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Dans IDÉES, le magazine dédié à celles et ceux dont la curiosité est insatiable, Pierre-Édouard Deldique reçoit cette semaine un philosophe singulier, Pierre Cassou-Noguès. Professeur de philosophie à l’université Paris-8, membre de l’Institut universitaire de France, cet intellectuel est aussi un sportif, cycliste à ses heures. Et des heures, il en a passé sur sa bicyclette pour longer le littoral français. Il nous propose un récit de son périple, à la fois livre de voyage, de nature, de philosophie. Avec Trait de côte (Philosophie magazine éditeur).
Des Landes à la Bretagne, Pierre Cassou‑Noguès poursuit son travail singulier : penser le réel à partir de ses zones de friction. Cette fois, il s’attarde sur la côte, ce bord instable où la terre rencontre la mer — un lieu banal en apparence, mais qui devient sous sa plume un véritable laboratoire philosophique à l’heure où l’océan grignote allégrement le littoral, notamment en Charente-Maritime.
La côte, rappelle Cassou‑Noguès, n’est jamais fixe. Elle avance, recule, s’effrite, se reconstruit. Elle oblige à composer avec l’incertitude. En observateur attentif, il transforme cette instabilité en concept : le « trait » n’est pas une ligne nette, mais une zone vivante, un espace où se négocient sans cesse nos manières de percevoir et de raconter le monde.
Au micro et dans le livre, il navigue entre récit, observation et réflexion théorique. Cassou‑Noguès décrit des paysages, des gestes, des micro‑événements. Il montre comment ils nourrissent un imaginaire : celui des frontières, des bords, des mondes qui se touchent. La côte devient ainsi un lieu où se fabriquent des histoires, des peurs, des projections — un espace où l’on pense autant qu’on regarde.
Sans céder au catastrophisme, Trait de côte s’inscrit dans les préoccupations écologiques contemporaines.
L’auteur y défend une écologie de l’attention : regarder ce qui change, ce qui s’efface, ce qui apparaît. Une manière de rappeler que les transformations du monde ne se jouent pas seulement dans les grands récits, mais aussi dans ces traits fragiles qui dessinent nos paysages.
Bref, un livre bref, précis, qui propose une autre façon de comprendre nos limites — et d’habiter un monde où elles ne cessent de bouger. Un livre aussi sur une certaine conception de la philosophie : « ne pourrait-elle pas consister dans des gestes, des formes de vie, plutôt que dans des énoncés ? » s’interroge-t-il.
Programmation musicale :
Dans ce nouveau numéro du magazine Idées, Pierre-Édouard Deldique reçoit Julia de Funès, philosophe, conférencière, chroniqueuse, auteure de Pensées distinguées (Éditions de l’Observatoire), un essai qui s’inscrit dans la continuité de son travail : une philosophie du quotidien, incisive mais accessible, qui démonte les faux-semblants de notre époque. « Il ne faut pas tomber dans les pièges du progressisme », remarque-t-elle.
Ce nouvel essai propose une exploration des mécanismes de distinction sociale et morale qui structurent nos comportements, nos goûts, nos indignations et même nos manières de parler.
La langue est d’ailleurs au cœur de ses propos au micro et au fil des pages. Selon elle, « la langue doit être précise sans humilier ».
Rien ne vaut une vraie conversation pour apprécier les mérites de la nuance et de la modération, même si « l’échange véritable suppose un risque ».
Dans ce numéro du magazine qui interroge ceux qui pensent le monde, Julia de Funès observe comment, dans des sociétés de communication, les individus cherchent à se singulariser à leur façon, quitte à se perdre.
L’un des apports les plus stimulants du livre (un échange épistolaire entre deux femmes, Julia et Delphine) est l’idée que la distinction contemporaine ne repose plus uniquement sur la richesse matérielle mais sur l’observation plus ou moins réussie d’injonctions morales. Il ne suffit plus d’avoir : il faut avoir bien. Il ne suffit plus de consommer : il faut consommer responsable. Il ne suffit plus de voyager : il faut voyager hors des sentiers battus…
Julia de Funès décrit une époque où le privilège se déguise en modestie, où la simplicité devient un luxe symbolique, où l’authenticité est mise en scène. Le chic moderne consiste à feindre l’absence d’effort : lire les bons auteurs sans en avoir l’air, préférer les objets imparfaits pour signaler une distance raffinée avec la vulgarité du neuf.
Le livre s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la montée des débats binaires.
Lorsque les mots manquent, explique Julia de Funès, la violence prend le relais. Elle déplore par exemple le glissement de l’égalité vers l’égalitarisme, la confusion entre exigence et élitisme, et la disparition de la nuance dans les débats publics. Elle explique aussi les différences subtiles entre la vie et l’existence.
Comme dans ses ouvrages précédents, Julia de Funès s’attaque aux dérives de la bien-pensance, du politiquement correct, de la moralisation excessive.
Elle montre ainsi comment certaines vertus contemporaines se retournent contre elles-mêmes : l’universalisme devient communautarisme, l’aide se transforme en assistanat, l’égalité se mue en égalitarisme, le principe de précaution paralyse l’action.
Cette critique n’est pas un rejet de la morale, mais une défense du discernement et de la liberté de pensée face « à une espèce en pleine expansion : celle des bien-pensants ».
Dans un monde où la morale se confond avec le conformisme, où la simplicité devient un luxe, où la parole se fait impulsive, ce livre et ses propos tenus, avec clarté et enthousiasme au micro d’Idées, offrent une respiration intellectuelle.
Programmation musicale :
À l’occasion des 9è rencontres des Études Africaines qui avaient lieu du 29 juin au 2 juillet 2026, au Campus Condorcet, à Aubervilliers, près de Paris, Pierre-Edouard Deldique a invité sur place, dans un nouveau numéro d’IDÉES, deux des chercheurs qui participaient à ces travaux. Il s’intéressent, eux à la façon dont les hommes politiques africains miment leurs peuples.
Chez Patrick Belinga Ondua comme chez Freddy Ndi, mimer le peuple désigne une technique de légitimation où le pouvoir emprunte les signes, les affects et les langages du « peuple » afin de consolider son autorité, tout en maintenant ce peuple à distance des mécanismes réels de décision. Tel est le paradoxe.
Mimer le peuple consiste, selon eux, à revêtir les signes de la proximité : gestes, vêtements, expressions, références culturelles, musiques, des populations. Patrick Belinga Ondua et Freddy Ndi analysent ce phénomène où la légitimité repose moins sur des institutions que sur des performances.
Au micro d’Idées, les deux auteurs inscrivent ce mimétisme dans une histoire longue : celle des régimes d’après l’indépendance. Dans de nombreux contextes africains, le peuple a été mobilisé en quelque sorte comme source de légitimité symbolique.
Le mimétisme permet alors de réparer symboliquement les violences du passé sans transformer les rapports de pouvoir. Il fabrique une continuité imaginaire entre les luttes anticoloniales et les régimes actuels, tout en évitant d’institutionnaliser une véritable participation populaire.
Belinga Ondua et Ndi montrent que le défi contemporain n’est pas de mieux imiter le peuple, mais d’en reconnaître vraiment l’existence. Il doit être présent dans les institutions, les décisions, la résolution des conflits, en un mot dans l’existence de la démocratie.
Musiques :
Comme chaque mois, le magazine Idées s’intéresse à la revue Esprit, partenaire de l’émission. En juin 2026, la publication de haut niveau consacre son dossier à la Palestine avec ce titre : « Un avenir à reconstruire ».
Anne-Lorraine Bujon, sa directrice, et Joël Hubrecht, spécialiste de justice pénale internationale sont les invités de Pierre-Edouard Deldique.
Le dossier d’Esprit refuse de s’en tenir au seul registre de la catastrophe : comment penser un avenir palestinien quand tout semble conspirer à l’effacement du futur ? « C’est cette sortie, difficile mais toujours possible que ce dossier voudrait éclairer, sans irénisme ni naïveté, comme une nécessité et une urgence, malgré la dégradation cauchemardesque de la situation ou, justement, à cause d’elle », lit-on dans l’introduction
Les contributions dressent un constat sévère : Gaza dévastée, la Cisjordanie fragmentée (article saisissant de Sharon Weill : « Cisjordanie : anatomie du système colonial »), l’Autorité palestinienne affaiblie, une jeunesse sans perspectives.
La destruction est matérielle, institutionnelle, mais aussi temporelle: la guerre empêche de se projeter, elle confisque l’avenir. On lira notamment l’article de Jihane Sfeir sur la volonté d’effacement de la mémoire palestinienne de la part de certains en Israël.
Esprit insiste sur un point central : reconstruire ne peut pas se réduire à rebâtir des infrastructures. Sans souveraineté minimale, continuité territoriale et cadre politique stable, l’aide internationale reste un pis-aller.
Les précédentes tentatives de reconstruction ont échoué précisément parce qu’elles ignoraient cette dimension politique.
Il en est question dans l’émission.
Le dossier met en lumière ce que l’actualité occulte : les initiatives culturelles, éducatives, sociales qui maintiennent vivante une capacité d’agir.
Les auteurs pointent l’impuissance — parfois la complaisance — de ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté internationale ». L’aide humanitaire soulage mais ne transforme pas.
Une véritable reconstruction suppose un changement profond de politique : passer de la gestion du conflit à une stratégie de paix durable. Encore faut-il que les militaires cèdent le pas aux diplomates.
D’évidence, le dossier ne cède ni au désespoir ni à l’illusion. Il propose en somme une « éthique de la lucidité » : reconnaître l’impasse actuelle tout en refusant la résignation. Penser l’avenir palestinien, c’est articuler justice, sécurité et dignité — trois exigences trop souvent opposées.
Le numéro 534 de la revue Esprit propose ainsi un dossier qui réintroduit la possibilité du futur là où dominent la sidération et l’urgence.
Comme l’écrit Alaa Tartir : « la société palestinienne dispose d’atouts stratégiques et décisifs, susceptibles d’être transformés en capacité d’action politique, à condition qu’existent des institutions de gouvernance fonctionnelles, une vision claire, des mécanismes de participation et des dispositifs de responsabilité » car, une chose est sûre, la supposée Autorité palestinienne n’en est plus une aujourd’hui.
Programmation musicale :
Dit par Mahmoud Darwich/Musique : Trio Joubran
Traduction :
Sur cette terre (Mahmoud Darwich, 1986)
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.
Le luxe n’a jamais été aussi visible, tapageur. Il s’affiche sur les réseaux sociaux, s’expose dans les vitrines, il s’invite dans les séries et les clips. Mais derrière les paillettes, que raconte-t-il vraiment ?
Dans son livre intitulé Une autre histoire du luxe (Passés composés), Emma Carenini montre que le luxe n’est pas seulement un marché : c’est une façon de dire le pouvoir, le désir, l’identité.
« Le luxe est le moteur de l’histoire humaine », écrit-elle.
Elle en parle avec conviction au micro de Pierre-Édouard Deldique dans ce nouveau numéro du magazine Idées.
Emma Carenini n’est pas une spécialiste du luxe à proprement parler mais le sujet lui tient à cœur. Elle en a fait en quelque sorte la généalogie. Elle revient, par exemple, sur la querelle du luxe au XVIIIè siècle. Le luxe, chose nécessaire selon Voltaire. Le luxe, corrupteur selon Rousseau. Elle en donne quatre attributs, la perfection sensible, l’abolition des frictions (des matières), le lien avec l’artisanat et la rupture de l’espace-temps avec la surprise et le dépaysement qu’offre un bel objet.
« Cette agrégée de philosophie a notamment publié Soleil. Mythes, histoire, sociétés (Pommier, 2022). En abordant cette fois la notion multiforme de luxe, elle s’attache à la dégager d’une épaisse gangue de préjugés, d’erreurs et d’oublis », note Roger-Pol Droit dans « Le Monde ».
Ajoutons qu’elle dénonce aussi dans son ouvrage La vulgarité d’une richesse sans élégance.
Dans cette conversation dans Idées, il apparaît que le luxe est pour elle, davantage synonyme de beauté mais « écrit-elle, la beauté est devenue un sujet impossible ». Il n’empêche que ses quelque 200 pages prouvent qu’elle a relevé le défi.
Au cœur de ses chapitres, il est beaucoup question de l’ornement, de ce qui pourrait faire de l’espace public un lieu de beauté. Il en est beaucoup question dans l’émission. Elle va même plus loin en affirmant que « la République du luxe n’est ni une lubie des temps passés, ni un rêve impossible »…
Le livre d’Emma Carenini parle au fond de désir, de rêve, de distinction. L’idéalisme n’est pas loin. Ne souhaite-t-elle pas « l’égalité dans l’excellence et la beauté » ?
Programmation musicale :
Cette semaine, Pierre-Édouard Deldique reçoit Aurélie Julia, la directrice de La Revue des Deux Mondes, qui dans son dernier numéro en date (mai-juin) nous propose une réflexion sur les « Mécaniques de la haine ». À l’heure où la violence verbale, les antagonismes identitaires, l’intolérance dominent les débats sur les réseaux dits sociaux notamment, la publication propose une exploration à la fois philosophique, politique, historique de la haine.
Dans son éditorial, et au cours de ce numéro d’Idées, Aurélie Julia fait un diagnostic sans détour : la haine est partout, donnant ainsi raison à Pascal qui disait que « tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre ».
Dans un monde saturé d’incertitudes, la haine offre une identité, une posture, parfois même une appartenance. La directrice de la revue n’est pas du genre à baisser les bras mais elle est réaliste aussi : « il faut beaucoup de lucidité et de courage pour bannir, en son for intérieur, cette habitude délétère d’affirmer le soi par la haine » écrit-elle.
Au fil des pages, les articles de ce numéro abordent la haine sous plusieurs aspects.
Catherine Van Offelen analyse Internet comme une « fabrique de la haine connectée ». Selon elle, l’utopie initiale d’un espace d’émancipation a laissé place à un environnement où l’anonymat, l’immédiateté et le mimétisme favorisent la radicalisation des affects. Le numérique n’invente pas la haine : il la déchaîne, la rend virale, la désinhibe.
Dans un article intitulé : « Une pulsion contemporaine ? » Astrid du Lau d’Allemans, psychanalyste, interroge la dimension anthropologique de la haine. Elle montre comment la peur, l’insécurité et l’humiliation nourrissent une pulsion ancienne.
Jean‑Dominique Merchet décrit, lui, la manière dont les États mobilisent la haine pour souder les identités, désigner des ennemis et légitimer la violence. La haine devient un outil stratégique, un levier de mobilisation collective.
Agrégée de le lettres, Delphine Jouenne montre comment la dégradation du langage — insultes, simplifications, slogans — prépare le terrain à la violence politique. Le langage n’est pas seulement un symptôme : il est un vecteur de haine.
On ne peut que la remercier, Aurélie Julia nous offre un florilège de citations de la philosophe Hannah Arendt. Comme celle-ci : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ».
La haine prospère lorsque la pensée se retire.
Jacques de Saint Victor analyse la manière dont les accusations de fascisme — parfois instrumentalisées — saturent le débat public.
Dans un article troublant, Philippe Delaroche, quant à lui, rappelle que « le nazisme a été tendance », soulignant combien la fascination collective peut précéder la catastrophe.
On lira également la contribution très actuelle, hélas, de David Reinharc, intitulée « La cible juive » consacrée à la résurgence de l’antisémitisme.
Programmation musicale :
Dans son dernier ouvrage en date, Humanités, peut-on vivre sans elles ? publié aux Éditions de l’Observatoire, Caroline Fourgeaud‑Laville entreprend de réhabiliter les humanités, et notamment l’apprentissage du grec ancien et du latin. Elle s’en explique au micro de Pierre-Édouard Deldique dans ce nouveau numéro du magazine Idées.
L’argumentaire du livre est clair. On y lit ceci :
« Contrairement aux idées reçues, les humanités - le grec et le latin, mais aussi la philosophie, la philologie, ou encore l'histoire antique - ne sont pas élitistes : elles démocratisent l'accès au sens des mots, déjouent les pièges de la novlangue, aiguisent l'esprit critique. Des neurosciences à l'IA, des start-ups aux champs de bataille, du grec biblique aux cryptomonnaies, de la défense à l'économie, l'auteure démontre leur actualité brûlante. Elle nous fait parcourir le monde, d'une école d'Irlande du Nord où Sénèque apaise les enfants traumatisés, aux vétérans américains qui se reconstruisent en lisant Sophocle, des campus de Princeton aux laboratoires qui percent les secrets des papyrus carbonisés d'Herculanum ».
Or, il faut le constater, entre les discours utilitaristes, les injonctions à la rentabilité et la fascination pour les technologies, les disciplines littéraires, historiques et philosophiques sont peu à peu reléguées au rang de survivances d’un monde ancien.
Caroline Fourgeaud-Laville, passionnée par son sujet, fondatrice d’une association d’apprentissage du grec ancien dans les écoles, refuse cette résignation. Sa fougue au micro donne, s’il en était besoin, un surcroît de force à son propos. Sa défense des apports des humanités dans la vie individuelle et collective est pour le moins convaincante.
Elle montre comment la littérature apprend à nourrir la complexité de la vie plutôt qu’à la réduire ; la philosophie donne à penser contre soi, à défaire ses propres évidences ; l’histoire enseigne la distance critique et la conscience des temporalités, les langues anciennes ouvrent un espace où l’on découvre que d’autres mondes sont possibles.
Les humanités ne sont donc pas un luxe, mais une école de liberté intérieure, un apprentissage de la nuance, de la pluralité et du discernement — des compétences d’autant plus cruciales dans un environnement saturé d’informations rapides, d’infox et de clashs.
Dans un monde où les repères vacillent, où les discours simplificateurs prospèrent, où l’accélération technologique menace d’écraser la réflexion, les humanités offrent un contrepoint décisif.
Voici l’adresse du site de notre invitée ce dimanche.
Programmation musicale :
Elisa Vellia ; Franck René ; Christophe Gauvert.
(2 morceaux différents interprétés par les mêmes musiciens).
Cette semaine, dans ce numéro d’Idées, Pierre-Édouard Deldique reçoit le journaliste Pierre Haski. Avec lui, cinquante ans de reportages au long cours nous contemplent. Il est aujourd’hui un des plus fins analystes du monde qui vient.
Dans son livre qui s’intitule La fin d’un monde (Stock), il revient sur son parcours, les lieux, les visages, les événements qui ont façonné sa compréhension du monde. Il analyse les soubresauts du monde hérité de l’après-guerre. « Je suis né en un lieu et à une époque qui ont sans doute décidé du reste de ma vie : Tunis, en 1953… » écrit-il. Sa vie est un roman.
On le constate en l’écoutant, Pierre Haski écrit depuis une position enviable : celle d’un journaliste qui a traversé la fin de l’apartheid, la transition post‑maoïste en Chine, les guerres du Moyen‑Orient, l’effondrement des régimes communistes, la mondialisation triomphante puis sa remise en question aujourd’hui.
Ses souvenirs ne sont pas des anecdotes : ils constituent des points d’observation privilégiés pour saisir les lignes de force du présent et du passé. Ainsi, raconte-t-il, par exemple, son arrivée à Zanzibar dans les années 1970, jeune reporter découvrant un pays marqué par les séquelles du colonialisme et les tensions de la guerre froide.
Son expérience sud‑africaine est l’un des fils rouges du livre. Il y observe la chute de l’apartheid, la transition démocratique, puis les désillusions. Ces souvenirs nourrissent une réflexion plus large. Les transitions sont longues, fragiles, souvent décevantes. D’ailleurs le continent africain est fort présent dans son livre et dans ses propos tenus au micro où il nous parle par exemple de Thomas Sankara, l’ancien président du Burkina-Faso.
Correspondant à Pékin dans les années 2000, Haski voit la Chine passer du statut « d’usine du monde » à celui de puissance technologique et stratégique. Il raconte les illusions occidentales, les erreurs d’analyse, la fascination mêlée d’aveuglement. Ses souvenirs personnels — conversations, scènes de rue, rencontres avec des dissidents — donnent chair à une idée force. La Chine donne le ton dans le monde d’aujourd’hui. « Pour guetter l’avenir, regarder vers la Chine ».
De la Roumanie à la Russie, Haski décrit les espoirs de 1989, puis les dérives autoritaires, les nationalismes, les frustrations économiques. Ses souvenirs montrent comment les promesses non tenues ont nourri les populismes actuels. Fervent européen, il précise que l’Europe n’est pas réductible à l’UE : « On ne tombe pas amoureux d’une structure politique », lance-t-il.
Son constat est d’une implacable lucidité : l’ordre international né en 1945 — multilatéralisme, droit international, leadership occidental — est remis en question.
Au fil de ce numéro du magazine Idées et des pages du livre, Pierre Haski se livre aussi à une méditation sur le journalisme : la transformation des médias par le numérique, la difficulté croissante de « voir » le monde derrière les propagandes, les réseaux sociaux, les récits nationaux.
Il cite Hannah Arendt qui soulignait qu’avec les mensonges, un peuple ne croit plus en rien, ne peut se faire une opinion, et se trouve placé sous la menace de quiconque veut le manipuler.
Malgré le titre, le journaliste - qui tient à préciser que son livre ne s’intitule pas La fin du monde mais La fin d’un monde - ne cède ni au catastrophisme ni à la nostalgie, il croit encore à la possibilité d’un monde commun — à condition de repenser nos institutions, nos alliances et notre façon de voir les peuples.
Pierre Haski a créé sa chaîne sur YouTube : « Le Monde de Pierre Haski ».
Programmation musicale :
« Que demander à l’histoire ? », c’est la question du dossier du mois de mai de la revue « Esprit ». Anne-Lorraine Bujon, sa directrice et Emmanuel Laurentin, historien, homme de radio, un des conseillers de la rédaction de la publication, sont les invités de Pierre-Édouard Deldique pour tenter d’y répondre. Ce numéro rend hommage à l’historien, médiéviste Marc Bloch qui entrera au Panthéon le 23 juin 2026.
Dans l’introduction de ce dossier, Emmanuel Laurentin s’interroge : « Mais pourquoi donc revient-on sans cesse à des ouvrages publiés il y a presque cent ans, dans une France qui a tant changé ? », allusion bien sûr à L’Étrange Défaite, le livre le plus connu de l’historien assassiné par les nazis en 1944, sans nul doute un des ouvrages les plus cités ces dernières années.
L’histoire ? D’un côté, elle est convoquée pour légitimer des politiques, nourrir des identités, trancher des conflits mémoriels. De l’autre, elle est fragilisée, contestée, soupçonnée d’idéologie.
Tout en rappelant qui fut Marc Bloch, Emmanuel Laurentin reprend donc la question que posait le grand intellectuel : « Que demander à l’histoire ? ». Celui-ci répondait en parlant de quête de vérité, de combat contre les fausses analogies, et de méfiance vers les leçons supposées de l’histoire.
Le journaliste souligne en outre qu’un historien est l’homme de son époque et que le récit historique évolue au rythme des découvertes dans les archives notamment.
Évoquant la vie de ce héros, au cours de l’émission, Anne-Lorraine Bujon et Emmanuel Laurentin font notamment référence à l’article de Cécile Vast qui narre le passé de résistant de Marc Bloch, sa vie de pensée et d’action.
Dans ce dossier, les auteurs défendent une histoire qui ne soit ni un récit national figé, ni un catalogue de fautes à expier, mais un travail d’appréhension du passé échappant à la loi du présentisme (article de Michaël Foessel).
En somme, la lecture de ce numéro de la revue Esprit nous indique que l’histoire fait montre d’une modestie éclairée.
À noter, au fil de ses pages, un article de Jean-Pierre Chrétien en guise d’hommage à Marc Bloch. Celui-ci l’a aidé à comprendre l’histoire de l’Afrique du Rwanda et du Burundi. « Marc Bloch nous aide à ne pas oublier qu’en Afrique comme en Europe, l’utopie des origines traduit une réaction de fuite devant les défis historiques nouveaux », écrit-il.
Programmation musicale :
Interprètes : Elsa Grether ; David Lively.
Compositeur : Maurice Ravel.
Dans ce nouveau numéro du magazine IDÉES, Pierre-Édouard Deldique vous propose le regard de l’anthropologue Michel Naepels sur le Katanga, la riche province de la République démocratique du Congo où il a effectué plusieurs missions, comme il l’explique dans l’émission, et notamment à l’Est, dans la région de Pweto, à la frontière zambienne entre 2011 et 2016.
Il vient de publier Chroniques de l’intranquillité, un livre édité par l’École des Hautes Études des Sciences Sociales, Gallimard et le Seuil. Son sous-titre est éclairant : « Violence, prédation et protection en situation postcoloniale ». Il en parle avec clarté et précision.
Dans cet ouvrage singulier, Michel Naepels rassemble des fragments d’enquête, des scènes de terrain et des réflexions méthodologiques pour interroger ce que signifie « faire de l’anthropologie » dans des contextes marqués par la violence, l’incertitude et les rapports de pouvoir.
Le livre se situe à la frontière entre journal de terrain, essai réflexif et méditation politique. Presque le livre d’un écrivain-voyageur. On y entend les habitants « dans un environnement social marqué par la faiblesse générale des ressources et des soutiens, et par des équilibres précaires qui peuvent être troublés par des aléas plus ou moins graves ».
Alors, « comment vivre dans une incertitude aiguë ? » « L’intranquillité » désigne l’état permanent dans lequel s’est longtemps trouvée la population de la région de Pweto prise au piège des guerres du Congo. En proie tout autant à « une économie de prédation reposant sur la privatisation des prérogatives publiques et des privilèges des positions d’autorité », dit-il au micro.
Le livre prolonge ses travaux sur la Nouvelle-Calédonie et les mémoires conflictuelles. La violence y apparaît comme une modalité ordinaire des relations sociales, non comme un événement exceptionnel.
Michel Naepels décrit des situations concrètes, souvent ambiguës, où les acteurs négocient, contournent ou reproduisent des rapports de force.
Son écriture est volontairement sobre, tendue, parfois presque sèche. Elle met en scène les hésitations, les malentendus, les angles morts. Elle montre que l’anthropologie n’est pas seulement une méthode, mais aussi une manière d’habiter le réel. Comme il le précise dans le livre, sa démarche s’inscrit « dans la tradition disciplinaire de l’anthropologie sociale, que caractérise sa prise de réel dans l’enquête de terrain ethnographique, attentive aux temporalités diverses qui parcourent le présent, aux échos et aux traces du passé, comme aux espoirs, aux rêves, aux utopies ».
Programmation musicale
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La parole à ceux qui pensent le monde. Chaque dimanche, Idées prend le temps d’écouter celles et ceux qui décryptent le monde contemporain. Lors d’un entretien de près d’une heure, mené par…

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