Cette semaine, nous recevons Manon Aubry, députée européenne et co-présidente du groupe de la Gauche au Parlement. Elle dénonce une inaction de l’UE face au conflit au Moyen-Orient et à l’expansion de l’influence russe.
La Bulgarie et la Hongrie viennent de vivre des élections législatives clés pour l’avenir de l’Europe. L’ancien président bulgare Roumen Radev a remporté les élections sur la promesse de mettre fin à la corruption endémique et l'instabilité politique. « Nous assistons aujourd'hui en Europe à un grand renversement, en particulier en Europe de l'Est. […] Cette élection est une vague contre la corruption. Il y a eu de grandes mobilisations en Bulgarie contre la corruption et la vie chère. Ces mobilisations ont mené à ce résultat électoral », remarque Manon Aubry, eurodéputée et membre de La France insoumise.
Si Roumen Radev exclut de faire jouer son droit de veto pour bloquer les décisions des États membres, il s’affiche cependant comme partisan de la reprise du dialogue avec Moscou, en opposition avec certains dirigeants européens. « Il semble qu'il ait un certain nombre d'inclinaisons pro-russes qui peuvent nous inquiéter vis-à-vis du soutien que l'Union européenne (UE) apporte à l'Ukraine », reconnaît la députée européenne du groupe la Gauche. « Est-ce qu'une partie de l'Europe ne sera pas de nouveau tentée de regarder vers la Russie ? », s’interroge-t-elle. « La Russie utilise l'ensemble de ses proxys pour étendre son influence et mettre en place une forme renouvelée de guerre froide. Il y a aujourd'hui dans le monde des blocs qui s'affrontent les uns par rapport aux autres. »
Elle note cependant qu’il y a « un principe de souveraineté et un principe démocratique » à respecter dans cette élection : « Qui sommes-nous pour donner des leçons aux Bulgares ? »
À lire aussiBulgarie: la coalition de l'ex-président Roumen Radev donnée en tête des législatives
« J’aimerais que l'UE porte une voie médiane qui est une voie de la paix » Face à cette influence grandissante de la Russie et ce bouleversement de l’ordre mondial, Manon Aubry estime qu’il « n’y a plus d'Union européenne » : « J’aimerais que l'UE porte une voie médiane qui est une voie de la paix, de la défense du droit international. Mais l’UE est en train de disparaître de l'histoire du monde. Les États-Unis et Donald Trump violent allègrement le droit international au Venezuela, en Iran et soutiennent le gouvernement israélien dans son opération génocidaire en Palestine, dans ses crimes de guerre au Liban. De l'autre côté, vous avez la Russie qui tente de redessiner les cartes du monde et d'étendre son influence, qui viole le droit international et envahit illégalement l'Ukraine. »
« Peter Magyar n'est pas un changement radical » En Hongrie, la victoire de Peter Magyar aux élections législatives va mettre fin aux 16 ans de règne du nationaliste Viktor Orban. Le futur Premier ministre a annoncé vouloir restaurer un État de droit fonctionnel notamment en termes de justice ou de liberté de la presse. Il se montre plus progressiste que son prédécesseur mais Manon Aubry reste vigilante : « Viktor Orban ne va manquer à personne dans l'UE mais je tiens quand même à alerter sur le fait que Peter Magyar n'est pas un changement extrêmement radical. […] Je le trouve assez silencieux sur un certain nombre de sujets qui me semblent fondamentaux comme la défense des droits des LGBT, des femmes, des exilés. […] D’un point de vue de la démocratie et des valeurs démocratiques fondamentales, évidemment que nous pouvons être soulagés mais il n’est pas non plus un changement révolutionnaire. […] J'espère qu'il y aura une gauche qui pourra renaître de cette nouvelle situation politique. »
En Europe de l’Est, les duels politiques ont principalement lieu entre des partis de droite conservatrice et de droite extrême face à une difficulté pour les partis de gauche de s’unir : « Je crois à la renaissance d'une gauche, y compris dans les pays d'Europe de l'Est. C'est ce à quoi nous travaillons avec l'Alliance de Gauche Européenne, le nouveau parti européen que la France insoumise a contribué à fonder il y a un an. […] Je pense que le fait de s'être débarrassé de Viktor Orban en Hongrie peut permettre aussi cette perspective, plus que jamais indispensable pour les peuples. »
« Nous pourrions être favorables à l'élargissement de l'UE » En ce qui concerne la possible future adhésion de l’Ukraine à l’UE, Manon Aubry explique que le groupe de la Gauche « pose des conditions strictes ». « Ces conditions valent pour l'Ukraine mais également pour tous les autres États qui sont candidats. […] Il s’agit notamment de lutter contre le dumping et la concurrence déloyale en matière sociale, environnementale et fiscale. » Elle cite l’exemple de l'Ukraine qui « a un salaire minimum très faible, qui va conduire à des délocalisations d’emplois ». Elle explique également que l’Ukraine dispose « d’immenses territoires agro-industriels » ce qui créerait une « concurrence déloyale » pour les agriculteurs européens « à un moment où notre agriculture est soumise à une concurrence des quatre coins du monde à cause des accords de libre-échange ».
Elle ne ferme pas la porte à une future adhésion : « Si nous parvenons à harmoniser par le haut les droits sociaux, fiscaux et environnementaux, nous pourrions être favorables à l'élargissement de l'UE, y compris à l'Ukraine. »
En ce qui concerne les garanties de sécurité qu’une adhésion à l’UE pourrait offrir à l’Ukraine, Manon Aubry pense qu’elles pourraient avoir lieu « sans que l'Ukraine fasse partie de l'Union européenne » : « Nous apportons déjà un soutien à l'Ukraine, un soutien financier qui peut être poursuivi et même augmenté. »
Quant à la question d’envoyer des soldats européens sur le sol ukrainien pour le sécuriser, la députée insoumise prône un encadrement des Nations unies : « Les Nations unies doivent être le seul cadre légitime, puisque c'est le cadre international qui est reconnu par l'ensemble des États pour mettre en place une mission de garantie de sécurité avec des forces de maintien de la paix à laquelle les États européens pourraient participer. »
« Il faut suspendre l'accord d'association avec Israël » Au Moyen-Orient, bien qu’un fragile cessez-le-feu soit en place entre l’Iran et les États-Unis, la situation semble s’embourber. Manon Aubry fustige l'absence de réaction de l’UE : « La situation au Liban est absolument catastrophique. […] L’UE est en train de disparaître de l'histoire, ne prend aucune initiative diplomatique et laisse les États-Unis de Donald Trump avoir seul la main sur la région. Elle laisse le gouvernement de Benjamin Netanyahou annexer le Liban. […] En plus de cela, elle est complice, au moins indirecte, des crimes qui sont commis par le gouvernement de Benjamin Netanyahu, puisque l'UE est le premier partenaire commercial d'Israël. »
Manon Aubry demande à l’UE de dénoncer son accord de coopération avec Israël : « Il faut suspendre l'accord d'association, en tout cas au moins son volet commercial. Il n'y a pas besoin de l'unanimité pour cela, il faut une majorité qualifiée. Il y a un article dans cet accord commercial qui impose le respect des droits humains. La Commission européenne établit que les droits humains sont largement violés en Palestine. […] Si demain les voies commerciales sont coupées entre l'UE et Israël, cela mettra le gouvernement de Benjamin Netanyahou au ban de la communauté internationale. »