L'afflux de dizaines de milliers de migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta a fait réagir la droite européenne sur les contrôles aux frontières et soulève des questions sur l'attitude des autorités marocaines. L'Italie a annoncé ne plus appliquer, provisoirement, les règles de l'espace Schengen vis-à-vis de l'Espagne, et les ministres de l'Intérieur des pays de l'UE échangeront, mardi 4 août, en visioconférence sur la crise migratoire et les tensions diplomatiques qui ont suivi. Benjamin Biard, chargé de recherche au Centre de recherche et d'information socio-politiques à Bruxelles et enseignant à l’Université catholique de Louvain, livre son analyse.
RFI : Quel est votre regard sur cette réunion des pays de l'Union européenne pour échanger sur les développements à Ceuta qui va se tenir alors que la majorité des personnes qui sont entrées dans le territoire espagnol sont reparties au Maroc ?
Benjamin Biard* : On est dans un contexte bien particulier, et précisément pour une série de pays en tout cas, avec des élections à venir, certainement en Espagne, mais aussi en Italie ou en France par exemple, en 2027. On voit bien, dans un contexte où l'extrême droite se porte plutôt bien dans une série de pays, notamment dans les trois que je viens de citer ici, qu'il s'agit de la possibilité pour eux d'instrumentaliser d'une certaine manière cette thématique qui met aux prises la question des frontières, de l'immigration, de l'Union européenne aussi. Ces thématiques sont chères et classiques à l'extrême droite et elles permettent ainsi de mieux se démarquer en termes de discours, en dénonçant d'une part l'échec de l'Union européenne dans la politique migratoire et des frontières. Vient ensuite la question de la souveraineté, puis aussi la question de la sécurité, puisque c'est une véritable crise sécuritaire qui est pointée du doigt par différentes formations d'extrême droite.
L'extrême droite « tracte », dicte l'agenda européen avec les thématiques qu'elle met en avant régulièrement sur les scènes nationales des différents pays ?
En tout cas, il est très clair que l'extrême droite a une influence, effectivement. D'une autre manière, elle réussit aussi à se développer dans un contexte de crise que l'on peut qualifier de migratoire. Je prendrai un seul exemple, un peu plus ancien mais pas trop pour illustrer ceci : celui de la crise des réfugiés syriens, comme on l'a appelée en 2015-2016 lors de son pic, notamment avec une arrivée très importante d'immigrants en Allemagne et un discours d'Angela Merkel à l'époque, qui consistait à dire : « Nous sommes prêts à accueillir un million de réfugiés sur notre territoire ». Cela a eu pour effet presque automatique de booster l'extrême droite à travers des mouvements, des groupuscules, qui s'appelaient Pegida, par exemple, un mouvement « contre l'islamisation » de l'Allemagne, mais aussi de l'Europe. Et puis des partis politiques comme l'AFD, parti qui aujourd'hui a le vent en poupe et qui à l'époque réussit à se développer particulièrement bien dans un contexte où, quand même, en Allemagne, l'extrême droite ne réussissait plus à se développer depuis le retour de la démocratie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en réalité. Donc, on voit ainsi comment l'extrême droite se nourrit d'une série de faits d'actualité plus ou moins importants, mais notamment migratoires, pour se développer. Mais aussi comment l'extrême droite européenne, lorsqu'elle est déjà développée, se rebooste par ces faits d'actualité – je pense ici notamment à l'Italie et aux déclarations de Giorgia Meloni, par exemple. On voit ainsi comment l'extrême droite influence très clairement le jeu politique de manière générale.
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Au-delà des partis d'extrême droite en tant que tels, on voit qu'il y a aussi des partis plus centristes, à l'échelon européen, qui ont demandé la tenue de cette réaction d'urgence. Est-ce que les idées plutôt associées à l'extrême droite ont infusé plus largement dans le spectre politique ?
Certainement. En matière migratoire, mais pas seulement. On a pu l'observer déjà depuis un certain nombre d'années, et c'est lié à nouveau au poids qu'a acquis l'extrême droite de manière générale. On a des formations souvent de droite, parfois aussi de gauche. Il suffit de regarder : même au niveau du Royaume-Uni, par exemple, surtout sous le gouvernement de Keir Starmer, il n'y a pas encore très longtemps. Ça a aussi été le cas au Danemark, par exemple, pendant de nombreuses années. Mais l'extrême droite a aussi influencé d'autres partenaires politiques, notamment parfois de gauche par exemple. Et donc on voit très bien que cette influence est très large, elle s'exerce de manière très forte sur les politiques publiques, sur les discours aussi, par exemple, bien entendu. On voit ainsi ce qu'on appelle dans une certaine mesure un élargissement de la fenêtre d'Overton qui semble s'être opéré, c'est-à-dire l'élargissement du champ du dicible ou de ce qui est considéré comme acceptable dans le débat public. Donc, dans le discours, ça s'observe très clairement avec des expressions, par exemple « ensauvagement de la nation », par exemple « grand remplacement », qui traditionnellement était confiné dans des discours de leaders ou de représentants de l'extrême droite et qui aujourd'hui semble plus accepté globalement et utilisé parfois par des acteurs qui ne relèvent pas de cette idéologie.
José Manuel Alvarez, le chef de la diplomatie espagnole, a appelé à la solidarité européenne juste avant la réunion de mardi 4 août. Est-ce que l'extrême droite rejette cette dimension de solidarité pour faire la promotion de ses propres idées ?
Je pense effectivement que c'est le cas. Et l'une des caractéristiques qui définit l'idéologie d'extrême droite, d'ailleurs, c'est notamment la conception inégalitaire de la société. L'inégalité, le fait de reconnaître qu'il y a des inégalités naturelles entre les individus, des inégalités culturelles, civilisationnelles. Et derrière cela, on a un programme d'action qui traditionnellement, effectivement, crée une certaine forme de discrimination entre les individus à partir de caractéristiques bien prédéterminées. Et donc c'est assez cohérent, finalement, que la solidarité ne soit pas au cœur du message de l'extrême droite. En tout cas, si on considère la solidarité au sens très large et pas simplement la solidarité au sein d'une même nation, d'une même ethnie ou d'une même civilisation, par exemple.
Pensez-vous que l'ampleur de la réaction s'explique aussi par l'opposition frontale de certains pays au programme ambitieux, en termes de politique migratoire, de Pedro Sanchez ?
Sans doute que ça joue certainement. Je pense que c'est un élément très fort dans le sens où on a ici finalement un symbole très important au niveau européen d'un gouvernement qui a contribué à régulariser récemment de manière massive – même si ce n'était pas la première fois – un grand nombre de personnes qui étaient en Espagne de façon illégale. Et on a par ailleurs le fait qu'on a ici un leader qui est l'un des derniers leaders de gauche européenne au pouvoir. Et donc on a un double symbole, d'une certaine manière, sur le plan de l'appartenance partisane et idéologique du leader espagnol, mais aussi sur le plan de sa mise en œuvre de certaines politiques publiques jugées – et en effet, on peut les considérer comme telles – comme plutôt de gauche, sur ce qu'elles témoignent, en tout cas en termes idéologiques. Il y a donc un symbole autour du fait que tout ceci se déroule en Espagne aujourd'hui.
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* Auteur de « L'influence (in)visible : les partis populistes de droite radicale et la fabrique de politiques publiques en démocratie », éditions Peter Lang.