Au Sénégal, un projet inédit s'est emparé de l’escrime comme moteur de transformation positive. Depuis 9 ans, l'association Pour le sourire d’un enfant, à Thiès, à 70 km au sud de Dakar, pratique l’escrime avec des mineurs détenus en prison pour les aider à retrouver le chemin du respect d’eux-mêmes et des autres et de la réinsertion en société.
De notre envoyée spéciale à Thiès,
Le fleuret pointé vers le ciel, devant le visage puis en direction du sol, en pantalon de jogging et bustier blanc, à première vue, rien ne distingue les sept jeunes qui participent à l’atelier d’escrime ce jour-là. Et pourtant, il a fallu leur apprendre plus qu’à d’autres, à commencer par leur faire prendre conscience de leur corps.
« Il faut leur apprendre comment se positionner, il y en a beaucoup qui ne savent pas utiliser leur corps, car ce sont des gosses qui ne sont jamais allés à l’école », explique Jacques Faye, maître d’armes et animateur de l’atelier d’escrime pour l'association Pour le sourire d'un enfant. « Ils n’ont jamais fait de sport, donc du coup, ce n'est pas facile et à la fin, il y a un produit fini qui est vraiment prêt à faire de l’escrime, c'est extraordinaire ! »
Car les mineurs qui sont là sont tous détenus à la Maison d’arrêt et de correction (MAC) de Thiès, au Sénégal, accusés de crimes plus ou moins graves, comme le rappelle la présence de deux agents pénitentiaires à l’entrée de la salle. Chaque semaine, pendant 2 heures, ils sont autorisés à venir pratiquer ce sport pas comme les autres.
À écouter dans 8 milliards de voisinsLe rôle social du sport
Échauffement, fente, combats avec le fleuret pour Kaïs, 17 ans. En détention préventive depuis trois ans, il mesure sa chance : « Ça me fait plaisir de jouer ici avec des gens qui sont en dehors, car moi, je suis en prison. C’est bon car là-bas, tu t’assois seulement, tu dors seulement, il n'y a pas de basket et le foot, c'est rare. »
L’escrime comme médiateur de changement
Nelly Robin, chercheuse à l’IRD et fondatrice de l'association Pour le sourire d'un enfant, a co-cré la méthode « escrime et justice réparatrice ». Elle a très vite pris conscience des avantages de ce sport très complet quand les méthodes classiques échouaient à faire sortir les jeunes de la délinquance. « L’escrime, c'est l’arme, l’arme, c'est un médiateur, c'est une manière de comprendre que l'on peut avoir une arme dans les mains, mais que l'on peut exprimer autre chose que de la violence, on peut se contrôler et on peut dialoguer avec l’autre. » Explique la chercheuse. Elle poursuit : « Ensuite, il y a la tenue blanche, on sait combien ici ce n'est pas n’importe qui, à n’importe quel moment qui porte une tenue blanche, ça participe énormément à la réhabilitation du corps, et notamment des jeunes filles ».
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La fondatrice de l'association détaille l'aide que peut apporter l'escrime aux jeunes filles : « Elles arrivent souvent en prison accusées d’infanticide ou d’avortement, pour la plupart, il s’agit plutôt de grossesses précoces non désirées suivies d’accouchements solitaires dramatiques et elles sont dénoncées. Et donc elles abandonnent leur corps. Or, avec l’escrime, on voit qu’il y a une réconciliation peu à peu entre leur esprit et leur corps. »
Une méthode efficace qui pourrait s'exporter dans d'autres pays
Habib Georges Badji est éducateur à la méthode escrime et justice. Il explique que tous les enfants qui ont fait de l'escrime n'ont pas récidivé, ils ne sont pas retournés en prison. Qui plus est : « Au sortir de prison, ils reviennent, pour refaire de l'escrime ici. »
Associé au masque, le respect mutuel, le contrôle de soi et la responsabilité que l’escrime véhicule, (tout comme l'identité et la cognition), ce sport invite à un jeu de rôle positif aux résultats concrets. Serigne Fallou Diagne Gueye, ancien détenu, se rappelle des bienfaits de l’escrime : « J'ai commencé à voir des petits changements seulement grâce à l'escrime. Je me concentre, j'ai du respect envers moi même, envers les autres. C'est pourquoi je me suis dit que ce sport, dans la vie, peut beaucoup aider. »
Aujourd’hui, Serigne Fallou Diagne Gueye, devenu formateur à son tour, continue à pratiquer l’escrime et rêve à terme de devenir un champion.
Depuis 2015, parmi les 600 mineurs formés à cette méthode, aucun n’a récidivé, au point que du personnel pénitentiaire venu du Rwanda, de Côte d’Ivoire et du Maroc va commencer à être formé à l’académie Escrime et justice réparatrice que Nelly Robin a créé.
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