour mieux comprendre la société. En particulier, ces deux médias de premier plan ont entrepris de donner à entendre autant de voix féminines que masculines sur tous les sujets… et ont ainsi vu leur audience exploser depuis quelques années.
En France, en revanche, l’innovation se fait à la marge. Ce sont des nouveaux acteurs (actrices) qui savent capter l’attention du public (dont par exemple Welcome to the Jungle, un média avec lequel je travaille, dont l’audience connaît une croissance exponentielle). Au centre du paysage, les médias traditionnels se réfugient le plus souvent dans la médiocrité des « valeurs sûres » et peu diverses.
Plutôt que de désespérer, je voudrais proposer à ces vieux médias, ainsi qu’à toutes les organisations qui voudraient trouver des nouveaux relais de croissance, de s’inspirer de ce qu’a entrepris la BBC. À ce sujet, j’ai récemment interviewé Nina Goswami, journaliste « responsable de la diversité créative » à la BBC, sur les principes et la méthodologie du projet 50/50.
Tout est parti en 2017 d’une équipe de journalistes qui, pour faire une place égale aux femmes dans ses contenus, a commencé à compter systématiquement les hommes et les femmes à l’antenne, avec pour objectif d’arriver à 50/50. Non seulement ils y sont parvenus, mais en plus, ce projet a essaimé dans toute l’organisation.
Aujourd’hui, plus de 600 équipes de la BBC ont adopté le projet 50/50. La méthodologie mise en place a inspiré de nombreux médias et organisations dans le monde entier. Et le projet 50/50 comprend désormais une acception plus large de la diversité (minorités ethniques, handicap…). « La plus grande action collective jamais entreprise pour augmenter la représentation des femmes dans le contenu de la BBC » fait de cette vieille institution un lieu d’innovation qui inspire le monde entier.
👉 Découvrez ci-dessous quelques extraits de la transcription en français de ma conversation avec Nina. La transcription intégrale, quant à elle, est réservée à nos abonnés. Et pour ceux qui souhaitent écouter la version originale en anglais, rendez-vous sur Building Bridges !
La méthodologie du projet 50/50 expliquée sur le site de la BBC.
Femmes de 50 ans : invisibles dans les médias ? (conversation avec Sophie Dancourt).
007 : crise du cinéma et changement de société (conversation “À deux voix”).
Féminisme : la nouvelle génération (conversation avec Rebecca Amsellem).
Entreprendre sans permission (conversation avec Hugo Amsellem).
Nina Goswami a fait presque toute sa carrière en tant que journaliste à la BBC. Depuis l’an dernier, elle est « responsable de la diversité créative à la BBC" », en charge du projet 50/50, « la plus grande action collective jamais entreprise pour augmenter la représentation dans le contenu de la BBC ». L’interview intégrale a été mise en ligne la semaine dernière pour nos abonnés. En voici un extrait.
Comment le projet 50/50 a-t-il commencé ? Et quand ?
Tout a commencé à l’initiative d’un homme, le journaliste Ros Atkins, qui présente le programme Outside Source. C'était à Noël 2016. Il faisait un trajet en voiture dans le sud-ouest de l'Angleterre, en Cornouailles, à quelques kilomètres de Londres. Et il était en train d’écouter les stations de radio de la BBC. Pendant très longtemps, il n'a pas entendu une seule voix féminine. Et alors il s'est dit : « Comment est-ce possible ? À notre époque ? Nous, la BBC, affirmons essayer de faire passer plus de femmes à l'antenne, mais nous ne le faisons clairement pas. » Il a donc passé ses vacances de Noël à réfléchir à la façon de résoudre ce problème. Lorsqu'il est revenu, en janvier 2017, il a demandé à son équipe de mettre en place un nouveau système de mesure pour collecter les données sur la représentation à l’antenne.
Et c’est ce que nous faisons maintenant. Nous comptons le nombre d'hommes et le nombre de femmes dans notre contenu, et nous cherchons à atteindre une représentation de 50% de femmes au fil du temps. Ainsi, si vous prenez un programme d'information quotidien, comme Outside Source, c’est sur une période d'un mois que nous rendons des comptes. Ainsi, chaque jour, les créateurs de contenu regardent leur programme et comptabilisent les hommes et les femmes à l’antenne. Ensuite, lors du compte-rendu, lorsque nous disséquons le programme et la façon dont il s'est déroulé, ces ces données sont remontées.
Nous ne faisons pas cela uniquement pour ce programme. Et maintenant ce sont des calculs automatiques. Ainsi, si pendant deux semaines au cours du mois, nous avons eu 70 % de femmes, nous cherchons à revenir à un équilibre 50/50. L'équipe commence à en discuter. Les données sont régulièrement décortiquées. On identifie les lacunes et les moyens de faire entendre davantage de voix diverses sur chaque contenu. C'est donc en quelque sorte la base du comptage. Nous comptons pour apporter des changements.
Quelle est l’ampleur actuelle de 50/50 à la BBC ?
Il y a au moins une équipe impliquée dans chaque division de la BBC : drame, comédie, radio en ligne, news... partout où vous pouvez contrôler le contenu et les communications, nous le mettons en place. Notre équipe de communication interne et notre service de presse le font également. Nous adaptons et personnalisons notre approche en fonction des besoins de l'équipe elle-même. Il est évident que vous ne surveillere…
Les médias ont un rôle essentiel à jouer pour promouvoir la diversité dans tous les milieux. En donnant à voir des expertes, des professionnelles, des actrices inspirantes, ils nous révèlent des role models qui inspirent la génération suivante à l’incitent à se lancer à son tour.
En donnant à voir, les médias font et défont des carrières, donnent du pouvoir et de l’influence à certains plutôt qu’à d’autres, et proposent une vision du monde dont l’influence est profonde. En d’autres termes, ils ne sont pas seulement le reflet du monde, ils contribuent aussi à le façonner.
En ce temps de pandémie, la plupart des médias français n’ont hélas pas donné à voir beaucoup de diversité. Par exemple, les experts interviewés pour parler de la pandémie sont très majoritairement des hommes, ce qui ne reflète en rien la réalité sur le terrain – où, dans le domaine médical, les femmes sont plutôt surreprésentées. L’été dernier, le CSA avait relevé cette disparité dans un rapport intitulé « La représentation des femmes dans les médias audiovisuels pendant l’épidémie de Covid-10 ». À l’image de ce qui se passe dans le reste de la société, la pandémie n’est pas bonne pour l’égalité femmes-hommes.
Pourtant, la période actuelle nous révèle aussi à quel point nous aspirons à entendre d’autres voix. L’année 2020, c’est aussi celle de Black Lives Matter. Dans le monde entier, on a parlé de la représentation de la diversité dans les médias ou les institutions de pouvoir. Les médias traditionnels (chaînes de télévision ou magazines hebdomadaires nationaux), qui donnent à voir et entendre toujours les mêmes personnes, inspirent de moins en moins confiance et attirent moins. Ils se privent d’un relais de croissance auprès de nouvelles populations. En bref, en ne variant pas les points de vue, ils n’innovent pas et accélèrent même leur déclin.
La BBC, l’un des plus grands et prestigieux médias au monde, pourrait se reposer sur ses lauriers, mais c’est un lieu d’innovation et de renouveau qui continue d’inspirer les médias du monde entier. Un petit projet de journalistes visant à faire une place égale aux femmes et aux hommes dans les contenus sur l’actualité a essaimé dans toute l’organisation. Aujourd’hui, le projet 50/50 concerne plus de 600 équipes au sein de la BBC. Et la méthodologie mise en place a inspiré de nombreux médias et organisations dans le monde entier.
Pour mieux faire connaître ce projet, ses principes et méthodes, et pourquoi on devrait tous s’en inspirer, j’ai interviewé Nina Goswami dans le cadre du podcast Building Bridges. Journaliste à la BBC depuis plus de dix ans, Nina est désormais « responsable de la diversité créative » et de l'initiative 50/50 de la BBC,
la plus grande action collective jamais entreprise pour augmenter la représentation des femmes dans le contenu de la BBC.
(Moi) Bonjour, Nina. Merci d'avoir accepté de prendre la parole dans ce podcast de Building Bridges.
(Nina) Merci pour l’invitation ! J’espère pouvoir partager avec toi quelques réflexions qui pourront être utiles à tes auditeurs.
Ma première question concerne l'impact de la pandémie et ce que nous venons de vivre, tant sur le plan personnel que professionnel. Qu’est-ce qui a changé dans ta façon de vivre et de travailler ? J'ai lu tout à l'heure qu'environ 90 % des employés de la BBC ne travaillent plus au bureau.
Oui, les 10 % restants sont principalement des créateurs de contenu. Je dis « nous » parce que je retourne encore à la salle de rédaction quelques jours par mois pour aider à la conception des programmes d’actualité du 18 heures et du 22 heures, les bulletins de télévision nationaux de la BBC. J'y vais et je fais un peu de montage quand ils ont besoin d'aide. Certaines personnes sont plus vulnérables et sont sur la liste des personnes à protéger. Je continue donc à les aider sur ce front.
Mais au niveau personnel, l'année 2020 dans son ensemble s’est accompagnée d’un changement de cap radical pour moi. Le 31 janvier, c’était ma dernière journée officielle au sein de la division des news de la BBC, et je travaillais à une émission spéciale Brexit, car c'était aussi la journée Brexit pour le Royaume-Uni. La semaine suivante, j'ai rejoint la BBC en tant que responsable de la diversité créative, en me concentrant sur le projet 50/50. Ce que nous faisons, c’est étudier comment améliorer la représentation à la télévision, à la radio, en ligne, afin que nos publics aient le sentiment d'être reflétés dans ce qu'ils voient, entendent et lisent. C'est pourquoi j'occupe maintenant ce rôle à temps plein.
Et puis, sept semaines et demie plus tard, nous nous retrouvons dans une situation de confinement mondial. Je suis alors renvoyée à la salle de rédaction pour apporter mon aide à l’équipe, car nous, à la BBC, fournissons des services « essentiels ». L'information, c’est une mission centrale, notamment en période de crise grave.
À mon nouveau poste, je dois donc réfléchir à ce que nous allons faire dans ce tout nouveau département qui a été créé, ainsi qu'à mon retour dans la salle de rédaction. Nous avons dû changer beaucoup de nos pratiques de travail. Nous avons tout appris au fur et à mesure, à l’épreuve du feu. Les choses ont beaucoup changé en quelques mois. Souvenez-vous, au début, il n’y avait pas encore de masques et on ne nous disait pas de rester à deux mètres de distance les uns des autres.
Il y a beaucoup de choses que nous faisons maintenant mais que nous ne faisions pas au début. Je me souviens de Fergus Walsh, qui est le rédacteur médical à la BBC. Il était alors notre correspondant médical. Très vite, il s’est mis à tester tout un tas de choses. Par exemple, il a été parmi les premiers à expérimenter tous les tests. Un jour, il a fait un des tests d'anticorps et est revenu positif. Et là nous nous sommes dit, mais si tu reviens positif et que nous avons tous travaillé étroitement ensemble, alors ça veut dire que la plupart d’entre nous a dû avoir le Covid à un moment ou un autre. Ensuite il a fait encore un autre test, puis un autre, et ils étaient tous positifs. Clairement, il faisait partie de ces gens qui sont positifs sans présenter aucun symptôme. À l’intérieur de la rédaction, nous avons appris à mieux connaître les sujets liés à la pandémie. Nous avons changé notre façon de travailler. C'était vraiment fascinant dans l'ensemble.
Petit à petit, au fil des mois et des retours au bureau, j'ai réduit mes heures de travail à la salle de rédaction. Maintenant, je suis à 100% sur le rôle de la diversité créative. À bien des égards, 2020 a mis le sujet de la diversité sur le devant de la scène. 2020, c’est aussi l’année de George Floyd et de Black Lives Matter. La création de notre département à ce moment précis, c’est quelque chose de fortuit. Fondamentalement, en tant qu’institution, la BBC nous a donné les moyens de nous concentrer sur ce dont nos publics ont besoin.
Ce n'est peut-être pas tout à fait fortuit. Il y a un air du temps, une dynamique sur ces sujets, non ? George Floyd a révélé que nous étions prêts à parler de tout cela. Donc je ne suis pas sûre que cela soit vraiment fortuit. Comment as-tu changé ta façon de travailler et comment était-ce de commencer un nouveau poste en plein confinement ?
À mon poste de responsable de la diversité créative, je travaille à la maison comme tu peux le voir. Maintenant, ma vie de travail se passe en visioconférence. J’ai l’impression de passer toute ma vie derrière un écran. J’étais censée aller en Italie, par exemple, pour faire une conférence à Pérouse. J’étais censée me rendre à Saragosse pour une autre conférence. Tout cela a été annulé. La dimension voyage a disparu du travail.
Mais il faut dire que grâce à la visioconférence, je me suis rendue virtuellement dans bien plus de pays que je n’aurais pu espérer visiter en vrai. Cela a donc été un changement vraiment intéressant et positif finalement, car maintenant la technologie est suffisamment avancée pour que nous puissions le faire.
Mais ce n’est pas toujours facile. Mar…
Notre premier podcast “À deux voix” 🎧 de la semaine est consacré à l’impact de la pandémie sur la démographie. N’y a-t-il que ruptures et anomalies ou bien la pandémie accélère-t-elle des phénomènes démographiques existants ?
Les sujets liés à la démographie occupent une place centrale dans la ligne éditoriale de Nouveau Départ. Non seulement, les démographes (tout comme nous) sont obsédés par la “transition”, mais en plus cette dernière provoque des bouleversements aux conséquences culturelles, économiques, et sociales considérables.
C’est parce que la transition économique que nous vivons (d’un paradigme économique et technologique à un autre) s’ajoute à une transition démographique (et inversement), que nous vivons des transformations si profondes et que rien de ce qui nous est familier ne semble à l’abri de bouleversements à venir.
Nous avons déjà posé plusieurs fois cette question de l’impact de la pandémie sur la démographie. Provoque-t-elle une accélération de tendances en cours ? Qu’en est-il dans les différents pays ? Un an après le début de cette pandémie, on a déjà quelques chiffres et études pour y voir plus clair. On pourra bientôt commencer à exploiter la mine infinie que recèle le recensement américain (qui a lieu tous les dix ans et dont le dernier a été mené pendant la pandémie).
En France, l’INSEE publie régulièrement un bilan de l’évolution de la population française. Le dernier bilan est paru il y a quelques jours et comporte plusieurs éléments remarquables que Laetitia et moi commentons dans le détail. Ces éléments nous inspirent d’autres réflexions sur l’évolution de la population et les sous-jacents culturels qui nous font avoir moins d’enfants, par exemple.
Par ailleurs, le nombre de décès a été bien plus important en 2020 qu’en 2019, si bien que notre espérance de vie connaît la baisse la plus forte depuis qu’on la mesure. Depuis deux siècles, nous gagnons 2 à 3 ans d’espérance de vie tous les 10 ans. En 2020, nous avons perdu 6 mois d’espérance de vie en un an !
Est-ce là une anomalie temporaire ? Après tout, rien ne dit qu’on connaîtra une pandémie comme celle-là de manière régulière. Ou bien cette baisse remet-elle en question la hausse constante de l’espérance que nous avons connue jusqu’ici ? Aux États-Unis, cela fait déjà plusieurs années que l’espérance de vie a cessé d’augmenter et devient de plus en plus inégalitaire.
Partout en Europe, le taux de fécondité est plus faible que jamais. La pandémie semble lui avoir donné le coup de grâce. En Italie, par exemple, où ce taux est de 1,3 enfant par femme en âge de procréer, la population baisse de 150 000 personnes par an depuis 2015. Cette baisse est accélérée par la pandémie mais pas restreinte à celle-ci. En France aussi, la fécondité recule d’année en année. En 2020, il y a eu nettement moins de naissances qu’en 2019 (et toutes les années qui précèdent). Le taux de fécondité français est loin des niveaux des années 2000.
Est-ce la fin de “l’exception française” ? Probablement. Laetitia et moi apportons quelques éléments d’explication sur ce que nous pensons être les causes de cette tendance.
Voici ce que l’on peut lire à propos des naissances dans le bilan de l’INSEE :
Six années de baisse des naissances
En 2020, 740 000 bébés sont nés en France, soit 13 000 naissances de moins qu’en 2019 (– 1,8 %). Le nombre de naissances diminue chaque année depuis six ans. Si la baisse semblait marquer le pas en 2019 (– 0,7 %), elle repart de nouveau en 2020. En 2020, il y a eu 79 000 naissances de moins qu’en 2014.
Le nombre de naissances dépend à la fois du nombre de femmes en âge de procréer et de leur fécondité. La population féminine de 20 à 40 ans, âges où les femmes sont les plus fécondes, a globalement diminué depuis le milieu des années 1990, bien qu’elle semble marquer un palier depuis 2016. Les évolutions récentes s’expliquent donc davantage par la baisse de la fécondité.
L’âge moyen à la maternité continue de croître régulièrement : il atteint 30,8 ans en 2020, contre 29,3 ans vingt ans plus tôt. Les femmes les plus fécondes sont celles ayant entre 25 et 34 ans. Toutefois, le taux de fécondité des femmes de moins de 30 ans baisse depuis les années 2000 et cette diminution s’accentue depuis 2015. En 2020, 100 femmes âgées de 25 à 29 ans donnent naissance à 10,6 enfants, contre 12,9 en 2010 et 13,4 en 2000. La baisse du taux de fécondité des femmes de 30 à 34 ans est plus récente : 12,5 enfants pour 100 femmes en 2020 contre 13,3 en 2010.
En finir avec l’âgisme (note de lecture + la transcription intégrale en français de l’interview d’Andrew Scott)—réservé aux abonnés.
Apprendre toute sa vie : la nouvelle norme (conversation avec Agnès Alazard)—accessible à tous.
Age isn’t Destiny (le podcast d’origine sur Building Bridges pour ceux qui souhaitent l’écouter en anglais)—accessible à tous.
Femmes de 50 ans : invisibles dans les médias ? (conversation avec Sophie Dancourt)—accessible à tous.
Démographie et croissance économique : c'est compliqué ! (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Nos podcasts gratuits sont également accessibles sur Apple Podcasts et Spotify. Nouveau Départ a sa page LinkedIn et son compte Twitter : @_NouveauDepart_. Suivez-nous aussi individuellement sur LinkedIn (Laetitia & Nicolas) et sur Twitter (Nicolas & Laetitia).
(Générique : Franz Liszt, Angelus ! Prière Aux Anges Gardiens—extrait du disque Miroirs de Jonas Vitaud, NoMadMusic.)
Chaque lundi nous vous envoyons à la fois un “Édito”, une interview avec un·e invité·e passionnant·e (francophone ou non) et quelques informations pour mettre la semaine à venir en perspective et rappeler les contenus mis en ligne la semaine précédente. À partir de cette semaine, le fichier audio inclut à la fois l’Édito et l’interview 🎧
À l’agenda aujourd’hui 👇
* Mon édito sur le capital-risque et la finance
* Marie Ekeland sur sa nouvelle société de capital-risque : 2050
* Nos conversations à venir cette semaine
* Ce que vous avez peut-être manqué la semaine dernière
Le capital-risque mérite notre attention. D’un côté, c’est un segment marginal des marchés financiers, qui représente un volume de transactions et de capital déployé beaucoup moins important que les marchés d’actions, les marchés obligataires ou même le private equity traditionnel. De l’autre côté, ce sont les sociétés de capital-risque qui financent ces entreprises numériques de plus en plus dominantes dans tous les secteurs de l’économie. Cela signifie-t-il, pour autant, que le capital-risque nous révèle comment toute notre économie sera financée demain ?
Pour mieux comprendre ce qui se dessine, il faut d’abord rappeler que le capital-risque n’existe que dans un contexte très particulier. Ses origines remontent à la chasse à la baleine, à l’époque où des financiers apprenaient à financer des expéditions exposées à des risques considérables : la probabilité était grande que les navires se perdent en mer et ne reviennent jamais à leur port d’attache ! En revanche, si une expédition était couronnée de succès, alors les retours sur investissement étaient quasi-infinis. Dans une économie où l’électricité n’était pas encore utilisée au quotidien, l’huile de baleine était en effet quasiment la seule manière de s’éclairer la nuit.
Telle est l’équation du capital-risque : on y perd souvent de l’argent, parfois beaucoup ; mais quand une entreprise est couronnée de succès, les montants en jeu suffisent largement à compenser les pertes par ailleurs.
On comprend ainsi mieux pourquoi le capital-risque est si bien adapté au financement des entreprises numériques. La concurrence est si féroce sur les marchés sujets à une transition numérique que beaucoup d’entreprises échouent à y prendre pied. En revanche, quand l’une d’elles réussit à se détacher du peloton, elle est alors portée par ces rendements croissants d’échelle caractéristiques de l’informatique et des réseaux, et peut générer des retours sur investissement considérables pour ses actionnaires.
Parce que toute notre économie devient plus numérique, il y a tout lieu de penser que le financement des entreprises va ressembler de plus en plus au capital-risque. On le voit, en particulier, à deux tendances qui s’accélèrent ces temps-ci. D’un côté, de plus en plus d’acteurs de la finance traditionnelle s’intéressent aux entreprises numériques et, ce faisant, s’inspirent des pratiques propres à l’univers du capital-risque.
De l’autre côté, le capital-risque lui-même ne fait que croître à mesure que nous avançons dans la transition de l’économie. Or chaque secteur est différent : les startups dans l’immobilier ne ressemblent pas à celles dans la santé, qui elles-mêmes ne ressemblent pas aux startups dans la finance ou dans les services aux entreprises. Le résultat, c’est que le capital-risque s’adapte aux particularités de chaque secteur et change de forme au passage, se diversifiant à l’infini à mesure que se présente de nouveaux défis : faciliter le travail à distance, personnaliser le système de santé, faire rouler des voitures sans chauffeur, lutter contre le réchauffement climatique.
C’est la raison pour laquelle le capital-risque devient un sujet incontournable, même pour ceux qui ne s’intéressent que de loin à la transition en cours. La finance traditionnelle imite de plus en plus le capital-risque, mais le capital-risque lui-même n’a de cesse de se rapprocher de la finance traditionnelle pour mieux la réinventer. Demain, c’est tout notre système financier qu’il faudra mettre à niveau pour prendre acte de cette tendance et développer à nouveau notre économie.
Dans l’intervalle, l’ambition de Nouveau Départ est de vous donner à voir cette transition à travers autant d’exemples que possible. L’un d’eux est 2050, la société de capital-risque fondée par Marie Ekeland pour nous aider, collectivement, à penser et construire demain. Écoutez ma conversation avec Marie à l’aide du player ci-dessus ou encore sur Apple Podcasts et Spotify 🎧
Le capital-risque pour les nuls (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Climat : enfin du progrès ? (conversation “À deux voix”)—réservé aux abonnés.
Voici ci-dessous un court extrait de ma conversation avec Marie Ekeland sur l’avenir du capital-risque et la nouvelle société qu’elle vient de fonder, 2050.
Marie, dis-nous en un peu plus sur 2050. 2050, c'est l'année que nous atteindrons tous dans 29 ans, mais c'est aussi le nom de la nouvelle société de capital-risque que tu a fondée l'année dernière. Pourquoi cette démarche ? Tu as commencé ta carrière dans le capital-risque chez Elaia auprès de Xavier Lazarus, puis tu as cofondé une autre société qui s'appelle Daphni et maintenant, c'est 2050 – et 2050 me semble, à moi, à bien des égards, très différente des sociétés de capital-risque traditionnelles !
Est ce que tu peux nous expliquer la thèse qu'il y a derrière? Et nous expliquer la façon de déployer du capital qui va être celle de 2050 ?
Alors déjà, il y a une première chose qui est que cette notion d'alignement dont je viens de parler, qui est de se dire qu’il faut qu'on arrive à créer des entreprises qui alignent leurs intérêts économiques avec celui de la société, celui de la planète.
Pour cela, nous avons innové s’agissant de la société de gestion. Dans le capital-risque, la société de gestion, c’est l’entité qui opère et va procéder à l’investissement des fonds. D'habitude, ces sociétés de gestion sont détenues par les gérants, ceux qui prennent les décisions d'investissement. Et là, ce qu'on a fait, c'est qu'on a décidé que la société de gestion serait détenue par un fonds de pérennité. Et cela, c’est tout nouveau ! Je pense en tout cas que c’est une première en France. C’a été rendu possible par la loi PACTE de 2019, qui a mis en place ces entités d’un type nouveau – des sortes de fondations sans but philanthropique.
C’est un peu comme si on avait confié le capital de notre société de gestion à un organe de gouvernance dont le seul but est de vérifier que 2050 accomplit bien sa mission, se développe économiquement et continue à incarner cette idée d’alignement entre l’économie et la société.
Pour cela, il faut des garants. Par exemple, nous avons un conseil d'administration dont la mission est de veiller à la pérennité de l'entreprise et à l'accomplissement de sa mission et à son développement économique et ses garants.
Un autre collège est celui des investisseurs. Un troisième est celui des fondateurs des entreprises dans lesquelles on investit. Et puis il y a un quatrième collège composé de personnalités de notre premier cercle. L’idée, avec cette gouvernance multipartite, est d’avoir un modèle décentralisé, très écosystémique en réalité.
La deuxième chose qu'on a mise en place pour garantir cet alignement, c’est de monter un fonds evergreen – un fonds qui n’a aucune obligation de renvoyer de l’argent à ses investisseurs avant 99 ans, ce qui nous ménage du temps pour déployer cet argent et le mettre au travail. L’idée, c’est que nos investisseurs gagnent de l’argent en revendant des parts du fonds.
Du coup, ça nous évite de mettre la pression sur les entrepreneurs : nous n’avons pas nécessairement à vendre nos participations dans leurs entreprises pour que nos propres investisseurs gagnent de l’argent ! On ne va pas faire peser nos contraintes sur les décisions stratégiques des entreprises dans lesquels nous investissons.
La différence avec un fonds de capital-risque traditionnel, c'est qu’il a une durée de vie qui est …
Notre second podcast “À deux voix” 🎧 de la semaine est consacré à la manière dont la pensée économique hétérodoxe peut nous aider à affronter les grands défis du siècle (comme le réchauffement climatique). Nous parlons en particulier du travail de l’économiste Mariana Mazzucato.
Parmi les économistes dits “hétérodoxes”, Mariana Mazzucato, professeure à University College London, fait partie de ceux (celles) que l’on cite le plus souvent ces temps-ci. Elle est même devenue, au cours des dernières années, l’une des personnes les plus influentes dans le monde de l’économie.
C’est pour cela (et parce que nous l’admirons personnellement) que nous lui avons déjà consacré plusieurs contenus sur Nouveau Départ :
* un épisode de notre podcast “À deux voix” intitulé “Les économistes nous fatiguent” ;
* une interview de Mariana Mazzucato elle-même réalisée après la sortie de l’un de ses livres en France.
La crise actuelle semble donner raison à ces économistes hétérodoxes qui remettent en question la définition et la mesure de la valeur, ainsi que le dénigrement du rôle de l’État. C’est le sujet central de l’ouvrage de Mariana, L'État entrepreneur: Pour en finir avec l'opposition public privé, publié en anglais en 2013 mais finalement paru en France il y a seulement quelques mois (Fayard, 2020).
Voici ce que nous avons écrit à propos de cet ouvrage pour introduire l’interview mise en ligne il y a quelques semaines :
Mariana est partie en guerre il y a sept ans contre cette vision réductrice du rôle de l’Etat. Dans son livre, un best-seller mondial, elle montre que l’État a toujours joué un rôle déterminant dans les grandes vagues d’innovation. Un exemple qu’elle a popularisé est l’iPhone, dont la plupart des composants sont issus d’initiatives de l’État fédéral américain, notamment à finalité militaire.
Nous autres Français avons vite fait de prendre ce propos comme une validation de notre bon vieil interventionnisme. Mais en réalité, il n’y a pas grand-chose à voir entre la vision de Mariana et notre approche nationale de l’innovation.
Trop souvent, l’approche française est d’entrer par la technologie et par le Meccano administratif des instituts de recherche, des appels à projets et des pôles de compétitivité. Or, pour Mariana, l’État est à son meilleur non pas quand il se focalise sur une technologie particulière ou s’enlise dans la bureaucratie, mais quand il imprime une direction à l’innovation. Et la meilleure manière d’imposer cette direction est de définir des « missions », qui focalisent l’attention des innovateurs, du secteur public comme du privé, sur des « problèmes à régler ».
Pourquoi est-ce important ? D’abord, parce que régler un problème permet l’alignement d’acteurs issus de secteurs divers aux intérêts divergents. L’innovation se heurte toujours à des résistances. Mais s’il s’agit de remplir une mission, alors il est plus facile pour les innovateurs de triompher des obstacles et pour l’État de changer les règles, y compris contre de puissants intérêts en place.
Ensuite, parce qu’une mission permet de créer et de façonner le marché plutôt que de simplement corriger ses défaillances. Aujourd’hui, c’est parce que l’État n’impose pas de direction que les entreprises se replient sur des indicateurs financiers et court-termistes. Mais si le marché est lancé à l’assaut d’un problème à régler, alors la technologie trouve à s’appliquer, la concurrence est synonyme d’émulation, et la flexibilité débouche sur des innovations de rupture et la création massive d’emplois.
Pour elle, il s’agit d’abord de changer le discours et les récits, de ne plus dénigrer l’action étatique comme nous l’avons fait pendant tant d’années. Tous les “innovateurs de génie” du XXe siècle sont d’abord les bénéficiaires privilégiés des investissements publics dans la recherche fondamentale et le développement de nouvelles technologies. Sans ces investissements, il n’y aurait pas d’internet, pas d’iPhone, pas de Siri, ni de GPS…
Dans ce podcast, Nicolas et moi parlons aussi du rôle de l’écosystème londonien dans l’émergence des courants hétérodoxes en économie, des autres économistes les plus en vue (parmi lesquels Carlota Perez, également basée à Londres), de l’ouvrage de Mariana à paraître fin janvier au Royaume-Uni, Mission Economy: a moonshot guide to changing capitalism, ainsi que du travail réalisé au sein du Institute of Innovation and Public Purpose (IIPP) qu’elle a fondé il y a quelques années.
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(Générique : Franz Liszt, Angelus ! Prière Aux Anges Gardiens—extrait du disque Miroirs de Jonas Vitaud, NoMadMusic.)
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