Le grand invité Afrique

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  • États-Unis/Nigeria: «Les propos de Trump s'inscrivent dans ce retour majeur de la religion en Amérique»

    Au Nigeria, c'est la stupeur après les propos explosifs de Donald Trump, qui a menacé d'y mener une action militaire si le pays n'arrêtait pas ce qu'il appelle « les meurtres de chrétiens par des terroristes islamistes ». Pourquoi cet intérêt soudain du Président américain pour les chrétiens du Nigeria ? Le lobbying à Washington des associations évangéliques y est-il pour quelque chose ? Niagalé Bagayoko vient de publier une enquête sur les relations États-Unis/Afrique pour l'African Security Sector Network et pour la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Niagalé Bagayoko, est-ce que vous êtes surprise par les propos menaçants de Donald Trump contre le gouvernement du Nigeria ?

    Niagalé Bagayoko : Les propos de Donald Trump, tout comme les prises de position des parlementaires américains, s'inscrivent dans ce retour majeur de la religion aux États-Unis, qui est matérialisé par l'instauration d'un bureau de la foi et des tenants d'un christianisme extrêmement radical, ultra-conservateur, notamment sur le plan sociétal. Et l'un des courants les plus influents est celui du pentecôtisme, qui a été notamment diffusé par les méthodistes noirs américains à travers ce qu'on appelle les Assemblées de Dieu, qui sont très présentes, notamment en Afrique de l'Ouest.

    Ce que répond le président nigérian Bola Tinubu, qui espère une rencontre dans les prochains jours avec Donald Trump, c'est qu'il remercie le président américain d'avoir autorisé la vente d'armes à son pays et qu'il veut tirer parti de cette opportunité dans la lutte contre le terrorisme, et qu'il espère obtenir des résultats considérables.

    D'abord, il est, à mon avis, très important de rappeler à quel groupe on a affaire au Nigeria en matière terroriste. Ils sont actifs, notamment au nord-est du Nigeria. C'est contre eux que le gouvernement du Nigeria a mobilisé des moyens opérationnels importants. Ces actions ont eu un certain effet, mais absolument pas dans les zones rurales où ces groupes sont extrêmement implantés. Donc, je ne pense pas qu'il soit réaliste d'envisager un électorat américain qui accepterait de perdre un seul soldat sur le sol africain. Donc, un éventuel soutien aérien pourrait éventuellement avoir un effet d'affaiblissement momentané, mais ne changerait absolument pas cette dynamique d'enracinement de ce type de groupes, dans le contexte du Nigeria ou ailleurs d'ailleurs, non plus.

    Ce que vous dites dans une étude parue au printemps dernier, c'est que cette nouvelle alliance entre chrétiens ultra-conservateurs des États-Unis d'un côté, chrétiens du Nigeria, du Ghana, de l'Ouganda de l'autre côté, elle ne vise pas seulement à combattre les islamistes, elle vise aussi ce qu'ils appellent « l’homosexualité occidentale ».

    Oui, bien sûr, il y a vraiment une vision extrêmement morale qui a tendance à cibler des courants woke. Par exemple, il y a Monseigneur Robert Sarah, de Conakry, qui est très proche du cardinal Burke, très influent au sein de l'Église catholique américaine et proche de JD Vance, qui a fait de la lutte contre le wokisme et les courants LGBT l'une de ses thématiques favorites.

    Et vous allez plus loin : vous dites dans votre article que ces chrétiens d'Afrique entrent en résonance avec les souverainistes du Sahel, notamment du Niger, du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal.

    Alors justement, uniquement sur ces questions d'ordre sociétal, puisqu’on voit que, sur le continent africain, ce sont des visions très conservatrices de la société qui tendent à s'imposer, et cela aussi bien dans les pays à majorité chrétienne que dans les pays à majorité musulmane. C'est pour ça que l'opposition entre les deux religions n'est pas nécessairement pertinente.

    Mais ces souverainistes africains qui font alliance avec les trumpistes américains, est-ce qu'ils ne sont pas quand même plus sensibles au message d'un Vladimir Poutine que d'un Donald Trump ?

    Je ne parle pas véritablement d'alliance entre les pays du Sahel et les États-Unis. Je parle d'une convergence sur un certain nombre de remises en cause du modèle démocratique libéral, aussi bien d'un point de vue politique que d'un point de vue sociétal. Pour ce qui est de la Russie, je pense qu'on est finalement dans le même type de scénario : c'est-à-dire que je pense que cette convergence de valeurs, notamment religieuses, est extrêmement importante, et j'en veux pour preuve le retour de l'Église orthodoxe dans les pays comme le Kenya ou l'Ouganda. Ça, ça fait également partie du soft power de la Russie, qui est à la fois politique mais aussi, à mon avis, moral.

     

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    12 min
  • Soudan: «La prise d’El-Fasher est une victoire militaire, mais l'après est une défaite politique pour les FSR», estime Suliman Baldo

    Alors que les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) ont annoncé « la prise de la ville d'El-Fasher », cette « victoire militaire pour le général Hemedti » serait en réalité « une défaite politique », affirme notre invité, le professeur soudanais Suliman Baldo. Il est également directeur exécutif de l'Observatoire de la Transparence et des Politiques au Soudan. Y a-t-il un risque de génocide au Darfour ? Va-t-on vers une partition est/ouest du Soudan ? En ligne de Nairobi, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Suliman Baldo, comment expliquez-vous la victoire militaire des FSR du général Hemedti à el-Fasher, six mois seulement après leur défaite à Khartoum ?

    Suliman Baldo : Bien sûr, les Forces de soutien rapide avaient mis un siège très strict autour d’el-Fasher pour plus de 18 mois, c'est-à-dire en interdisant même l'arrivée de denrées alimentaires ou bien les livraisons médicales pour les hôpitaux locaux. Et ils avaient bombardé la ville durant toute cette période. Et ils ont aussi utilisé des drones contre el-Fasher.

    Et à quoi ont servi ces drones très sophistiqués et de fabrication chinoise ?

    Il y a plusieurs mois que les Forces de soutien rapide ont acquis bien sûr des drones sophistiqués d'origine chinoise, mais aussi des moyens de défense aérienne qui ont empêché l'armée de l'air soudanaise de ravitailler sa garnison à el-Fasher.

    Est-ce que les Émirats arabes unis et le Tchad ont joué un rôle dans cette victoire militaire des FSR ?

    Les Émirats sont, disons, les fournisseurs du matériel de guerre de toutes sortes pour les Forces de soutien rapide. Et donc, ils ont joué un rôle principal et de taille. Le Tchad est seulement un instrument, disons, dans les mains des Émirats arabes unis, comme c'est le cas de la Libye de Haftar, en particulier pour les Forces de soutien rapide.

    Depuis une semaine, de multiples témoignages décrivent les atrocités commises par les FSR contre les civils appartenant à des communautés non-arabes, notamment la communauté Zaghawa. Est-ce qu'on est en train d'assister à la réplique d'el-Geneina, où 15 000 Masalits avaient été massacrés par les FSR, en juin 2023 ?

    Je ne crois pas que les victimes qui ont été liquidées par les Forces de soutien rapide à el-Fasher étaient toutes des Zaghawas. Le comportement des Forces de soutien rapide est totalement hors contrôle de leurs commandants. Et donc, lorsque les FSR ont pris la ville, l'armée et les forces conjointes alliées à l'armée avaient déjà pu se retirer de la ville, laissant la population civile derrière elles. Une population civile qui compte un quart de million de personnes. Et donc il y a eu un ciblage des Zaghawas, mais c'était aussi sans discrimination. Parfois, c’étaient des membres de différents groupes ethniques. C'était surtout une revanche sur les populations d’el-Fasher, qui avaient résisté à l'invasion de la ville pendant le siège de la ville.

    Certains observateurs se demandent si la situation n'est pas comparable aux premières heures du génocide au Rwanda, en 1994 ?

    Ce qui s'est passé est horrible et c'est une forme de crime commis d'une manière systématique. Mais je ne crois pas qu'il y ait eu l'intention d'éliminer une composante de la population sur des bases ethniques ou autres.

    Le général Hemedti affirme avoir fait arrêter plusieurs de ses combattants soupçonnés d'exactions et avoir ouvert une commission d'enquête. Est-ce qu'il cherche à échapper éventuellement à ses responsabilités ?

    Je crois que c'est une réaction à la condamnation globale, partout dans le monde, mais aussi une réaction, au sein de la population locale, face aux tueries qui ont eu lieu à el-Fasher. Je ne pense pas que les Forces de soutien rapide s'attendaient à cette réaction collective de l'opinion mondiale et locale. Et l'annonce de ces enquêtes est une façon d'essayer de contenir les dégâts que, disons, les réactions à ces tueries ont créés. Bien sûr, la prise d’el-Fasher est certainement une victoire militaire, mais ce qui s'est passé après représente une défaite politique totale et une défaite morale pour les Forces de soutien rapide. C’est à cause de ces atrocités, dont les Forces de soutien rapide sont devenues très spécialisées dans la commission de ces crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

    Est-ce qu'après la partition du Soudan du Sud en 2011, il ne va pas y avoir une seconde partition, du Soudan de l'Ouest cette fois-ci ?

    Il y aura une partition de fait, dans la mesure où il y aura deux gouvernements rivaux qui contrôlent chacun une moitié du pays. Mais je ne pense pas qu'il y aura sécession du Darfour ou bien de l'ouest du Soudan avec le reste du pays. Ça va être, disons, une situation comme en Libye, où il y a deux administrations qui contrôlent deux portions de territoire, mais il n'y aura pas une partition du pays.

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    11 min
  • Kirsty Coventry, présidente du CIO, espère que les JOJ de Dakar «apporteront de l’inspiration à la jeunesse africaine»

    Les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026 sont entrés dans la dernière ligne droite de leur préparation. Une seule année nous sépare du début de la première compétition du CIO à être organisée en Afrique et destinée aux jeunes athlètes jusqu’à 17 ans inclus. Vendredi 31 octobre était le jour choisi par le Comité d’organisation pour révéler l’un des symboles des Jeux, sa mascotte baptisée Ayo, un lion qui porte un chapeau traditionnel sénégalais, le tengadé. Son dévoilement au Théâtre National de Dakar s'est fait en présence notamment de la présidente du CIO, la Zimbabwéenne Kirsty Coventry, qui a ensuite accordé un entretien à notre envoyé spécial Christophe Diremszian, sur l'importance de ces JOJ et ce qu'ils doivent laisser.

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    6 min
  • Bénin: «Le parti Les Démocrates n’a pas été à la hauteur et n’a pas pu remplir les conditions fixées par la loi»

    « Une présidentielle sans le candidat du principal parti d'opposition, ce n'est plus la démocratie », disait avant-hier sur RFI le porte-parole du parti Les Démocrates au Bénin. « Le parti Les Démocrates s'est exclu lui-même de la présidentielle d'avril prochain », lui répond en substance le porte-parole du gouvernement béninois, ce matin sur RFI. En ligne de Cotonou, Wilfried Léandre Houngbedji répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : À l'origine de l'exclusion du candidat du parti Les Démocrates, il y a un défaut de parrainage. Mais en fait, tout ça a été provoqué par un changement de loi électorale en mars 2024. Vous avez haussé la barre des parrainages d'élus nécessaires pour être candidat à une présidentielle. Elle est passée de 16 à 28 parrains, et beaucoup d'observateurs disent que c'était précisément pour piéger le parti Les Démocrates ?

    Wilfried Léandre Houngbedji : Vous parlez d'exclusion. Il est curieux que, nonobstant les dénonciations de membres éminents du parti contestant la gestion qui en est faite par son président, certains continuent de parler d'exclusion, et nonobstant aussi les déclarations de son poulain, monsieur Renaud Agbodjo, faisant état de dysfonctionnements internes qui lui auront coûté sa qualification à la présidentielle. Et donc je crois qu'il faut davantage interroger les mécanismes de gestion interne de ce parti plutôt que de chercher un bouc émissaire pour justifier ses déboires. La loi, qui a été révisée en 2024, a fixé un seuil de parrainage dont dispose le parti et a pris le soin de sécuriser les parrainages en interdisant la transhumance des élus, de sorte que le parti avait toutes les cartes en main pour se désigner un candidat tant qu'il pouvait remplir les conditions.   

    Mais tout de même, jusqu'en mars 2024, il suffisait de seize parrainages. Depuis mars 2024, il en faut 28, ce qui correspond exactement au nombre d'élus dont disposait le parti Les Démocrates dans la dernière Assemblée nationale. Ça ressemble tout de même à un piège, non ? 

    Il n'y a pas de piège, parce que la majorité qui a fait la relecture de cette loi, en la présence constante de la minorité, donc des députés LD, aurait pu prévoir également un seuil plus important. Et pourtant, elle a tenu compte du nombre de parrains dont disposait et dont dispose le parti LD pour corriger la loi, de sorte que si on avait fait beaucoup plus, on aurait dit dès l'origine « ça, c'est pour exclure tel et tel ». 

    Alors, quoi qu'il en soit, à partir du moment où le nombre de parrainages nécessaires correspondait exactement au nombre d'élus du parti Les Démocrates, le parti LD, il suffisait de la défection d'un seul de ses élus pour que le candidat LD soit exclu. Ce député Michel Sodjinou, il a donc fait défection. Qu'est-ce que vous lui dites aujourd’hui ? « Bravo, monsieur le député, c'est un joli coup » ? 

    Non, nous n'avons aucun jugement de valeur. Nous prenons acte, tout simplement. Nous, nous nous sommes préparés par ailleurs, avec la désignation d'un candidat au profil éloquent, à battre n'importe quel adversaire que nous aurions eu en face de nous. 

    Alors, vous allez en effet présenter votre ministre des Finances, Romuald Wadagni. Vous dites que vous n'avez rien à voir avec ce député d'opposition qui s'est rétracté, Michel Sodjinou. Mais l'ancien président Boni Yayi n'est pas du tout d'accord avec vous. Il dit au contraire que vous êtes entré dans une campagne de débauchage pour déstabiliser le parti Les Démocrates…

    Je crois que cela ne devrait pas étonner ceux qui connaissent et qui ont vu à l'œuvre l'ancien président Boni Yayi. Car ils se souviennent que lorsqu'il y avait de bons points à prendre, c'était toujours son mérite à lui tout seul. Et quand ça n'allait pas, il n'était jamais au courant. Ou alors l'enfer, c'est les autres. 

    Mais ce député, Michel Sodjinou, il ne va pas bénéficier désormais d'avantages matériels pour ce qu'il a fait ?

    Ah bon, et de la part de qui ? 

    C'est ce que laisse entendre en tout cas l'ancien président Boni Yayi…

    Bien, il doit s'y connaître, lui. Nous, on ne connaît pas ces pratiques-là. 

    C'est-à-dire qu'il n'y a rien à voir entre la majorité au pouvoir et le député qui a fait défection dans l'opposition ?

    Absolument rien. Encore une fois, monsieur Boisbouvier, si vous entendez ce député, mais pas que lui, vous avez entendu Éric Houndété, vous avez entendu d'autres cadres du parti. Vous avez même entendu Monsieur Agbodjo qui avait été désigné par le parti pour le représenter. Tous évoquent des problèmes à l'intérieur. Et donc, qu'est-ce que nous, on a à y voir ?

    En 2021, vous avez fait arrêter la candidate du parti Les Démocrates, Reckya Madougou, qui a pris 20 ans de prison et qui y est toujours. Pour 2026, la justice a exclu le candidat du même parti Les Démocrates, Me Agbodjo. Est-ce qu'il n'y a pas un peu d'acharnement contre ce parti ? 

    Premièrement, les personnes qui ont été interpellées et qui sont en prison après avoir été jugées, elles se sont rendues coupables de faits attestés et étayés par la justice. Secondement, la justice n'a pas exclu le candidat du parti Les Démocrates. Le parti LD n'a pas été à la hauteur et n'a pas pu remplir les conditions fixées par la loi.

    12 min
  • Dr De-Joseph Kakisingi: «Il y a très peu de visibilité sur la crise congolaise»

    Passer de 500 millions de dollars à 2,5 milliards de dollars d'aide humanitaire pour cette année 2025, c'est le premier objectif de la Conférence de soutien à la paix et à la prospérité des Grands Lacs, qui se tient aujourd’hui à Paris, en présence notamment du Congolais Félix Tshisekedi et du Français Emmanuel Macron. Quelles sont les plus grandes urgences de l'heure dans l'est de la RDC ? Le médecin gynécologue De-Joseph Kakisingi exerce à Bukavu et préside le Conseil National des Forums d'ONG Humanitaires et de Développement (CONAFOHD). Il est présent à Paris et répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Quel est le problème le plus urgent à régler pour les millions de Congolais déplacés par la guerre ?

    De-Joseph Kakisingi : Le problème le plus urgent à régler aujourd'hui, c'est d'abord l'accès à l'alimentation, à la nourriture. Parce que ces milliers de déplacés aujourd'hui sont bloqués dans une zone sans accès physique, et donc ils sont coupés de leur source d'alimentation. Et donc ça devient très urgent qu'ils aient accès à la nourriture, qu'ils aient accès aux soins médicaux. Donc, il faut l'approvisionnement en soins médicaux et, en fait, qu'ils aient aussi accès à des espaces sûrs.

    Est-ce que la prise des villes de Goma et de Bukavu au début de l'année par les rebelles et leurs soutiens rwandais, est-ce que cette prise a aggravé la crise humanitaire ?

    Effectivement, cette crise est venue aggraver davantage une crise humanitaire qui était déjà assez alarmante, et notamment par les blocus que cela fait autour de ces villes-là et autour des zones périphériques. Ça entraîne notamment la fermeture de l'espace aérien et des aéroports, comme l'aéroport de Goma et celui de Bukavu. Les routes aujourd'hui sont dégradées pendant la saison des pluies et les banques sont fermées et l'accès par les frontières est très difficile. Et donc cela vient exacerber une situation humanitaire qui était déjà assez grave.

    Ces millions de Congolais déplacés, ils vivent dans quelles conditions concrètement ?

    Alors, ils vivent dans des conditions très difficiles. Vous savez, avant la chute de Goma et de Bukavu, il y avait des camps de déplacés autour de Goma, autour de Bukavu, et donc l'assistance était assez facile à partir des ONG nationales et internationales et des Nations unies qui pouvaient subvenir aux besoins urgents de ces populations. Mais aujourd'hui, les camps de déplacés ont été fermés et ça fait que ces populations sont en train d’errer sans abri, sans assistance, sans possibilité qu'elles puissent être mieux regroupées pour être mieux aidées. Et ça fait qu’elles vivent dans des conditions très, très difficiles.

    Ce qui veut dire que vous-même qui êtes médecin gynécologue, vous ne pouvez pas soigner tous les malades, c'est ça ?

    Oui, c'est ça, effectivement, le problème est là où l'accès est difficile pour s'approvisionner en médicaments, beaucoup d'hôpitaux, beaucoup de zones de santé voient leurs stocks de médicaments en rupture, et ça fait que les hôpitaux ne peuvent plus offrir des soins de qualité parce qu'il n'y a pas de médicaments. Et nous, comme médecins, nous nous trouvons face à une grave difficulté. Parfois, on est obligé d’assister à des décès de personnes qu'on aurait pu sauver si on avait des médicaments à portée de main. Moi, je viens de Bukavu, au cœur de la crise, et il nous arrive de voir des femmes mourir ou des enfants par manque de médicaments. Il nous arrive de voir des femmes mourir d'hémorragie post-partum parce qu'on n'a pas l'ocytocine pour pouvoir prévenir les hémorragies et parce que la chaîne du froid devient difficile dans ces conditions où l'espace aérien est fermé. Il nous arrive aussi de voir des enfants mourir parce qu'on manque des médicaments essentiels et parce que les voies d'accès sont difficiles.

    Est-il vrai qu'il y a encore des stocks de médicaments sur plusieurs sites du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, mais qu'on ne peut pas les acheminer jusqu'aux centres de santé, jusqu'aux populations à cause des tracasseries administratives, à cause des checkpoints ?

    Oui, il arrive effectivement que certaines organisations internationales disposent des stocks dans les grandes villes, mais il y a effectivement des tracasseries administratives, comme par exemple, je viens de voir une note qui est sortie il y a quelques jours au niveau de Kinshasa, où on annonce que toute tentative de contractualisation d'aide humanitaire avec les zones périphériques doit d'abord se référer au ministère national. Et quand on voit l'étendue du pays, quand on voit tout ce qu'il y a comme zones de santé et les difficultés, ça fait des tracasseries administratives en plus.

    Y a-t-il aussi des tracasseries du côté des rebelles du M23 ?

    Effectivement, c'est des deux côtés, de plus en plus. Il y a des doubles taxations, il y a des contraintes pratiquement pour les ONG nationales, il y a des menaces, des intimidations et ça rétrécit l'espace humanitaire et ça fait que l'aide humanitaire n'arrive pas.

    Est-ce qu'il y a au moins des corridors humanitaires ?

    Jusqu'à ce jour, non. On a essayé d'établir un corridor humanitaire entre Bukavu et Uvira par exemple, et cela n'a pas marché à la dernière minute. Toutes les parties au conflit se sont opposées ou ne l'ont pas permis.

    Cette conférence de Paris, où vous êtes ce jeudi, qu'est-ce que vous en attendez ?

    La première chose, c'est en fait donner un peu plus de la lumière sur la crise congolaise. Si vous voyez, il y a beaucoup de visibilité sur la crise de Gaza, beaucoup de visibilité sur la crise de l'Ukraine, mais très peu de visibilité sur la crise congolaise. La deuxième chose qu'on attend de cette conférence, c'est en fait une sensibilisation pour le financement de l'action humanitaire. Le plan de réponse humanitaire de cette année était évalué à 2,5 milliards de dollars pour pouvoir répondre aux besoins des 6,8 millions sur les 21 millions de personnes qui sont en besoin d'aide humanitaire au Congo. Mais jusqu'à ce jour, ce plan n'a été financé qu'à 500 millions de dollars. Et on attend de cette conférence, qu’il y ait un peu plus de solidarité pour qu'on arrive peut-être à lever le double de ce qui a déjà été donné et ainsi pouvoir apporter de l'aide à toutes ces communautés qui sont dans les besoins humanitaires urgents.

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    6 min
  • Bénin: «Une présidentielle sans le candidat du principal parti d’opposition, ce n’est plus la démocratie»

    Lundi soir, la Cour constitutionnelle de Cotonou a définitivement écarté la candidature de Renaud Agbodjo, l'avocat désigné par le parti d'opposition Les Démocrates pour se présenter à la présidentielle du 12 avril 2026. Que pense ce parti de cette décision de justice ? Y voit-il une manœuvre du pouvoir béninois ? Guy Dossou Mitokpè est le porte-parole du parti Les Démocrates. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Comment réagissez-vous à l'exclusion de votre candidat Me Renaud Agbodjo ?

    Guy Dossou Mitokpè : Bon, comme la plupart de mes compatriotes, je reçois cette information avec beaucoup de tristesse parce que, pour nous, le principal parti d'opposition aujourd'hui, c'est le parti Les Démocrates. Et donc pour la plupart des Béninois, on allait assister à une très belle fête électorale. Et donc pour nous, ce n’était pas croyable que la Cour constitutionnelle ne puisse pas nous donner raison en disant le droit.

    À l'origine du rejet de votre candidat, il y a le fait qu'il devait présenter 28 parrainages d'élus et que l'un de ces 28 a fait défection. Pourquoi n'avez-vous pas présenté un plus grand nombre de parrainages, 35 ou 40 par exemple, pour être certain de faire face à toutes défections et d'avoir au final vos 28 parrainages ?

    En fait, la loi électorale impose que les parrains soient parmi les députés en activité ou les maires en activité. Et donc, lorsque nous, on rentrait dans le Parlement, on avait 28 députés, on n'a pas été présents à l'élection des maires, donc on avait 28 députés. Mais lorsqu'on rentrait au Parlement, la loi électorale imposait d'avoir seulement 16 parrains. Et c'est au cours de notre présence au sein du Parlement, que le régime actuel a changé la loi électorale en positionnant le nombre de parrains exactement sur le nombre de parrains que nous avons, c’est-à-dire 28. Et donc c'était à dessein, parce qu'ils savaient que, à l'approche des élections, ils feraient tout pour nous déstabiliser en faisant probablement tout pour qu’un député fasse défection.

    Alors, justement, le député qui a fait défection, il s'appelle Michel Sodjinou. Il prétend qu'il s'est rétracté parce qu'il n'était pas d'accord avec le choix de Me Renaud Agbodjo au sein de votre parti. Qu'est-ce que vous en pensez ?

    Non, c'est un alibi parce que Monsieur Sodjinou a fait preuve d'ambition démesurée. Ce qu'il a avancé, ce sont des arguments qui ne tiennent pas. Et donc, s'il a fait défection, nous, nous continuons de croire qu'il est probablement en lien avec nos adversaires.

    Donc, vous pensez qu'il a été instrumentalisé par le pouvoir ?

    Je n'ai pas de preuve, mais tout laisse à croire qu'il a été instrumentalisé par nos adversaires. Parce que, en respectant les normes démocratiques en interne, cela ne peut pas expliquer le fait que quelqu'un puisse trahir tout un peuple.

    Oui, pour vous, le député Michel Sodjinou a trahi ?

    Il a trahi et c'est clair, il n'y a pas d'hésitation à ce niveau.

    Au total, le rejet de votre candidat, c'est la faute à pas de chance ou c'est une manœuvre du pouvoir ?

    C'est d'abord de la responsabilité d'un homme qui a été trop ambitieux. Monsieur Sodjinou Michel, je ne peux pas dire sans preuve que c'est la responsabilité du pouvoir. Je peux simplement dire que, voilà, nos adversaires ont tout intérêt à ce que Monsieur Michel Sodjinou puisse se comporter comme il l'a fait.

    « Ce qui se passe, ce n'est pas la démocratie », dit l'un des conseillers juridiques de votre parti, Me Victorien Fadé…

    Oui, naturellement que ce n’est pas la démocratie. C'est triste parce que vous savez, la démocratie, c'est qu'on puisse donner la chance aux électeurs de choisir celui ou celle qui leur convient. Mais ici, le choix du peuple, malheureusement, est très restreint, parce que le parti qui est aujourd'hui le parti le plus populaire dans notre pays, malheureusement, ne pourra pas présenter de candidat à la prochaine élection présidentielle. Et c'est très dommage.

    Vendredi dernier, il y a eu un long entretien au palais présidentiel à Cotonou entre le chef de l'État, Patrice Talon, et le président de votre parti, l'ancien chef de l'État Boni Yayi. Est-ce que vous espérez encore une solution politique ?

    Pour ce qui concerne l'élection présidentielle, il est dit dans notre loi fondamentale que les décisions de la Cour constitutionnelle sont sans recours. Donc, me rabattant sur cette décision, je peux dire que les chances pour que le parti Les Démocrates puisse présenter un duo de candidats à l'élection présidentielle sont quasiment nulles. Mais la bonne nouvelle, c'est que nous avons deux autres élections. Nous avons les élections communales et les élections législatives. Et à ce niveau, au niveau du parti Les Démocrates, nous avons pris toutes les dispositions afin que le peuple puisse consacrer son énergie à donner la majorité des maires et la majorité des députés au principal parti d'opposition.

    En 2021, beaucoup de candidats de l'opposition n'ont pas pu se présenter. Votre candidate de l'époque, Reckya Madougou, est même allée en prison. Elle y est toujours. Est-ce que vous craignez une nouvelle élection sans opposition ?

    Oui. L’ancienne ministre Reckya Madougou est en prison avec le professeur Joël Aïvo et bien d'autres compatriotes sont en prison ou en exil. Et je continuerai de dire que c'est l'une des raisons pour lesquelles nous sommes davantage tristes, parce que si la démocratie revenait à sa juste valeur, comprenez que nos prisonniers seraient libérés, les exilés feraient le retour. C'est la raison fondamentale de notre combat aujourd'hui. Une élection présidentielle sans les candidats du principal parti d'opposition, ce n'est plus la démocratie.

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  • Présidentielle en Côte d'Ivoire: «Les pratiques politiques n'ont fondamentalement pas changé»

    Paul Biya réélu pour un huitième mandat au Cameroun avec 53% des voix, Alassane Ouattara réélu pour un quatrième mandat en Côte d'Ivoire avec 89% des voix selon des résultats provisoires. Depuis l'annonce de ces résultats électoraux ce lundi, les commentaires vont bon train. Que disent ces deux élections de l'état de la démocratie en Afrique ? Gilles Yabi est le fondateur et le directeur exécutif du think tank citoyen Wathi. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Au Cameroun, Paul Biya est proclamé vainqueur, mais Issa Tchiroma dit que c'est une mascarade. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

    Gilles Yabi : Alors, je crois que les conditions de cette élection ne la rendaient pas vraiment crédible. En fait, lorsqu'on a un délai aussi important entre le jour du vote et la proclamation des résultats, on se pose toujours la question finalement de ce qui se passe pendant cette période. Et finalement, pourquoi est-ce qu'on ne pouvait pas avoir des résultats provisoires annoncés très rapidement, bureau de vote par bureau de vote, région par région. Et on sait très bien que c'est cela qui permet de limiter les possibilités de manipulation d'une élection.

    Alors, il s'est passé en effet plus de deux semaines entre le jour du vote et le jour des résultats. Il y a quatre mois, quand Issa Tchiroma a démissionné du gouvernement pour se porter candidat, le parti au pouvoir RDPC a pensé que les Camerounais favorables à l'opposition ne pardonneraient pas à Tchiroma ses longues années au pouvoir. Pourquoi cette erreur de stratégie de la part du RDPC ?

    Je crois que le pouvoir en place a sous-estimé peut-être la volonté de changement des Camerounais et le sentiment d'un véritable ras-le-bol. Ce n'est pas la première fois qu'en réalité, on a des processus électoraux qui sont peu crédibles, et on sait même que feu John Fru Ndi était censé avoir gagné une élection face à Paul Biya il y a déjà quelques décennies, en 1992. Et donc cette fois-ci, c'était vraiment la candidature de trop, compte tenu de la longévité au pouvoir, mais aussi compte tenu de l'âge du président Biya.

    Alors pour faire plier Issa Tchiroma, le pouvoir, selon notre confrère Jeune Afrique, lui a proposé le poste de Premier ministre. Ça n'a pas marché. Le pouvoir a ensuite fait arrêter plusieurs de ses proches. Mais pour l'instant, l'homme fort de Garoua ne semble pas vouloir céder. Quelle peut être sa stratégie à présent ?

    Alors, je ne sais pas. Évidemment, on voit qu'il y a quand même beaucoup de colère. Elle s'est exprimée dans les grandes villes du Cameroun. Et évidemment, dans le nord du pays, on peut penser que les tensions seront encore plus fortes qu'ailleurs. Et on voit bien aussi que, du côté du pouvoir, on a déjà évidemment l'outil de la répression. Donc, je crois qu'on rentre dans une épreuve de force. Je ne suis pas sûr pour l'instant qu’Issa Tchiroma soit prêt à accepter l'état de fait d'une victoire à nouveau du président Biya. Evidemment, on ne peut pas exclure que cette épreuve de force aille très loin.

    Autre réélection ce mois-ci, celle d'Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire. Elle a été moins mouvementée qu'au Cameroun. Mais là aussi, on déplore des violences meurtrières entre manifestants et forces de l'ordre. Il y a eu des morts. Pourquoi ces tensions qui perdurent au pays d'Houphouët-Boigny ?

    Parce qu'au pays d’Houphouët-Boigny, les pratiques politiques n'ont fondamentalement pas changé. En réalité, en Côte d'Ivoire, la bataille pour le pouvoir, depuis le décès d'Houphouët-Boigny, elle se passe entre un certain nombre d'acteurs qui ont des fiefs régionaux. Et je crois que ces violences, à chaque élection, montrent qu'on a d'un côté une Côte d'Ivoire qui a réussi à se rebâtir économiquement après la longue crise qu'elle a connue. Mais en même temps, une Côte d'Ivoire qui, sur le plan politique, n'arrive pas à nouveau à se stabiliser, à sortir de la personnalisation du pouvoir. J'ajouterais quand même que l'exclusion de l'ancien président Laurent Gbagbo et de Tidjane Thiam, cela ne pouvait que réduire l'intérêt d'une partie de la population ivoirienne pour cette élection et on le voit à travers le taux de participation.

    10 min
  • Mamadou A. Barry: «L'erreur d'Alpha Condé est d’avoir créé une unité de force spéciale sans contrôle»

    Les militaires au pouvoir en Guinée est une longue histoire, qui date de 1984 et qui pourrait bien durer encore plusieurs années. Avec le livre-enquête L'armée guinéenne, Comment et pour quoi faire ?, publié chez L'Harmattan, l'ancien officier franco-guinéen Mamadou Aliou Barry nous emmène dans les coulisses de cette armée dont beaucoup de Guinéens ont peur. Comment quelques centaines de militaires ont-ils réussi à renverser le régime d'Alpha Condé en quelques heures ? Comment réconcilier le peuple guinéen et son armée ? Mamadou Aliou Barry répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Mamadou Aliou Barry, dans votre livre, vous rappelez que le coup d'État de septembre 2021 contre le président guinéen Alpha Condé, a été opéré par les forces spéciales du colonel Doumbouya. Et vous dites que ces forces spéciales avaient été créées quelques années plus tôt, à la suite de l'attentat terroriste de mars 2016 à Grand-Bassam, en Côte d'Ivoire. Pourquoi cet élément déclencheur ?

    Mamadou Aliou Barry : alors, ce qui s'est passé, c'est que quand il y a eu l'attentat de Grand-Bassam, la France s'est approchée des États côtiers, la Côte d'Ivoire, la Guinée, le Bénin pour leur proposer de mettre en place des forces spéciales pour lutter contre le terrorisme. Parce que l'attentat de Grand-Bassam, ça a frappé tous les gens de la sous-région. La création des forces spéciales, c'est une très bonne idée. Mais le seul problème, c'est quand on crée des unités comme ça, est-ce qu'il faut les mettre sous la coupe directe du président de la République ou sous la coupe de l'état-major des armées ?

    Et c'est là que vous dites qu'Alpha Condé a commis l'une de ses plus grandes erreurs, c'est de ne pas avoir confié ces nouvelles forces spéciales à l'état-major général des armées guinéennes ?

    Tout à fait. C'est-à-dire en fait, là, c'est la première fois que Monsieur Alpha Condé crée une unité des forces spéciales qui ne relève que de lui.

    Vous dites que le loup rentre dans la bergerie ?

    Tout à fait. À mon avis, l'erreur qu'il a commise, c'est de mettre en place une unité des forces spéciales, de leur donner tous les moyens, et puis de ne plus les contrôler. Et surtout, si, derrière, dans le contexte ouest-africain, le Mali a eu un coup d'État, c'est le commandant des forces spéciales qui a pris le pouvoir. Donc, vous vous posez la question de dire : « bon, est-ce que moi-même, j'ai la maîtrise de cette unité ? »

    Dans votre livre, vous racontez que c'est par un officier supérieur de la gendarmerie guinéenne que l'ancien légionnaire français Mamadi Doumbouya est introduit auprès du président Alpha Condé. Et vous racontez qu'ensuite, le président envoie cet officier dans de multiples formations militaires en Afrique de l'Ouest et en Europe, et vous précisez même que, lors d'une de ses formations, il fait la connaissance d'un certain colonel malien Assimi Goïta ?

    En fait, ils se sont rencontrés en 2017. C'est-à-dire qu'il n'y a pas que la France qui s'est occupée des forces spéciales. Je le dis dans mon livre, les Américains organisent régulièrement des manœuvres destinées aux forces spéciales ouest-africaine « Flintlock ». Voilà, C'est dans ce cadre que le commandant Goïta et le colonel Mamadi se sont rencontrés au Burkina en 2017 et se sont liés d'amitié.

    Le général Brice Oligui Nguema, qui a pris le pouvoir au Gabon il y a deux ans, nous a confié un jour qu'il connaissait très bien le colonel Mamadi Doumbouya depuis plusieurs années. Donc, c'est tout un réseau d'officiers africains qui se connaissent ?

    Il faut savoir quand même que, quand on prend le parcours du général Doumbouya, quand monsieur Alpha Condé l'a pris, avant même de le mettre à la tête des forces spéciales, il lui a fait faire beaucoup de formations, notamment en Israël et notamment au Gabon et à l'école de guerre à Paris. Cela dit, c'est quelqu'un quand même qui a eu une excellente formation.

    En conclusion, vous dites dans votre livre que, pour réconcilier l'armée et la nation dans un pays comme la Guinée, il faut restructurer l'armée. Mais comment ?

    En fait, à chaque fois qu'il y a une crise politique en Guinée, quand l'armée prend le pouvoir, l'opposition vient saluer la prise du pouvoir par les militaires en disant bravo !

    C'est ce qu'il s'est passé en 2021 ?

    2021, 2010, au temps de Dadis Camara. Mais quand vous prenez tous les programmes des partis politiques, il n'y a aucune réflexion qui est faite sur le rôle, les missions d'une armée, si on arrive au pouvoir. Et c'est ça qui est étonnant. C'est-à-dire ça m'a toujours frappé ça. Il faut absolument que, dans ce pays, on arrive à réfléchir en disant qu'est-ce qu'on fait de l'armée ? Et puis surtout arriver à un contrôle civil de l'outil militaire, c'est-à-dire un pays comme la Guinée aujourd'hui, je prends un exemple très simple, si vous voulez réconcilier l'armée et la population, il faut impliquer l'armée dans des actions visibles pour la population. Et dans le livre, je donne deux exemples. Je dis, le génie militaire, si dans les villages qui sont enclavés, avec des ponts qui n'existent pas ou qui sont défaillants, on envoie le génie militaire qui s'occupe de désenclaver.

    De construire des ponts, des routes ?

    Tout à fait. Vous prenez le service de santé des armées. Il y a des villages entiers où il n'y a pas de médecin-vétérinaire, il n’y a pas de médecin. Si le service de santé des armées est impliqué dans la politique nationale de santé publique, les gens vont dire, mais oui, l'armée, on reconnaît. Et puis ce que je dis, le plus important dans mon livre, c'est que si vous prenez ce qui se passe au Sahel, en Guinée, partout, le renseignement est inexistant. Donc, je préconise, il faut mettre en place une vraie académie du renseignement où on recrute des jeunes analystes sortant des universités.

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    14 min
  • Sitor Senghor: nous voulons que la Foire d'art contemporain africain soit avant tout «un succès commercial»

    Akaa, la grande foire d'art contemporain africain se tient à Paris durant tout le week-end. Akaa fête cette année ses dix ans dans un marché de l'art plutôt morose en raison de la crise économique, mais le nouveau directeur artistique d'Akaa, le Franco-Sénégalais Sitor Senghor entend professionnaliser encore davantage le secteur, et ramener les collectionneurs dans les travées de la foire.

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  • Madagascar: pour l'essayiste Serge Zafimahova, «les militaires ne risquent pas de confisquer le pouvoir»

    À Madagascar, il reste beaucoup de questions après la chute, il y a dix jours, du président Andry Rajoelina et l'arrivée au pouvoir des militaires. Combien de temps va durer la transition ? Les militaires vont-ils s'incruster à la tête de l'État et confisquer ainsi la victoire politique des jeunes manifestants de Génération Z ? L'essayiste politique Serge Zafimahova, qui préside également la Chambre de commerce Chine-Madagascar, répond aux questions de Christophe Boisbouvier. En ligne d'Antananarivo, il s'exprime aussi sur le nouveau Premier ministre, qui suscite beaucoup de débats dans le pays.

    RFI : Serge Zafimahova, beaucoup de jeunes de la Gen Z se demandent s'ils ne vont pas se faire confisquer leur victoire par les militaires. Est-ce que leurs craintes vous paraissent fondées ou pas ?

    Serge Zafimahova : le problème qui se passe actuellement, c'est l'absence d'expérience politique des militaires qui ont pris le pouvoir. Et en fait, ils ne connaissent pas du tout le personnel politique et les oligarques de l'ancien régime. Donc, ils se font un peu dépasser, déborder de ce côté-là. Or, on est face à une Assemblée nationale corrompue qu'on aurait dû abroger dès le départ.

    Alors, sur la durée de la transition et sur la date des prochaines élections, le nouvel homme fort du pays, le colonel Mickael Andrinirina, n'est pas très clair. Est-ce que vous avez des précisions ?

    En fait, le plus important pour la communauté internationale, si on prend par exemple la Sadec, que j'ai rencontrée longuement, c'est qu'il y ait un calendrier clair qui justifie que les élections présidentielles ne seront que dans 22 mois. Pourquoi 22 mois ? Cela s'explique pour des raisons simples. Il y a une refonte totale de la liste électorale. Ensuite, il faut savoir qu’un quart de la population malgache n'a pas d'état civil. Donc à 18 ans, ils n'ont pas de carte d'identité nationale. Il y a ensuite la sécurisation des élections au niveau de la Haute Cour constitutionnelle et au niveau de la Cour électorale nationale indépendante. De toute façon, l'Union européenne ne peut pas se contredire. Dans son rapport électoral en 2018, l'Union européenne a demandé à ce que la Haute Cour constitutionnelle soit dissoute. Que la Cour électorale nationale indépendante (Céni) soit dissoute, que des nouveaux textes régissent les élections. Donc tout ça nécessite une période sérieuse, je dirais, pour qu'on puisse remettre tout ça à l'ordre. Tout ce processus devrait être fait en 22 mois. C'est pour ça qu'on parle d'une transition de 24 mois. Sous le couvert du FFKM, le Conseil chrétien des églises à Madagascar.

    Donc, cette transition de deux ans ne vous paraît pas scandaleuse ?

    Non, la transition de deux ans n'est pas scandaleuse dans le sens où là, on est déjà dans une procédure, je dirais, accélérée, mais crédible tout de même. L'autre point aussi, en fin de compte, vous avez parlé au tout début de la peur des jeunes que leur révolution soit confisquée. Aujourd'hui, la personne qui a été proposée comme Premier ministre est un proche de l'ancien régime. Donc, c'est un proche d'un grand opérateur économique qui se trouve être le bailleur de l'ancien régime. Donc le fossoyeur de Madagascar. Et c'est tout ça, en fin de compte, qui pose problème aujourd'hui au niveau de la jeunesse.

    Il y a déjà eu au moins deux coups d'État militaires dans le passé à Madagascar en 1972 et en 2009. Est-ce qu'il n'y a pas le risque que, cette année 2025, les militaires s'installent au pouvoir pour de nombreuses années ?

    Je ne crois pas parce que, au vu de ce qui s'est passé, je pense que les militaires vont transmettre à un vrai Premier ministre les pleins pouvoirs pour pouvoir mener cette mission. Comme je l'ai dit, la balise, c'est le Conseil des églises chrétiennes à Madagascar, le FFKM. Donc, je ne pense pas que les militaires risquent de confisquer le pouvoir. Et de toute façon, ils ont aussi compris que la population malgache ne va pas se laisser faire. Et ils ont compris qu’il y a quand même un rapport de force qui a été instauré au niveau de la population. Il faut savoir que le problème malgache, c'est la confiscation par l'élite de toutes les sorties de crise. Donc cette fois-ci, on va vraiment partir de la base sociale pour écouter la population, pour qu'on puisse construire ensemble de manière inclusive une loi fondamentale qui tient compte de la réalité socio-économique de Madagascar. De toute façon, on va aller vers une décentralisation forte.

    Alors, vous l'avez dit, le nouveau Premier ministre est un ami du milliardaire Mame Ravatomanga, qui a fui à l'île Maurice dans la nuit du 11 au 12 octobre. Et aujourd'hui, les nouvelles autorités malgaches ont lancé contre cet homme d'affaires un mandat d'arrêt international avec une notice rouge d'Interpol. Est-ce que le Premier ministre ne risque pas de faire barrage à cette procédure ?

    Le Premier ministre n'a pas le poids de faire barrage sur cette procédure. De toute façon, au niveau même des militaires, il y a une contestation là-dessus. Je pense que le plus sage pour les dirigeants actuels militaires, c'est de revenir sur leur décision et de mettre en place un Premier ministre accepté par toutes les parties, surtout par ceux qui ont exigé le changement. Donc, je crois qu'on va s'acheminer vers un vrai Premier ministre, cette fois-ci, avec tous les moyens nécessaires pour mettre Madagascar sur les rails, je dirais de l'assainissement et la fin, je dirais, d'un régime oligarchique qui a été mis en place par l'ancien régime. Je crois que c'est en train de se faire. Et sinon, il va y avoir une reprise des manifestations.

    À lire aussiMadagascar: comment va se dérouler la période de transition

    13 min

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