Ici l'Europe

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By RFI
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Ici l'Europe episodes

  • Bartjan Wegter: «La police anti-terroriste doit accéder aux messages cryptés»

    Cette semaine, nous recevons Bartjan Wegter, coordinateur de l'UE pour la lutte contre le terrorisme. 10 ans après les attentats qui ont frappé la France, il détaille les mesures mises en place par l’UE pour contrer le terrorisme et alerte sur un risque d’attaque toujours élevé.

    La France a récemment commémoré les 10 ans des attentats du 13 novembre 2015 lors desquels 132 morts ont perdu la vie. Bartjan Wegter, coordinateur de l'UE pour la lutte contre le terrorisme, un poste créé en 2004 après les attentats de Madrid, qualifie ces hommages de «très émouvants». «C’était impressionnant d'entendre les témoignages et de voir les survivants de ces attentats horribles qui ont choqué la France», s'émeut-il. 

    «Il faut rester vigilant»

    Après ces attentats, Bartjan Wegter parle «d’un tournant historique dans la lutte contre le terrorisme dans l’Union européenne (UE)» : «Nous nous sommes rendus compte qu'il fallait mieux s'organiser au niveau européen, qu'il fallait penser au-delà du niveau national.»

    Il explique que les auteurs de ces attaques ont «profité de la libre circulation en Europe» afin de commettre ces attentats. «Nous avons renforcé nos frontières extérieures et nous avons établi des bases de données interopérables. [...] Nous avons aussi renforcé la coopération de la police et de la justice grâce à Europol et Eurojust, deux agences impliquées dans le domaine. Nous avons fait en sorte de renforcer leur rôle. [...] Nous avons créé une task force sous le nom de fraternité franco-belge afin de mener les enquêtes nécessaires dans le contexte de ces attentats. [...] L’Europe s'est mieux organisée de façon stratégique pour appréhender le futur et prendre en considération les menaces à venir.» 

    S’il évoque des progrès réalisés en matière de contre-terrorisme, Bartjan Wegter explique qu’il «faut rester vigilant» : «Je dirais que nous sommes mieux placés aujourd'hui qu'il y a dix ans. [...] Beaucoup d'attentats ont été déjoués. [...] Mais la menace numéro un en Europe reste toujours le jihadisme.»

    «Daech recrute désormais en Europe, parmi les plus jeunes»

    En Europe, un suspect de terrorisme sur trois est un mineur ou un jeune adulte. Selon Bartjan Wegter, cela s’explique par le fait que cette population soit «particulièrement vulnérable». «Ils sont victimes de désinformation et notamment de la propagande de Daech qui a été très ciblée et très efficace dans de multiples langues et qui visait justement les mineurs. Ils utilisent par exemple des plateformes de gaming pour atteindre les jeunes», détaille-t-il. 

    «Une diminution des efforts de modération en ligne»

    Pour lutter contre la radicalisation en ligne et les méfaits des réseaux sociaux sur les jeunes, la France réfléchit à l'interdiction de leur usage avant quinze ans. Des menaces provenant des réseaux sociaux que Bartjan Wegter observe également : «Il y a plusieurs mouvements qui influencent tout ce qui se passe en ligne et qui influencent nos jeunes et risquent de les radicaliser. Il y a l'ultra droite, l'ultra gauche.» Il note un risque particulier pour les «jeunes garçons» qui peuvent être «attirés par l'ultra violence.»

    Selon lui, les grandes entreprises de la tech détenant ces réseaux sociaux doivent jouer un rôle : «Nous voyons une diminution des efforts de modération de la part de la plupart de ces compagnies. [...] Derrière tout cela, il y a les algorithmes qui amplifient le genre de contenu qui pose problème et qui risque de radicaliser nos jeunes.»

    S’il se félicite de la possibilité pour les utilisateurs d’utiliser des messageries cryptées afin de protéger leur vie privée, il déplore une difficulté pour les enquêteurs d’accéder à ces données : «Il faut avoir un débat clair et honnête qui reconnaît le besoin de permettre à nos enquêteurs de mener à bien leurs enquêtes, toujours dans le respect de la loi, comme ils l'ont toujours fait depuis des années, par exemple quand il y avait des paquets suspects ou des lettres à ouvrir. [...] C'est la même chose pour tout ce qui est digital car nous constatons que plus de 80% des enquêtes sont maintenant dans le domaine digital. Il faut permettre à nos enquêteurs de faire leur travail. Pour cela, il faut une coopération de l'industrie et des plateformes.»

    «Ce qui se passe en Afrique va toucher notre sécurité intérieure»

    Dans la région du Sahel en Afrique de l’Ouest, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim), lié à al-Qaïda, gagne du terrain. Bartjan Wegter explique que l’UE collabore avec de nombreux pays africains au sujet de cette menace terroriste : «Les pays en Afrique occidentale ont besoin de notre soutien et de notre expérience pour lutter contre le terrorisme. [...] C'est une région qui nous préoccupe. [...] Tout ce qui se passe hors de nos frontières risque, à un certain moment, de toucher notre sécurité intérieure.»

    20 min
  • Christina Egelund: «Le développement technologique est au cœur d’une bataille mondiale»

    Cette semaine, nous accueillons Christina Egelund, ministre danoise de l'Enseignement supérieur et de la Science. Renforcement de la défense, développement de l’intelligence artificielle et course à l’espace, elle évoque les domaines-clé pour relancer la compétitivité de l’Union.

    Le Danemark est à la tête de la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne (UE) jusqu’à la fin de l’année 2025. Christina Egelund, ministre danoise de l'Enseignement supérieur et de la Science au sein du gouvernement de coalition tripartite entre socialistes et centre droit de Mette Frederiksen, estime qu’il s’agit d’un «moment crucial pour l'Europe». «Il y a une guerre sur le terrain européen, une concurrence technologique, des changements climatiques, l’élargissement de l’UE […] Tout cela était dans notre agenda […] avec l'ambition d'avoir une Europe unie et forte.»

     

    «Nous allons rétablir une industrie militaire de défense en Europe»

    Ces derniers mois, le Danemark a été la cible de multiples incursions de drones sur son territoire, notamment au-dessus d’aéroports, causant ainsi des interruptions du trafic aérien. «Je n'aurais jamais imaginé qu'au Danemark, qui est un pays pacifiste, nous soyons survolés par des drones», s’alarme Christina Egelund. Si l’origine des drones est encore inconnue, le gouvernement a déclaré qu’il ne fallait pas exclure une implication russe. «Cela montre que le développement technologique est au cœur de cette bataille mondiale,» poursuit la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Science.

    En termes de défense, le pays nordique va augmenter cette année son budget militaire à 3,5% de son PIB contre 2,3% en 2024. En 2022, le pays a réintégré la politique de sécurité et de défense commune de l'Union, après une exemption de 30 ans. «Nous allons rétablir une industrie militaire de défense en Europe et dans mon pays. Pendant beaucoup d'années, nous n’avons pas assez investi dans notre défense», insiste la ministre danoise. «D’ici 2030, nous y investirons 5% de notre PIB, comme le réclame l’OTAN. C'est la priorité numéro un pour notre gouvernement.»

    Pour ce faire, elle encourage l’utilisation de biens civils pour des usages militaires, tels que les drones : «Nous sommes dans un contexte et dans un moment dans l'histoire où investir dans la recherche uniquement pour un usage civil, c'est un luxe qu'on ne peut plus vraiment se permettre.»

     

    «Il faut absolument rester dans la course»

    Alors que l’usage de l’intelligence artificielle se développe à toute vitesse aux États-Unis sur fond de dérégulation décidée par l'administration Trump, l’Europe peine à se démarquer dans ce domaine. Selon Christina Egelund, «il faut absolument rester dans la course». «L'intelligence artificielle est probablement la nouvelle technologie qui vient avec le pouvoir transformatif le plus fort qu'on a connu depuis très longtemps, peut-être depuis la révolution industrielle. Si elle appelle à investir dans cette technologie, elle se doit, selon elle, de se conformer aux «valeurs européennes» telles que «le respect pour l'individu, l'humanité, les valeurs démocratiques, la transparence.»

    Pourtant, les États-Unis demandent à l’UE d’assouplir sa régulation numérique car elle impacte tout particulièrement les firmes de tech américaines. Des contraintes aux entreprises que l’UE s'apprête à assouplir. «Est-ce que nous voulons laisser cela aux mains non seulement d'un autre pays, les États-Unis, mais également des grosses entreprises avec un leadership qui n'est pas élu démocratiquement ?», s’interroge la ministre. Pour faire front, elle appelle de ses vœux à investir dans «des infrastructures européennes», comme des usines géantes à intelligence artificielle partagées entre plusieurs États, sans compétition pour les attirer sur un territoire particulier.

     

    «Nous avons besoin d'attirer du travail depuis l'extérieur»

    Le Danemark, dont la démographie est fortement en baisse, a besoin de main-d'œuvre. Elle tente ainsi d’attirer des talents de l’étranger : «Nous avons besoin d'attirer du travail depuis l'extérieur, mais aussi des étudiants que nous pouvons former et qui, je l'espère, auront envie de rester ici.»

    Pourtant, le pays dirigé par une sociale-démocrate a l'une des politiques d’immigration les plus restrictives en Europe, ce qui, selon la ministre, n’est pas en contradiction avec sa volonté d’accueillir des étrangers : «Je pense qu'il faut faire une distinction entre les gens qui viennent pour travailler ou étudier et la migration. Dans ce débat, nous avons tendance à tout mélanger. […] Nous avons une économie ouverte et dépendons des collaborations internationales. Nous sommes absolument ouverts aux étudiants et aux gens qui veulent venir pour travailler», se justifie-t-elle.

    20 min
  • Charles Michel: «Je ne crois pas que ce soit la fin du libre-échange»

    Cette semaine, nous accueillons Charles Michel, ancien président du Conseil européen et ancien Premier ministre de la Belgique. Ambitions climatiques, relations transatlantiques et renforcement de la défense : il commente les dossiers brûlants de l’actualité européenne.

    En amont de la Conférence des Nations unies sur le climat (COP30) au Brésil, les Vingt-Sept se sont entendus sur un objectif de réduction, d’ici 2040, de 90% de leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 1990. À l’horizon 2035, ces émissions devront être comprises dans une fourchette de -66,25% à -72,5% par rapport à 1990. Un accord arraché in extremis alors que certains pays réticents à la transition écologique comme l’Italie ou la Pologne sont parvenus à obtenir plus de flexibilité. La position de l’UE est jugée trop peu ambitieuse par les défenseurs de l’environnement. 

    Charles Michel, ancien président du Conseil européen de 2019 à 2024, tempère ces critiques : «Les Européens sont extrêmement ambitieux, à la fois sur les objectifs qu'il faut atteindre mais aussi en termes de solidarité avec les pays en développement. Il faut soutenir les capacités des pays en développement pour qu’ils aient accès aux technologies afin de surmonter ensemble ce défi climatique.»

    Il demande une simplification des régulations : «Je comprends que les chefs d'État et de gouvernement fassent preuve de prudence. [...] La mise en œuvre des mesures a conduit à alourdir considérablement la bureaucratie sur le dos de nos entreprises. Cela a handicapé la capacité de nos entreprises à innover et à se déployer. Je pense que les États membres sont aussi échaudés par la manière dont la Commission européenne propose une régulation tout à fait excessive et veut absolument tout réguler. [...] Nous pouvons totalement concilier l'ambition de réussir à faire reculer cette menace climatique tout en simplifiant nos régulations.» 

     

    «L’UE a manqué de vigueur dans la défense des intérêts européens»

    Un an après la réélection de Donald Trump à la tête des États-Unis, les relations avec l’Union sont toujours aussi tumultueuses. D’un point de vue commercial, les droits de douane supplémentaires imposés par l’Administration américaine sur les exportations européennes sont jugés par certains comme désavantageux pour les Vingt-Sept. Charles Michel, également ancien Premier ministre de la Belgique et issu du parti libéral fustige l’action de l’Union : «Je vois une espèce d'effondrement face aux États-Unis et c'est une claque.» 

    «Ces derniers mois, elle a manqué de vigueur dans la défense des intérêts européens. Elle a manqué de vigueur dans les efforts d'émancipation par rapport aux États-Unis et en termes de réformes nécessaires pour plus de compétitivité.» Malgré un durcissement des tarifs douaniers, il ne «croit pas que ce soit la fin du libre-échange». 

     

    «Ne pas se comporter en instruments des États-Unis»

    Alors que les États-Unis et la Chine négocient une trêve commerciale, notamment en matière de droits de douane, Charles Michel s’inquiète de voir l’UE «instrumentalisée par les États-Unis qui l’utilisent dans [sa] compétition et [son] combat contre la Chine». «Il y a deux options possibles : soit cette compétition entre la Chine et les États-Unis escalade au point qu'il y ait un conflit grave dont nous paierons les conséquences, soit il y a un accord entre la Chine et les États-Unis et nous en paierons aussi les conséquences.»

    Il appelle les dirigeants européens à agir : «Je ne sais pas ce qu'il faut de plus à un certain nombre de leaders européens pour comprendre que nous devons développer une stratégie européenne fondée sur nos propres intérêts.» Il prône ainsi de maintenir des liens avec la Chine pour contrer les États-Unis : «Nous avons des différences majeures avec la Chine mais nous avons un certain nombre de rapprochements sur les sujets globaux, comme le climat par exemple. La Chine investit beaucoup en matière de climat et met en place la tarification du carbone. C’est le même modèle que nous avons mis en place sur le plan européen. Les États-Unis ne font pas ça.» Charles Michel souhaite que l’UE négocie âprement «pour trouver des compromis et pas simplement se comporter en instruments des États-Unis dans leur compétition avec la Chine».

     

    «Nous avons besoin de plus de souveraineté européenne»

    En outre, le président américain demande aux Européens d’investir davantage dans leur défense et souffle le chaud et le froid en ce qui concerne son soutien financier et militaire à l’Ukraine. «Nous avons besoin de plus de souveraineté européenne. Nous avons besoin d'investir dans la sécurité et la défense, en plus des efforts nécessaires pour consolider notre base économique», juge l’ancien président du Conseil européen.

    Très critique envers la Commission, il dénonce le fait qu’elle sorte de son rôle en s’occupant des questions de défense, une compétence généralement attribuée aux États : «La Commission européenne n'a évidemment pas la légitimité démocratique pour s'occuper des questions de paix et de sécurité.»

     

    «Il est salutaire de voir les leaders européens très unis»

    De multiples survols de drones présumés russes ont récemment eu lieu dans l’espace aérien européen. Une démarche qui vise, selon l’ancien président du Conseil, «à tester la solidité de l'UE et de l'Alliance transatlantique». «Il est salutaire de voir les leaders européens très unis. C'est un élément qui me rend optimiste. [...] L’alliance transatlantique est aujourd'hui remise en cause par les États-Unis.» Sur ce sujet également, Charles Michel déplore les décisions de la Commission : «Ils sont dans une espèce de déni et mettent trop de temps pour résister à la manière dont les États-Unis nous traitent.»

    «Le sujet pour notre génération, c'est comment transmettre à nos enfants un continent européen qui est stable, prospère et qui offre des opportunités. Pour cela, il y a des décisions courageuses à prendre aujourd'hui et pas après-demain», conclut-il.

    20 min
  • Kaja Kallas: «Nous ne pouvons pas combler le vide d’aide humanitaire laissé par les Américains»

    Cette semaine, nous recevons Kaja Kallas en marge du Forum de Paris sur la Paix. La cheffe de la Diplomatie européenne revient sur les relations de l'UE avec les États-Unis de Donald Trump et la position de l'Europe sur différentes crises à travers le monde comme à Gaza, au Soudan et en Ukraine.

    Face à la multiplication des conflits, Kaja Kallas, Haute représentante de l'UE pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, appelle de toute urgence à protéger l'état de droit. «Si l'on regarde ce qui se passe dans le monde, le droit international fait l'objet d'assauts répétés, alors qu'il constitue vraiment une protection pour les petits pays et empêche les grandes puissances voisines de dicter leur loi.» Une conception du monde qui s'oppose à celle de certaines puissances étrangères qui tentent de s'ingérer dans les affaires européennes pour affaiblir la position des Vingt-Sept : «Elles cherchent les petits feux qui consument nos sociétés et jettent de l'huile dessus de toutes parts. Car si nous nous entretuons, nous sommes plus faibles», met-elle en garde. 

    Face à la menace russe, la vice-présidente de la Commission européenne appelle à renforcer la défense européenne, tout en niant que l'exécutif outrepasse ses compétences. «Les États nationaux ont la primauté en matière de défense, mais on peut essayer de les coordonner, de les organiser par groupes de pays, car certains projets sont trop gros pour un seul État, mais réalisables à plusieurs.» Elle souhaite s'inspirer du modèle ukrainien de production de drones pour développer des projets européens.

    La cheffe de la Diplomatie européenne se félicite du «cessez-le-feu très attendu, tout comme la libération des otages», mais rappelle qu'il reste précaire et qu'il ne s'agit que d'une première étape. «Il faut que la communauté internationale soit présente à chaque étape», martèle Kaja Kallas, qui estime que l’UE doit moins s’intéresser aux sanctions à appliquer et concentrer ses efforts sur sa participation à un processus de paix durable.

    Elle dénonce par ailleurs la situation «insoutenable» au Soudan, qui ne «capte pas assez l'attention des médias par rapport aux autres conflits». «Ceux qui soutiennent les parties en guerre en leur fournissant des armes doivent cesser de le faire», a-t-elle insisté.

    Kaja Kallas revient également sur la relation entre l'Union européenne et les États-Unis de Donald Trump. Le président américain «veut certainement une Amérique forte», ironise la Haute représentante de l'UE pour les Affaires étrangères, «s’il s’agit pour cela d’affaiblir le monde, nous devons réfléchir à ce que nous devons faire, nous, Européens». 

    En marge du Forum de Paris sur la paix, où une aide internationale de 1,5 milliard d'euros a été annoncée pour répondre aux crises dans la région des Grands Lacs en Afrique, la cheffe de la Diplomatie européenne a rappelé l'urgence d'apporter une aide humanitaire là où elle est nécessaire, tout en dénonçant la décision américaine de retirer son aide. «Tous les pays du monde attendent devant notre porte en nous demandant de combler le manque à gagner. Nos contribuables européens ne le peuvent pas. Nous essayons de faire notre devoir, mais nous ne pouvons pas combler le vide laissé par les Américains.»

    20 min
  • José Manuel Albares, «la réussite économique vient du dialogue social»

    Au lendemain d’un Conseil européen centré sur la question de l’aide à l’Ukraine, José Manuel Albares, ministre des Affaires étrangères espagnol revient sur ce contexte international.  Il évoque aussi la situation de son pays dirigé par le socialiste Pedro Sanchez à la tête d’une coalition des gauches qui fait figure d’exception et de contre-modèle dans de nombreux domaines. 

    Le dernier Conseil européen a voté un 19ème paquet de sanctions contre la Russie et une interdiction des importations de gaz russe, la question des avoirs financiers russes reste bloquée. Cette fois, c’est la Belgique qui refuse de piocher sur les 140 millions d’euros Russes, par crainte des représailles – les banques étant majoritairement sur son sol. Une situation que regrette José Manuel Albares : «Nous avons été les premiers à dire que les avoirs gelés russes pouvaient être utilisés pour aider l’Ukraine et que le droit international nous permettait de considérer que cela constituait des réparations par anticipation».  

    Le ministre réaffirme d’ailleurs le soutien sans faille de son pays à l’Ukraine qui s’exprime par l’aide humanitaire, l’accueil de 250 000 réfugiés ukrainiens mais aussi l’aide militaire. Car, si l’Espagne refuse d’investir 5% de son PIB dans la défense via sa participation dans l’OTAN,  elle est passée de 0,9% à 2%, rappelle José Manuel Albares qui précise que son pays est «Un partenaire, un allié fiable avec  une contribution historique : 3 000 soldats espagnols déployés dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est et nos avions qui participent à assurer la sécurité des ciels de la Baltique et contre les drones russes».

    Face au revirement de Donald Trump qui impose désormais des sanctions sur le pétrole russe, tout comme les Européens, José Manuel Albares prône l’union des alliés : «Pour l’Ukraine comme pour Gaza, il faut travailler à la Paix. Pour l’Ukraine, travailler sur la paix signifie faire pression sur les seuls qui ne veulent pas la paix ! Le président Zelensky a proposé un cessez-le-feu sans conditions mais les Russes et Vladimir Poutine ne le veulent pas.» Envers la Chine qui utilise la guerre commerciale contre l’Europe et ne souhaite pas la victoire de l’Ukraine, le ministre Albares estime qu’il faut utiliser l’arme diplomatique.

    Croissance économique et paix sociale

    Sur le plan intérieur, l’Espagne affiche de belles réussites avec un taux de croissance de 2, 9%  - bien au-dessus de ses voisins comme la France (0,7%) ou l’Allemagne (0,2%) «Il y a beaucoup de travail derrière ces chiffres», explique le Ministre Albares. Il se félicite aussi de la réduction du chômage, du contrôle du déficit et de la dette. «Mais surtout, ce qui est très important pour nous, c'est que nous avons fait cela avec de la paix sociale, grâce au dialogue social avec les syndicats et le patronat. Et ça nous permet en même temps que la croissance macroéconomique et le contrôle des déficits et de la dette, une croissance du salaire minimum en Espagne de 60 % depuis qu'on est un gouvernement et des pensions minimum de 12 %.» 

    Sur la question migratoire, José Manuel Albares explique combien son pays se distingue de l’Italie de Meloni : selon Frontex, sur les routes migratoires, l'Espagne a eu une réduction de 40% du trafic cette année par rapport à l'année dernière, et de 60% à travers les îles Canaries, la route la plus dangereuse pour arriver en Europe. «Je pense que face à l'immigration irrégulière, il faut dire la vérité aux citoyens. Les problèmes conjoncturels ont une solution. Les problèmes structurels ont une gestion. Tant que l'Afrique et l'Europe sont la frontière la plus inégale au monde peu importe si c’est le PIB, la santé, l'éducation, il y aura toujours une migration irrégulière en vers l'Europe.» Mais selon le ministre Albares, le modèle espagnol repose sur trois piliers : «Le premier, c'est un dialogue politique de très haut niveau avec nos partenaires africains le Maroc, le Sénégal, la Mauritanie, la Gambie, pour citer quelques-uns des plus importants. Le deuxième, c'est une aide au développement que nous avons triplé envers les pays de l'Afrique de l'Ouest pour étayer leurs programmes de réformes économiques, pour donner des opportunités à sa jeunesse. Et le troisième, une coopération avec ces pays pour être terriblement dur avec les mafias qui pratiquent le trafic d’ êtres humains.»

    Il conclut sur ce sujet : «Il faut dire la vérité, l'Europe a besoin de main-d'oeuvre qui vient d'ailleurs et la plupart des étrangers rentrent en Europe de façon légale. L’immigration irrégulière est minoritaire et certainement faire l'amalgame immigration et délinquance est faux.» 

    Sur ce sujet comme sur d’autres, le gouvernement espagnol s’oppose aux mouvements et partis d’extrême droite qui montent en Europe. Le ministre Albares fustige aussi les complaisances voire les alliances de la droite envers ces mouvements populistes : «Chaque fois que la droite court derrière l'extrême droite, elle finit phagocytée par l'extrême droite. Quand elle copie ses méthodes, quand elle épouse ses valeurs, c'est l'Europe qui se détruit un peu parce que l'Europe repose sur des valeurs. Ces valeurs sont les moteurs des années les plus grandes de l’Europe, de la paix et de la croissance. Si on nie l'égalité, la diversité, la justice sociale, on est en train de nier l'existence même de l'Europe. Et ils détruiront l'essence même, le cœur de l'Europe.»  

    20 min
  • Thierry Breton: «Un grand pays comme la France doit donner l’exemple sur ses finances publiques !»

    Cette semaine, nous recevons Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur et ancien ministre français de l’Économie. Crise budgétaire française, relations avec les États-Unis et conflits en Ukraine et à Gaza, il commente les dossiers qui divisent les Vingt-Sept.

    La France, en pleine crise politique, connaît également une crise budgétaire sans précédent avec une dette record de 115% de son PIB. En Europe, la confiance en la France s’effrite. Thierry Breton, ancien ministre français de l’Économie estime que «les Français, ou en tout cas ceux que les Français ont envoyés à l'Assemblée nationale, ne veulent pas vraiment voir l'origine de ce mal français». 

    Il rappelle qu’en 2007, à son départ du ministère de l’Économie, l'endettement de la France s’élevait à 63% alors que celui de l'Allemagne était à 67%. «Nous avons eu les mêmes crises des deux côtés du Rhin : la crise des subprimes, des dettes souveraines, du Covid», explique-t-il. «Alors pourquoi l'Allemagne, qui a eu les mêmes crises que nous, est à 62% du PIB d’endettement aujourd'hui et la France à 116% ? Qu'est-ce qu’il s'est passé ? Avons-nous l’impression de mieux vivre depuis 2007 ? Est-ce que le fait d’avoir doublé notre taux d’endettement [...] a bénéficié au bien-être des Français ? Nous devons nous poser la question du financement de notre État-providence.»

    «La France fait partie des élèves au fond de la classe»

    Pour respecter le Pacte de stabilité et de croissance européen, les 27 doivent maintenir leur déficit public sous le plafond de 3% du PIB, et leur dette publique sous les 60% du PIB. «Au sein de l’UE, la France fait partie des élèves au fond de la classe. En 2024, nous avons tous décidé, France y compris, que les pays se trouvant au-dessus de 90% d'endettement auraient une obligation de baisser leur endettement d’un point de PIB par an. Aujourd'hui, nous l’oublions. Puis, d’ici à 2029, la France doit revenir sous la barre des 3% de déficit public en accord avec ce que le pays a négocié avec Bruxelles.»

    Pour lui, l’ancien Premier ministre français François Bayrou avait pris en compte ces engagements dans sa feuille de route : «Est-ce la faute de François Bayrou ? Est-ce la faute du Parlement ? Est-ce la faute des Français ? Une fois de plus, la France ne va pas tenir les objectifs fixés par l'Europe. Je souhaite vraiment que ce ne soit pas le cas. Aujourd’hui, en Europe et un peu partout, nous disons qu'un pays qui ne compte pas, c'est un pays qui ne compte plus. La France a cessé de compter.»

    Thierry Breton appelle au changement : «Nous ne pouvons pas continuer comme cela. D'abord pour l'équilibre de nos finances publiques, mais aussi parce que la voix de la France est nécessaire au sein des Vingt-Sept. Nous sommes un grand pays mais un grand pays doit donner l'exemple sur ses finances publiques. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas.»

    «Il y a une fragmentation au sein du Parlement européen»

    Cette semaine, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a de nouveau échappé à deux motions de censure déposées par l’extrême droite et la gauche radicale. Une situation qui traduit «une fragmentation au sein du Parlement européen», selon Thierry Breton, ancien commissaire au marché intérieur dans la Commission von der Leyen I. «Le socle sur lequel repose la coalition qui soutient la Commission et donc sa présidente, est un socle qui est assez fragile. Plus elle est fragile, plus les extrêmes vont vouloir enfoncer des coups de boutoir. Les trois partis qui soutiennent cette coalition doivent démontrer une cohésion à toute épreuve. Et ce n'est pas le cas. Les sociaux-démocrates et les Renew se plaignent du fait que par moment, le PPE oscille», en référence à certains votes du Parti populaire européen aux côtés des droites radicales. «Il faut vraiment mettre en garde contre ce type d'attitude qui, à un moment, risque précisément, sous ces coups de boutoir, non seulement de fragiliser, mais de faire tomber la Commission. Nous sommes dans un moment très singulier. Ce n'est pas le hasard. Cela doit rappeler à tout le monde ses responsabilités.»

    «C'est un très mauvais accord»

    Les États-Unis et l'UE sont parvenus à un accord sur les droits de douane, après des discussions très difficiles entre Ursula von der Leyen et Donald Trump. Un taux plafond de 15% a été décidé pour la majorité des exportations européennes vers les États-Unis. Ces derniers n’auront pas à s’acquitter de droits de douane pour leurs exportations vers l’UE. «Pour les entreprises européennes et pour nous ? C'est un très mauvais accord, c'est une évidence», estime Thierry Breton. Selon lui, le Canada et le Mexique sont parvenus à négocier leurs droits de douane à 4% grâce à leur fermeté. «En ce qui concerne l’UE, nous avons à présent une zone de libre-échange unique, à l'envers. Les États-Unis vont exporter sur le premier marché économique mondial, l'Europe, avec zéro droit de douane. [...] Puis en plus de cela, nous nous sommes engagés sur les trois ans qui viennent à acheter pour 750 milliards d'hydrocarbures aux États-Unis. [...] Enfin, nous avons acté d’investir à hauteur de 500 milliards par an dans l’économie américaine. Donc est-ce que c'est un bon accord ?», ironise l’ancien ministre des finances.

    «Nous avons des objectifs communs pour nous protéger»

    En Ukraine, le conflit se poursuit et la menace russe pèse sur le reste de l’Europe. Pour se défendre, les États membres souhaitent la mise en place d'un «mur anti-drones» destiné à protéger le continent des intrusions d'appareils non-identifiés. «Cela n'a pas de sens de faire un mur de drones. Les drones peuvent traverser les frontières mais ils sont, pour beaucoup d'entre eux, envoyés aussi directement des États membres d'un camion sur ces espaces dits contestés comme l'espace maritime, aérien, cyber et spatial. [...] Nous avons des objectifs communs pour avoir des infrastructures et des équipements pour nous protéger dans ces quatre espaces. Les outils et les instruments sont là. Il faut avoir une démarche globale et maintenant la mettre en musique de façon collective», conclut-il.

    20 min
  • Nicu Popescu: «Sans une Ukraine qui tient, toute l’Europe est en danger immédiat»

    Cette semaine, nous recevons Nicu Popescu, ancien vice-Premier ministre moldave et tout juste élu député du parti pro-européen PAS. Il commente la récente victoire de son parti aux élections législatives en dépit des soupçons d’ingérences russes et accuse Vladimir Poutine de chercher à déstabiliser l’UE.

    Lors des élections législatives moldaves du 28 septembre 2025, le parti pro-européen Action et Solidarité, le PAS, a raflé 50,2% des voix face aux partis proches du Kremlin. Cette victoire permet au pays, république soviétique de 2 millions et demi d’habitants, de contrer l'influence russe et de poursuivre ses négociations d’adhésion à l’entrée dans l’Union européenne (UE) entamées en 2022. «C'est une victoire exceptionnelle», s’enthousiasme Nicu Popescu, élu député du parti gagnant lors de ces élections. 

    «Les Moldaves ont fait un choix historique»

    «Nous voyons que ces dernières années, en Europe, la plupart des gouvernements qui étaient au pouvoir ont perdu des élections car les gens étaient mécontents à cause de l'inflation ou des effets économiques liés à la guerre en Ukraine. [...] La Moldavie a été encore plus affectée économiquement que ces pays. Nous avons eu encore plus d'inflation qu'en France ou en Allemagne. Le choc économique a été encore plus fort. [...] La guerre a fait peur aux investisseurs.»

    Il salue, malgré cela, le choix de ses compatriotes : «Les Moldaves ont fait ce choix historique parce qu'ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas juste de l'économie, mais aussi de la paix. C'est aussi la stabilité et l'avenir européen et démocratique de notre pays qui comptent.»

    «ll y a eu beaucoup d'ingérence»

    Face à la victoire du PAS, le Bloc patriotique, principal parti d’opposition conteste les résultats et ne cache pas sa complaisance envers Moscou. «ll y a eu beaucoup d'ingérence», estime l’ancien vice-Premier ministre moldave. «Il y a eu des opérations russes avec des bots, des trolls, des algorithmes sur les réseaux sociaux pour promouvoir leur candidat. Mais il y a eu plein d'autres types d'ingérence physiques et financières. La police a trouvé des millions d'euros qui ont été injectés dans la politique moldave. La Russie a payé des centaines de gens, des activistes, des partis, des journalistes et experts corrompus pour faire la promotion des partis pro-russes.» 

    En Transnistrie, une région séparatiste du pays, pro-russe et russophone, l’opposition affirme que des citoyens auraient été empêchés de voter. Le député du PAS fustige ces allégations : «La Russie a organisé l'entraînement des gens pour provoquer des violences. C’est très connu en Moldavie. Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées car elles ont eu des entraînements organisés par les Russes pour attaquer la police, pour faire des explosifs, pour occuper des bâtiments publics. [...] Cela va bien au-delà des réseaux sociaux. Ils veulent provoquer des violences. Après les élections, on a arrêté 31 personnes qui sont venues depuis la Transnistrie pour provoquer des violences.»

    «Nous avons déjà beaucoup fait pour développer l'infrastructure»

    La Commission européenne considère le pays comme un bon élève et lui a accordé une aide de 1,9 milliard d'euros sur trois ans conditionnée à la mise en place de réformes économiques et institutionnelles. Les investissements sont visibles dans les grandes villes mais moins dans le reste du pays : «Nous avons vraiment ce plan de croissance pour le pays. Nous avons déjà beaucoup fait pour développer l'infrastructure. [...] Notre infrastructure énergétique a permis de sécuriser l'électricité et le chauffage dans les maisons moldaves alors que cette sécurité énergétique a été vraiment menacée à cause des attaques hybrides russes.»

    «La Russie a intérêt à fragiliser l'Europe»

    La Russie est également accusée de chercher à déstabiliser l’UE. Cela passe par l'utilisation d’une flotte fantôme arraisonnée dans les eaux territoriales de la France : «Si tu es agressé, même si ça n’est pas une agression militaire, il faut que tu te défendes.» 

    À cela s'ajoutent les récentes attaques de drones présumés russes sur des États membres. «La Russie a intérêt à fragiliser l'Europe et les opinions publiques européennes. Ils veulent faire peur aux gens afin que les États européens ne veuillent plus soutenir ni l'Ukraine ni l’augmentation des dépenses pour la défense et qu’ainsi elle n’ait plus les moyens de se défendre. [...] Le but est de désolidariser la France de la Pologne, de l'Italie, de l'Ukraine et que l’Europe, au lieu d’être unie, se compose de petits États influençables et à qui on peut faire du chantage.» Nicu Popescu explique qu’il y a eu «un effort de modernisation militaire russe énorme depuis plus de quinze ans : les Européens ont ignoré cela. Cela a été une erreur stratégique des gouvernements français, allemands, britanniques entre 2008 et 2022», critique-t-il. 

    «Nous ne sommes pas dans l'inaction»

    Face à la menace russe, les États membres ainsi qu’une vingtaine d’autres dirigeants européens se sont réunis à l’occasion d’un sommet de la Communauté politique européenne. L’augmentation des capacités de défense de l’UE peine pourtant à progresser. «Nous ne sommes pas dans l'inaction», se défend le député moldave. «Les dépenses militaires se conjuguent à une modernisation des moyens mais il faut faire beaucoup de rattrapage. [...] Il faut vraiment accélérer pour être en position de protéger la paix des Européens», reconnaît-il. 

    L’Union envisage de lever 140 milliards d'euros provenant des avoirs de la Banque centrale de Russie immobilisés au sein de l’UE pour financer un prêt à Kiev qui sera remboursé si la Russie verse des réparations de guerre. Une initiative que soutient Nicu Popescu : «C'est une bonne idée de s'assurer que l'Ukraine tient bien parce que l'Ukraine protège l'Europe. [...] Sans une Ukraine forte au niveau militaire et financier, toute l'Europe sera en danger militaire immédiat. [...] Le seul moyen de garder la paix, c'est d'être fort», conclut-il.

    20 min
  • Josep Borrell: «l’Europe a montré sa faiblesse face à Trump, ce qui a un coût»

    Dans une semaine marquée par l’Assemblée générale de l’ONU à New York, Josep Borrell, l’ancien Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, s’exprime sur les dossiers géopolitiques brûlants, dont certains divisent toujours les Européens.  

    « Cette année, le discours du président Trump, ça a été vraiment ahurissant. Trump cassant toute la vaisselle, c’est historique… J'ai raté quelque chose, vraiment ». Ironique, Josep Borrell qui participait encore l’an dernier à l’Assemblée générale de l’ONU, ne cache pas sa stupéfaction. Mais l’ancien chef de la Diplomatie européenne jusqu’en 2024, ancien ministre des Affaires étrangères de Pedro Sanchez et aujourd’hui président du Think Tank CIDOB est aussi un fervent défenseur de la cause palestinienne. Pour lui, la décision française de reconnaître le futur État palestinien est positive, mais bien trop tardive. « La France, il y a 30 ans qu'elle hésite ». Pourtant, cette question divise toujours les Européens, s'indigne Josep Borrell alors que « le Canada, la France, le Royaume-Uni, l'Australie, le Portugal, l'Espagne – il y a quelques mois déjà – ont rejoint le mouvement, l’opposition de certains pays comme l'Allemagne, l'Italie ou la Hongrie fragmentent l’UE ! ».   

    Pour Josep Borrell, les récentes sanctions commerciales de la Commission européenne ne vont pas assez loin pour faire reculer Benyamin Netanyahu : « le coût pour Israël de cette annulation partielle de l'accord commercial, c'est 227 millions d'euros, ce n’est vraiment pas à la hauteur. Mais au moins, cela a cassé le tabou selon lequel on ne pouvait rien faire contre Israël.» 

    À lire aussiDonald Trump fait volte-face sur l'Ukraine et dit ne plus croire à une victoire russe

    Une Europe prise en étau entre Trump et Poutine

    L’ancien Haut représentant qui était aussi chargé de la sécurité, fustige aussi les décisions de Donald Trump à l’égard des Européens : augmentation des budgets de défense à hauteur de 5%, droits de douane unilatéraux de15% avec engagement d'achats d'armes aux Américains. « Il y a des vassaux heureux et il y a des gens qui sont très contents d'avoir quelqu'un qui les protège moyennant un paiement », analyse Josep Borrell. « L’ accord commercial ce n’est pas bon pour l'Europe et les 5% de dépenses militaires, c'est un acte de servitude vis-à-vis de Trump, l'Europe a montré sa faiblesse et la faiblesse a un coût. »

    À propos de l’intrusion de drones repérés au-dessus de quatre aéroports du Danemark et des incidents qui se multiplient dans le ciel des pays de l'Union européenne, Josep Borrell commente : « Si ce sont les Russes – et c'est difficile d'imaginer que cela puisse être quelqu'un d'autre – ils sont en train de tester notre volonté d'agir et notre unité. Quelques jours avant l'invasion russe de l'Ukraine, je présentais la boussole stratégique pour la défense européenne, j’avais dit l'Europe est en danger, nous sommes en danger. Nous n'avons pas les capacités militaires pour faire face à une attaque. À l’époque, personne ne m’a écouté... nous étions dans la paix heureuse sous le parapluie militaire américain. Et maintenant, c'est évident que la Russie bénéficie de la bienveillance que Trump a démontré vis-à-vis de Poutine »

    L’ancien Haut représentant commente le 19e paquet de sanctions : « La Commission européenne n'a pas la capacité de proposer des sanctions, mais seulement le Haut Représentant et les États-membres. C'est l'Union européenne à la fin qui doit l'approuver, et je ne sais pas si cette fois-ci ça va passer. Et ça devrait passer, parce que c'est vrai qu'on continue à financer la Russie en lui achetant des hydrocarbures et du gaz. Et c'est vrai aussi qu'on continue à financer la Russie d'une façon indirecte, en achetant des produits pétroliers qui sont distillés en Inde avec du pétrole russe. Si on ne peut pas importer du pétrole russe, on ne devrait pas non plus importer d'un tiers pays ce qu'on obtient à partir du pétrole russe.» Quant à la question de s’approprier des avoirs russes gelés, Josep Borrell affirme : «J’y serais tout à fait favorable. Mais pour cela, il faut d'abord qu'on ait une base légale solide qu'on n'a pas encore trouvée. » 

    Enfin, Josep Borrell met en garde concernant les prochaines élections en Moldavie du 28 septembre, menacées par l’ingérence et l’influence russe. « Les gens, peut-être, ne savent même pas quelle est l'importance stratégique de ce petit pays qui est déjà à moitié occupé par les troupes russes. C'est un pays qui n'est pas membre de l'OTAN, qui est aux portes de l'Europe et qui, malheureusement, serait le prochain candidat à subir des attaques russes si l'Ukraine devait perdre cette guerre. »

     

    À écouter aussiÉlections en Moldavie: l’IA, l’arme de propagande russe pour influencer le résultat des législatives

    L’Espagne socialiste à contrecourant et à l’avant-garde

    Josep Borrell termine en rendant hommage au gouvernement de son pays, l’Espagne «Ce pays est à contre-courant de la dépense militaire, il n'accepte pas l'imposition trumpienne des 5%. Il a été à l'avant-garde de la reconnaissance de l'État de la Palestine. Et surtout en matière migratoire, il est en train d'employer un modèle complètement différent du modèle par exemple de l'Italie de Giorgia Meloni, un système beaucoup plus humanitaire avec l’inclusion de forces du travail qui viennent de l'immigration. Ça nous a donné un élan économique et sans cela la société espagnole ne fonctionnerait pas».

    À lire aussiEspagne: vers une régularisation de près de 500 000 personnes en situation irrégulière

    20 min
  • Xavier Bettel: «Certains tremblent devant toute décision venant de Washington»

    Cette semaine, nous recevons Xavier Bettel, ancien Premier ministre et actuel ministre des Affaires étrangères luxembourgeois. Reconnaissance de la Palestine, sanctions contre la Russie et renforcement de la défense européenne, il commente les sujets qui divisent les États membres.

    Face aux menaces de la Russie ou au comportement imprévisible de Donald Trump, l'Union européenne (UE) apparaît coincée entre différents impératifs et les intérêts divergents de ses États membres. Xavier Bettel, ministre des Affaires étrangères luxembourgeois dans un gouvernement dirigé par le conservateur Luc Frieden, reconnaît des désaccords majeurs au sein de l’Union : «Nous avons déjà donné une meilleure image de l'Europe. [...] Peut-être que c'est aussi l'occasion de se dire que c’est le moment de changer des choses, que ce soit les modes de décision, que ce soit aussi qui représente l'Europe. J'ai vu Madame von der Leyen à Washington. Est-ce que ça n'aurait pas été à Monsieur Costa ou à Madame Kallas d’y aller? Qui fait quoi exactement ? Peut-être que c'est aussi le moment de donner un électrochoc pour que l'Europe se réveille autrement demain», poursuit-il. 

    «Nous devons prévoir deux États qui vivent l'un à côté de l'autre»

    Alors que l’offensive terrestre israélienne se poursuit dans la bande de Gaza, la Commission européenne propose de suspendre certaines dispositions de l'accord d'association entre l'UE et Israël liées au commerce, ce qui signifie dans la pratique que les importations en provenance d'Israël perdront leur accès préférentiel au marché de l'Union. Elle propose également des sanctions à l’encontre des ministres israéliens extrémistes et des colons violents. Des propositions qui doivent encore être adoptées par le Conseil, respectivement à la majorité qualifiée et à l’unanimité. Xavier Bettel regrette ces systèmes de vote qui ne permettent pas, selon lui, d’avancer sur le sujet : «Cela ne change rien que je vote pour ou que je vote contre parce que nous avons besoin de l'unanimité. Nous avons des fonctionnements d'institutions qui ne marchent plus, donc il serait important d'avoir peut être des changements.»

    Le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois rappelle son soutien à une solution à deux États : «Il faut que les Israéliens comprennent que s'il y a une reconnaissance de la Palestine, ce n'est pas contre eux, au contraire, car la paix en Palestine sera la sécurité d'Israël. [...] Ce n'est pas un acte hostile par rapport à Israël de vouloir reconnaître la Palestine, mais tout simplement d'éviter de créer une génération de haine et de terrorisme pour les 30 prochaines années. Nous devons pouvoir prévoir deux États qui vivent l'un à côté de l'autre et surtout l'un avec l'autre dans le futur.»

    «L’Europe doit surtout compter sur elle-même»

    Après des mois de rebondissements, les États-Unis et l'UE sont parvenus à un accord sur les droits de douane. Un taux plafond de 15% a été décidé pour la majorité des exportations européennes vers les États-Unis. Ces derniers n’auront pas à s’acquitter de droits de douane pour leurs exportations vers l’UE. «Il y a du pour et du contre» dans cet accord selon le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois. «Nous ne sommes pas entrés dans cet engrenage de sanctions contre sanctions et nous avons obtenu une certaine stabilité», commente-t-il. 

    Selon lui, l’UE apparaît cependant désavantagée dans cet accord : «Nous sommes aujourd’hui à 15% contre zéro, ce qui n’est pas dingue.» Il redoute surtout l’imprévisibilité de Donald Trump et le fait que les Américains puissent augmenter ce taux à leur guise sans moyen de pression des Européens : «Il nous faut une position européenne où nous disons que 15% est la limite que nous pouvons accepter. Dès qu'ils dépassent, il nous faudrait des contre-mesures qui soient prises au niveau européen. J'avais demandé que ce soit dans le texte et on m'a dit que ce n'était pas possible.»

    «Il y en a certains qui tremblent devant toute décision qui peut venir de Washington», regrette le chef de la diplomatie du Grand-Duché. «Certains collègues autour de la table disaient que si nous n’étions pas d'accord sur l'accord commercial, nous avions un risque que les Américains retirent leur aide de l'Ukraine. C’est un risque qui existe encore pendant des mois et des années. Est-ce que nous allons tout accepter ?», s’interroge-t-il. Selon lui, «l’Europe doit surtout compter sur elle-même». «Nous devons quand même nous donner des garanties parce que c'est quand même un peu du chantage. Si nous acceptons une fois le chantage, est-ce qu'il pourrait y avoir de nouvelles étapes dans le chantage ?»

    «Un investissement pour les générations futures»

    Face aux diverses menaces militaires et conflits en cours, l'OTAN ainsi que Donald Trump souhaitent que les pays membres s'engagent à consacrer 3,5% de leur PIB pour les dépenses militaires et 1,5% pour toutes celles liées à la sécurité, soit un total de 5% d’ici 2035. La moyenne actuelle des dépenses liées à la défense des pays européens est d’environ 2%. Le Luxembourg, pays le plus riche de l’UE, consacre 2% de son PIB à la défense en 2025 contre 1,1% en 2024. Une augmentation significative sur laquelle Xavier Bettel ne pariait pas, il y a encore quelques années : «Je consacrais 1% du budget à la coopération, pour aider les gens parce que cela permet d’aider et donner de l'espoir. C'est un des meilleurs moyens d'éviter les conflits dans beaucoup de pays du monde. Mais un budget de 2%, je n'y aurais jamais cru. Mais là, il faut qu'on augmente. La situation n'est plus la même. [...] Nous avons vécu sur les dividendes d'une sécurité où nous nous disions que les Américains seraient là pour nous protéger. Nous voyons aujourd'hui que les Américains sont imprévisibles.»

    Alors que l’armée luxembourgeoise ne comprend qu'environ 1 000 personnes, Xavier Bettel explique que ce réarmement doit se faire par étapes : «Il faut éviter que des populistes critiquent cet investissement dans l'armée et disent que nous aurions pu construire un nouvel hôpital ou une nouvelle maison de retraite à la place. Il ne faut pas donner ce pain aux populistes. Il faut faire comprendre aux gens que cet investissement, c'est aussi un investissement pour les générations futures.»

    «Pour la Journée de l'Europe, moi, j'étais en Ukraine»

    Au sein des Vingt-Sept, les avis divergent notamment au sujet du soutien à l’Ukraine. La Hongrie de Viktor Orban ou la Slovaquie de Robert Fico continuent de bloquer un soutien européen apporté aux Ukrainiens. Xavier Bettel fustige l’attitude de ces dirigeants européens qui entretiennent notamment des relations avec la Russie : «Pour la Journée de l'Europe, moi, j'étais en Ukraine pour la solidarité ukrainienne et pour la solidarité avec l'Europe. J'ai certains collègues qui étaient sur la place Rouge. [...] C'est un fait d'aller sur la place Rouge pour applaudir les roquettes, les drones qui risquent demain de tuer des Ukrainiens. Peut-être après-demain des Lituaniens, des Polonais. Ce n'était pas le moment d’être à Moscou. C'était le moment d’être en Ukraine.» Il critique également les tentatives de blocage de certains trains de sanctions à l’encontre de la Russie de la part de la Hongrie : «Si nous disons que nous voulons tout simplement arrêter de soutenir l'économie russe pour avoir des sanctions qui fonctionnent aussi, il faut que nous en payions aussi les conséquences et que nous soyons prêts. Et cela ne peut pas être 26 pays qui font tout et un autre qui essaie de bouffer à tous les râteliers.»

    20 min
  • Clément Beaune: «Je ne suis pas convaincu par l’accord commercial avec les États-Unis»

    Cette semaine, nous recevons Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan et ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes. Alors qu’Emmanuel Macron vient de nommer un nouveau Premier ministre, le cinquième depuis le début de son second mandat, Clément Beaune souligne le « besoin d’une stabilité ».

    Le nouveau chef du gouvernement français, Sébastien Lecornu a entamé une série de concertations avec les responsables des partis politiques ainsi que les partenaires sociaux : « C'est un homme, tout le monde le reconnaît, qu'on partage ou pas sa sensibilité, comme les partis de gauche l'ont dit eux-mêmes, de dialogue et de discussion et je crois que tous les partis politiques et les forces syndicales dans leur immense majorité vont participer à cette concertation ». « On a besoin de ce compromis pour la stabilité », insiste Clément Beaune.

    La première mission du Premier ministre sera de faire voter un budget dans une assemblée fragmentée et sans majorité. Selon Clément Beaune, « on a un temps qui est encore utile, suffisant » pour espérer y parvenir. « On ne peut pas imaginer en effet que la France, une deuxième année, commence l'année sans avoir un budget stable, arrêté, prévisible pour l'ensemble des Français, nos services publics et les entreprises aussi ». Il regrette qu’en France, le compromis soit « vu comme un mot repoussant, dégoûtant, tout mou », contrairement à nos voisins européens habitués aux négociations entre partis. « La France, en quelque sorte, s'européanise, elle a un Parlement fragmenté, mais elle n’a pas le mode d'emploi de la coalition, il faut le trouver », remarque-t-il.

    Un autre défi de taille attend le nouveau Premier ministre, celui de la réduction de la dette et le retour sous la barre des 3% du PIB de déficit : or en 2024, le déficit de la France s’élevait à 5,8% du PIB. Certes, « la situation des finances publiques est préoccupante, ce qu'a d'ailleurs, à juste titre, expliqué, martelé François Bayrou courageusement », reconnaît Clément Beaune. Cependant, il met en garde contre « un discours 100% négatif ». « Notre économie en général a des entreprises formidables qui sont des réussites internationales, avec un taux d'emploi qui a augmenté ces dernières années, un chômage qui a reculé », rappelle-t-il.

    La taxation des plus riches enflamme le débat budgétaire, l’opposition de gauche soutenant cette solution pour permettre de réduire le déficit. Le Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan appelle à « mettre un peu de rationalité ou de justesse dans ce débat qui parfois est un peu caricatural ou caricaturé. On n'est pas un paradis fiscal et les taux d'imposition pour les plus riches sont déjà élevés, y compris en comparaison européenne ». Concernant la proposition de taxe de l’économiste Gabriel Zucman sur le patrimoine des plus riches, il reste circonspect. « Ça n'apporterait sans doute pas toutes les recettes qu'on nous dit parfois, plutôt 5 milliards que 20 milliards, c'est un peu différent. Et puis il faut être lucide, ça ne résoudrait pas, quoi qu'il arrive, notre problème de dette ou de déficit à soi-seule », estime-t-il, « Il faudra faire des économies aussi ».

    Clément Beaune revient sur le discours sur l’état de l’Union, prononcé par Ursula von der Leyen ce mercredi (10 septembre 2025). S’il juge la présidente de la Commission européenne « plutôt convaincante sur les sujets internationaux », il se dit « moins convaincu sur la question commerciale ». Il critique l’accord commercial conclu cet été entre Bruxelles et Washington qui porte à 15% les taxes sur les exportations européennes vers les États-Unis. Cet accord lui « paraît défavorable, déséquilibré ». Or Clément Beaune est « convaincu que quand l'Europe ne montre pas sa force, elle perd du soutien », d’autant plus que « Monsieur Trump ne comprendra que le langage de la force, de l'unité, de la fermeté européenne ».

    20 min

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