Cette semaine, Caroline De Camaret reçoit Luc Frieden, Premier ministre luxembourgeois et président du Parti populaire chrétien-social, membre du Parti populaire européen (PPE). Présent à Paris pour le premier Sommet international sur l'espace organisé par le président français Emmanuel Macron, il évoque l'importance d'une autonomie stratégique de l'Europe, la nécessité de s'unir face à un monde de plus en plus menaçant, mais aussi certains chantiers à venir au sein de l'Union.
"L'Europe doit jouer son propre rôle"
Les 9 et 10 septembre se tenait, à Paris, le premier Sommet international sur l'espace à l'initiative du président français Emmanuel Macron. Si les grandes entreprises américaines comme Blue Origin ou SpaceX ont boycotté le Sommet à la demande du président américain Donald Trump, 120 pays y ont participé, dont le Luxembourg. Luc Frieden approuve "l'idée du président Emmanuel Macron de réunir tous ceux qui veulent que l'Europe soit autonome et forte", mais rappelle : "nous restons des amis des États-Unis". Pour lui, ce besoin d'autonomie "ne signifie pas qu'il faut exclure les autres (...) nous travaillons évidemment bien avec les Américains et d'autres sur ces sujets, mais l'Europe a besoin, en matière de défense, en matière d'énergie, en matière d'intelligence artificielle, en matière d'espace, de jouer aussi son propre rôle". Il cite par exemple les satellites commerciaux, dont le Luxembourg est le premier opérateur en Europe. Face à une situation géopolitique de plus en plus complexe, "les satellites jouent un rôle en matière de défense, en matière de communication quantique, de sécurité". Il faut donc "que l'Europe soit un peu plus autonome car nous ne l'avons pas été suffisamment, peut-être, par le passé".
"Il faut protéger les jeunes dans leur développement"
La publication, le 8 septembre dernier, du rapport PISA 2025 sur le niveau des élèves a révélé une tendance à la baisse des compétences des élèves dans de nombreux pays européens, notamment en lecture. L'un des facteurs de cet affaiblissement est l'utilisation des réseaux sociaux. Dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron a demandé à la présidente de la Commission un texte européen pour interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de quinze ans, proposition retoquée en France par le Conseil constitutionnel. Le Premier ministre luxembourgeois, lui, appuie cette proposition, tout en soulignant que "l'interdiction n'est jamais quelque chose qui, dans le monde libéral dans lequel nous sommes, est la première solution. Mais quand on voit qu'il y a de tels problèmes, je crois qu'il faut protéger les jeunes dans leur développement". Plutôt que des mesures nationales, il dit "préférer une solution européenne, puisque nous vivons dans un espace européen (...) ce serait dommage de le faire seulement à l'intérieur de nos frontières". Si, cependant, la Commission ne propose rien d'ici la fin de l’année, il agira sur le territoire luxembourgeois, tout en "tenant compte des réflexions du Conseil constitutionnel français quant aux limites de cette restriction à la liberté".
"Un Européen ne doit jamais avoir peur des autres"
L'Union européenne encadre l'utilisation des réseaux sociaux sous le Digital Services Act, adopté en 2024, et a récemment inclus certaines intelligences artificielles dans ses prérogatives. Si des avertissements ont été émis, aucune sanction directe n'a encore été prononcée au niveau européen. Pour Luc Frieden, "un Européen ne doit jamais avoir peur des autres. C'est un grand continent, 400 millions d'habitants. Donc nous pouvons être fiers de ce que nous sommes, avec nos valeurs, nos principes." Il faut, selon lui, "une intelligence artificielle humaine", qui respecte ces valeurs européennes. Le Luxembourg est ainsi le premier pays d'Europe à avoir signé un partenariat stratégique avec la société française Mistral AI, pour intégrer l'intelligence artificielle aux services de l'Etat et collaborer avec les institutions de recherches publiques. Le Premier ministre insiste sur la nécessité d'encadrer ces pratiques car "les valeurs de l'Europe, ce ne sont pas les mêmes qu'en Chine et aux États-Unis", mais rappelle que "les sanctions, c'est toujours la dernière, dernière étape".
"Nous avons besoin de nouvelles ressources qui ne soient pas contraires à notre objectif de compétitivité"
Alors que le projet de budget pluriannuel de l'Union européenne pour la période 2028-2034 suscite de vifs débats parmi les États membres, Luc Frieden déclare : "mon pays n'est ni du côté des 'frugaux', ni du côté des 'pays de la cohésion'". Il explique : "on a besoin d'un budget qui soit plus grand que le budget actuel. Mais il ne faut pas qu'il soit trop grand parce qu'il doit aussi être financé". Ainsi, bien qu'il se soit opposé à une taxe européenne sur le tabac ou à la taxation des superprofits des multinationales lors de la crise énergétique, il prône le développement d'autres ressources propres à l'UE : "il faut des ressources propres qui fassent du sens, qui ne soient pas contraires à notre objectif de compétitivité, qui soient en même temps réparties de façon équitable entre les États membres". Pour lui, la recherche de ces ressources, via la taxation notamment, ne doit pas impacter la compétitivité des entreprises, au risque que celles-ci "soient poussées vers d'autres continents". Une augmentation du budget reste nécessaire, afin de "soutenir, au niveau européen, les nouvelles politiques : l'innovation, l'espace, la technologie, les satellites" sans pour autant ponctionner dans la politique de cohésion ou la politique agricole commune.
"L'Europe est la meilleure réponse face aux défis qui nous sont lancés"
Le dimanche 6 septembre, le parti d'extrême droite allemand AfD a remporté 44 % des voix aux élections parlementaires régionales en Saxe-Anhalt, une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Luc Frieden réagit : "pour un voisin de l'Allemagne dont le pays a été envahi en 1940 par les nazis, c'est évidemment extrêmement choquant et inquiétant". Pour lui, ce retour en force du nationalisme d'extrême droite est "un énorme défi pour les partis du centre politique". Il enjoint ainsi à "analyser cela en commun au niveau européen" et appelle "les électeurs de tous les pays européens à regarder l'histoire : le nationalisme, la discrimination des minorités, cela conduit à la Deuxième Guerre mondiale". Alors que l'extrême droite européenne sympathise avec une Russie de plus en plus menaçante, Luc Frieden rappelle "il y a déjà aujourd'hui des attaques hybrides (...) Nous sommes attaqués tous les jours ; nos systèmes informatiques, les drones, ce n'est pas de la science-fiction, c'est déjà une réalité".
Il en appelle ainsi à l'union : "l'Europe a tout intérêt à être unie, à être soutenue, car c'est la seule réponse pour survivre dans ce monde très compliqué (...) c'est pour cela qu'il faut l'Europe, parce que chaque pays seul est faible, même s'il est grand."
Emission préparée par Perrine Desplats, Florine Hausfater, Isabelle Romero et Agnès Le Cossec