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C'est l'une des grandes annonces de la déclaration de politique générale d'Ousmane Sonko : la semaine dernière, le Premier ministre sénégalais s'est engagé à mettre prochainement sur la table des députés, un projet pour abroger la loi d'amnistie. Le texte, adopté en mars 2024 par l'ancienne majorité, couvre les faits relatifs aux trois années de violences politiques que le pays a connu entre 2021 et 2024, et qui avait fait des dizaines de morts. Le gouvernement a également annoncé que cinq milliards de francs CFA (7,6 millions d'euros) sont destinés à l'indemnisation des victimes. Durant cette période, la société civile sénégalaise s'est organisée pour recenser les morts dans les manifestations. Notamment le média associatif La Maison des Reporters, qui n'a pas attendu le gouvernement pour collecter et publier sur ses réseaux sociaux des dizaines de récits de victimes. Moussa Ngom est le fondateur de la Maison des Reporters. Il est l'invité de Sidy Yansané.
RFI : Comment accueillez-vous cette annonce d'un projet d'abrogation de la loi d'amnistie par le Premier ministre Ousmane Sonko ?
Moussa Ngom : Il faut comprendre que pour les régimes précédents, il y a toujours eu une préoccupation sociale et politique majeure dans les premiers mois au pouvoir. Donc, c'était un impératif pour ce régime-ci de s'occuper de la reddition des comptes mais aussi de faire la lumière sur ce qu'il s'est passé entre 2021 et 2024. Et je pense que l'intention est déjà claire parce qu'on parle d'une abrogation partielle, c'est-à-dire qu’elle ne reviendra pas sur tout, mais on cible notamment les crimes de sang, les meurtres et les tortures qui ont été infligées durant cette période. Mais il y aura encore un grand chantier pour la suite, avec toutes les procédures judiciaires à enclencher.
Justement, votre média La Maison des Reporters a largement documenté et relayé les témoignages des victimes des violences pré-électorales. Malgré cette amnistie qui a permis, il faut le dire, un apaisement certes tardif entre Ousmane Sonko et l'ancien président Macky Sall, il était important de mettre des noms et des visages sur les victimes ?
Tout à fait. Et on l'a fait en deux temps. Il y a d'abord eu l'initiative Cartogra Free Sénégal, dont j'ai été l'initiateur, qui a rassemblé d'autres journalistes et des personnes d'autres horizons qui se sont joints à nous pour recenser des gens, fournir un bilan beaucoup plus exhaustif des victimes de cette répression des manifestations pour les personnes décédées. Mais c’est également un travail de documentation qu'on a voulu faire sur les cas de torture. On parle beaucoup de la responsabilité des donneurs d'ordres, mais il ne faut pas oublier que les futurs procès qui auront lieu seront le procès de cette culture de la violence policière qui existe depuis l'époque coloniale au Sénégal et qui a persisté à travers les régimes. Ce sera aussi le moment de faire en sorte que les exécutants, les éléments des forces de l'ordre qui ont agi dans la continuité des abus qu'on a toujours connus, puissent répondre de leurs actes. Donc, c'était important pour nous d'effectuer ce travail.
La société civile sénégalaise s'est fortement mobilisée durant ces violences et ces tensions électorales. Et pour cette campagne d'identification des victimes, vous avez fait référence à l'initiative Cartogra Free Sénégal. Détaillez-nous ce qui vous a poussé à lancer cette initiative ?
Il y avait déjà une opacité autour du chiffre exact du nombre de morts, on entendait des bilans qui étaient contradictoires ou sous-estimés. Il était nécessaire pour nous, en tant que journalistes, de ne pas nous limiter à uniquement reprendre la parole officielle, mais aussi de faire en sorte que les Sénégalais puissent connaître quelle était leur histoire, qu'ils puissent se dire qu'en réalité, « ça aurait pu être moi, ça aurait pu être mon frère, ça aurait pu être ma sœur ». Et aussi faire en sorte que ce soit en 2050, en 2060, en 2070, qu'on n'oublie pas qu'il s'est passé des choses d'une telle gravité au Sénégal. C'était ça l'idée de Cartogra Free Sénégal. Et c'est pour cela qu'on a rassemblé plus de 40 journalistes et des ingénieurs de données, des statisticiens qui nous ont aidés également à analyser les données obtenues, les résultats sur les certificats de décès, les témoignages, par rapport aux circonstances de la mort, ce qui a permis de révéler, entre autres, que la majorité avait été tuée par balle, par exemple. Et ça, c'était un travail d'histoire, un travail de mémoire, un premier pas pour leur rendre justice.
Cela vous a permis de recueillir les histoires de certaines de ces victimes. Et certaines de ces histoires font froid dans le dos. Lesquelles, selon vous, illustrent le mieux le niveau de ces violences électorales ?
Il y a les tortures suivies de mort de la victime. Il y a aussi des personnes qui sont les plus jeunes parmi les décomptes que nous avons eu à faire. Une lycéenne qui voulait juste aller voir ce qu'il se passait dans le cadre de ces manifestations, qui a été touchée par une balle. Il y a également des cas qui ont été vraiment très tristes, d'autres qui ont traumatisé des familles entières. Et ça, je pense aussi, c'est important. On parle beaucoup de dédommagement financier, mais les victimes sont marquées sur le plan émotionnel avec les personnes qui ont été touchées par balle, qui ont perdu un membre ou en tout cas qui ont perdu leur travail, qui ont été marquées d’une telle manière que ça les handicape dans le cadre de leur vie. Il y a aussi tout ce qui est l'aspect émotionnel par rapport aux tortures, aux sévices qui ont été subis, qui ne sont pas oubliés. Et on s'en rend compte à chaque fois qu'on rencontre des victimes. Elles n'arrivent pas à surmonter et je ne pense pas qu'elles savent qu'il est impératif pour elles de se tourner vers des spécialistes. Il faut aussi que l'État fasse en sorte de les orienter, que ce choc émotionnel-là puisse être surmonté. Il y a la justice qui pourra faire l'affaire, mais il faut aussi des mesures d'accompagnement assez réfléchies.
Le drapeau de la Côte d’Ivoire sera bientôt hissé sur la base militaire de Port-Bouët. Dans son allocution pour les vœux du Nouvel an, le président Alassane Ouattara a annoncé la rétrocession du camp militaire français d’Abidjan d’ici la fin du mois. La base passera sous commandement ivoirien, et sera rebaptisée « Général Ouattara Thomas d’Aquin », en hommage au premier chef d’état-major de l’armée du pays. Sur le plan de la défense, Abidjan et Paris entretiennent une relation historique, malgré une période particulièrement conflictuelle durant la présidence de Laurent Gbagbo. Arthur Banga est chercheur spécialiste des questions de défense à l'université Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan. Il répond aux questions de Sidy Yansané.
RFI : Le président Alassane Ouattara a donc annoncé la rétrocession du camp militaire français de Port-Bouët. Sur le plan purement pratique, qu'est-ce que cela veut dire ?
Arthur Banga : Cela veut dire d'abord qu’il y aura une réduction considérable du nombre de militaires français en Côte d'Ivoire. Ils vont passer d'environ 400 à une centaine et que finalement le camp sera commandé par l'armée ivoirienne. À partir de janvier, ce sera donc clairement un camp désormais ivoirien.
Le chef de l'État ivoirien a tout de même précisé que cette rétrocession se fera dans les 30 prochains jours. Donc un délai très court. Est-ce que c'est réalisable, selon vous ?
Oui, parce que ça a été préparé en amont. L'annonce a été officialisée dans le discours du chef de l'État à la Nation. Mais ce sont des questions qui sont débattues depuis pratiquement deux ans. L'idée, c'est donc d'abandonner le principe de l'intervention pour se concentrer sur les questions de formation, d'entraînement et d'équipement.
C'est aussi une page qui se tourne dans la relation franco-ivoirienne. Le camp de Port-Bouët a servi à l'opération Licorne de l'armée française, qui a durablement marqué les Ivoiriens dans les années 2000. Quel bilan vous tirez de cette relation militaire entre les deux pays ?
Le grand changement aujourd'hui, c'est que pour la première fois dans l'histoire militaire commune de ces deux pays, on sort de la logique de l'intervention militaire étrangère. Les interventions françaises sur le territoire ivoirien, comme on a pu le voir en 2002 et en 2011, incarnent un modèle qu’il faut désormais oublier. Cela dit, le bilan de la coopération militaire franco-ivoirien est largement positif.
Quels aspects considérez-vous positifs ?
D'abord, cette coopération a permis à la Côte d'Ivoire de garder une stabilité durant toute la période de guerre froide où les menaces soviétiques emportaient certains régimes et même certains pays. Il ne faut pas l'oublier. Elle a permis à la Côte d'Ivoire de mettre en place son armée et d'être performante à un certain moment de son histoire. En termes de faiblesses dans la relation Abidjan-Paris, on note justement en 2002 l'incapacité de l'armée ivoirienne à pouvoir réagir, ou le fait que l'armée française, par cette idée d'intervention, se retrouve en première ligne. On l'a vu en 2002, en 2004 à l'hôtel Ivoire et en 2011. Et justement, on essaie aujourd'hui de se débarrasser de ces faiblesses pour se concentrer sur les forces de la coopération militaire franco-ivoirienne qui est une relation humaine, une vraie camaraderie militaire qui est née entre les militaires de ces deux pays. La montée en puissance de l'armement est aussi une partie de cette coopération.
Après le Sénégal et le Tchad, c'est la troisième annonce d'un départ des forces françaises sur le sol africain pour le seul mois de décembre. Cela va dans le sens de la nouvelle philosophie militaire de Paris qui veut une présence moins visible, mais tout en poursuivant sa coopération militaire. Alors, comment cela va-t-il s'articuler selon vous ?
On est dans cette nouvelle vision française, mais il ne faut pas l'oublier que cette vision a surtout été poussée par les opinions publiques africaines, et même par des militaires africains qui veulent plus d'indépendance, plus de liberté de manœuvre. Désormais, on s'inscrit dans cette nouvelle politique. Avec les cas ivoiriens, sénégalais et tchadiens, on a vu les diverses formes de coopération militaire de la France. Au Tchad, où l'armée française est le plus intervenue en Afrique, la non-intervention française face aux attaques terroristes qui ont récemment frappé le pays a rendu cette présence militaire inutile aux yeux des autorités car la logique d'intervention était au cœur de la coopération militaire. Au Sénégal, c'est surtout la logique politique d’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye qui les amène à vouloir zéro présence militaire étrangère. C’est donc quelque chose de beaucoup plus radical dans leur pensée, mais qui, par le processus démocratique qui a entraîné l'arrivée au pouvoir de Diomaye Faye, permet de construire une nouvelle relation de façon plus progressive. En Côte d'Ivoire, on a une tradition d'ouverture avec la France. Hormis sous l’ère de l’ex-président Laurent Gbagbo, les autorités ivoiriennes ont toujours bien jugé la coopération militaire avec la France, y compris l’actuel président Alassane Ouattara. Car, malgré sa victoire politique et diplomatique lors de la crise post-électorale de 2010-2011, ce dernier a pu accéder au pouvoir grâce à une victoire militaire poussée par l’armée française.
Et concernant cette nouvelle articulation de l'armée française sur le continent, quel rôle peut jouer l'Académie internationale de lutte contre le terrorisme basée à Jacqueville, près d'Abidjan ?
C'est le modèle même souhaité. On va plus accentuer sur la formation opérationnelle, mais aussi la formation intellectuelle et judiciaire. Ce modèle favorise également le multilatéralisme. La France ne veut plus s’enfermer dans un bilatéralisme quand il s'agit de coopération militaire ou même d'intervention militaire. Raison pour laquelle vous voyez les exercices militaires américains Flintlock se dérouler au sein de l'Académie. Et tout ça sous commandement ivoirien, rappelons-le.
Les manifestations continuent au Mozambique. Le principal opposant, Venancio Mondlane, continue de contester les résultats de l’élection présidentielle d’octobre dernier, donnant la victoire au candidat du Frelimo, Daniel Chapo. Le parti au pouvoir depuis l’indépendance, en 1975, n’avait jamais été aussi fortement remis en cause. Les manifestations frappent toutes les régions du pays, y compris ses propres bastions dans le sud. Et la répression a causé plus de 260 morts, selon l’ONG locale Plataforma Decide. L’ONU s’est dite ce 31 décembre « profondément inquiète » de l’« escalade de la violence qui a forcé des milliers de personnes à fuir » dans des pays voisins. Comment expliquer un mouvement d’une telle ampleur ? Et un tel rejet du Frelimo ? Sergio Chichava, professeur de sciences politique à l’université Eduardo Mondlane de Maputo, est notre invité.
RFI : Ce n'est pas la première fois que des élections sont contestées au Mozambique, mais en quoi cette mobilisation est inédite ? Et quelles sont les images qui vous ont frappées ?
Sergio Chichava : Il y a beaucoup de routes qui sont bloquées et on ne peut pas circuler normalement. Et même les péages ne sont pas payés. On ne paye plus les péages à Maputo, au Mozambique, parce que Venancio Mondlane a dit : « On ne doit pas payer de péage », donc on ne paye pas. Et les taxes dans le marché informel, les gens ne les payent pas non plus. Donc, ce sont des choses qui ne se produisaient jamais.
Les manifestations ont eu lieu sur l'ensemble du territoire national, y compris dans les bastions du Frelimo. On a aussi vu le déboulonnage de la statue du général Alberto Chipande, un héros de la guerre de libération. Est-ce la fin de l'hégémonie du Frelimo ?
On devrait arrêter de parler de l'hégémonie du Frelimo, depuis les deuxièmes élections que le Mozambique a connues. Parce que toutes les élections qui ont suivi ont été frauduleuses. Donc, si un régime se maintient au pourvoir à travers des élections non-transparentes, je ne sais pas si on peut parler d'hégémonie. La différence avec ce qu’il s'est passé auparavant, c'est qu'il y avait des classes sociales, il y avait des régions qui soutenaient encore le Frelimo. Mais, maintenant, il n’y a presque plus aucune région qui soutient le Frelimo.
Et aussi, vous avez parlé de déboulonnage de la statue de Monsieur Chipande, mais vous avez oublié de parler du déboulonnage de la statue du président Filipe Nyusi, également déboulonnée, il me semble au mois d’octobre. Ils ont coupé la tête de cette statue à Maputo. Maintenant, on est dans une situation où des gens du Frelimo ont peur de marcher dans les rues, en portant des vêtements de leur parti. Ça, c'était impensable ! Donc, être du Frelimo aujourd'hui n'est plus à la mode, c'est un danger. Le Frelimo demeure au pouvoir juste parce qu’il contrôle l'État, il contrôle l'économie, il contrôle l'armée. Il contrôle tout au Mozambique, mais il ne contrôle plus le désir de changement des citoyens. Les gens veulent le changement, ils ont choisi leur candidat et c'est cela qui importe.
Et pourquoi est-ce que la popularité du Frelimo s'est effondrée ? Est-ce avant tout à cause de son bilan économique ?
C’est surtout ça ! Son bilan est négatif du point de vue économique. C'est aussi le fait qu’on voit de plus en plus de gens du Frelimo en train de s'enrichir, alors que la majorité de la population n'a aucun bénéfice. Toutes les anciennes bases sociales du Frelimo se sont écroulées. Donc, le Frelimo, avant, bénéficiait du vote des fonctionnaires. Mais les fonctionnaires ont été, eux aussi, très affectés par les mauvaises politiques du Frelimo, ils sont dégoûtés. Même au sein de l'armée, on a vu des gens de l'armée en train de protester dans l'anonymat, mais en montrant qu'ils étaient des policiers, qu'ils étaient des soldats ! Donc, moi je trouve que, aujourd'hui, il y'a très peu de gens qui soutiennent le Frelimo, sauf les gens qui bénéficient du fait que le Frelimo continue toujours au pouvoir.
Venancio Mondlane, aujourd'hui en exil, a appelé à plusieurs reprises à un dialogue. Est-ce que lui et le Frelimo sont prêts à entrer en négociation ?
Un dialogue est toujours possible dès lors que le dialogue est sérieux. Moi, je ne vois pas le Frelimo intéressé par un dialogue sérieux. Parce que le Frelimo veut conserver le pouvoir. Donc, il fera tout pour le conserver, même en faisant un dialogue qui n'est pas sérieux. La base sociale de Venancio Mondlane ne veut pas de négociations avec le Frelimo. Si Venancio Mondlane s’engage dans des négociations avec le Frelimo, c'est pour qu'il puisse être au pouvoir, c'est pour qu'il obtienne la vérité électorale, pas pour une autre solution. Donc, si Venancio Mondlane arrive à trouver une autre solution en accord avec le Frelimo qui soit différente, ce sera une grande déception pour sa base sociale. Je pense aussi que ce sera dramatique pour son avenir politique.
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Contrairement aux engagements qu'avait pris Conakry, l'année 2024 ne marquera pas la fin de la transition en Guinée. Le glissement du calendrier de la transition au delà de la date butoire du 31 décembre est source d'inquiétudes et la plateforme des Forces Vives, qui regroupe l'opposition et des organisations de la société civile a déjà annoncé qu'elle ne reconnaîtrait plus les autorités de transition à compter de ce mardi...Trois ans après la prise de pouvoir par les militaires - le 5 septembre 2021 - quelle est le bilan de la transition à ce jour ? Éléments de réponse avec Alseny Sall, chargé de communication pour l'organisation guineenne de défense des droits de l'homme et du citoyen, l'OGDH. Il est l'invité de Liza Fabbian.
RFI : Cette prolongation de la transition au-delà du 31 décembre 2024 en Guinée, qu'est-ce que ça vous inspire ?
Alseny Sall : Écoutez, pour nous, ce n'est pas une surprise. La durée de la transition devait être fixée de commun accord entre les Forces vives de la nation et le CNRD. Et malheureusement, vous le savez, que le CNRD l’a établi lui-même avec la Cédéao. Donc, c’est un accord qui a été fait sur le dos du peuple de Guinée, sur le dos des Forces vives. D'ailleurs, en Guinée, on ne parle plus de « transition », on parle plutôt de « refondation ». Et tout ça en violation de la Charte de la transition qui a été élaboré et promulgué par le CNRD, sans concertation avec le peuple. Donc, si le CNRD lui-même ne respecte pas ses engagements, ce n'est pas une surprise dans la mesure où il n'y a jamais eu une volonté de dialoguer au niveau national pour trouver un consensus sur le calendrier de la transition.
Malheureusement, cela place notre pays dans une situation incertaine à partir de janvier.
Le Président Doumbouya, au lendemain de sa prise de pouvoir, avait indiqué que « la justice serait la boussole de la transition ». Effectivement, il y a eu un procès du massacre du stade du 28 septembre 2009, ce verdict est-il une promesse tenue selon vous ?
Quand même, il faut le reconnaître, c’est la première fois dans l'histoire de toute l'Afrique, qu'une juridiction nationale africaine juge des hauts dignitaires de l'État pour des crimes contre l'humanité, et les condamne pour leurs responsabilités sur des crimes de masse. Donc pour nous, c'est un point très positif, ça crée un précédent très très positif. Même si aujourd'hui, nous avons l'impression que la junte qui a organisé ce procès, n'en tire par les leçons elle-même.
La situation générale des droits de l'Homme contraste avec ce procès. On a commencé par une interdiction systématique du droit de manifestation, parce qu'il n'y avait pas la volonté de dialoguer. Et deuxièmement, on a commencé à censurer les médias. Et de la censure, on est allé jusqu'à fermer les médias qui étaient jugés critiques ou qui donnaient la parole aux voix dissidentes. Aujourd’hui, nous assistons à des nouvelles formes de violation de droits de l’Homme, des kidnappings et des détentions dans des lieux secrets qui sont contraires aux engagements du 5 septembre.
Oui, on a vu ces derniers mois une multiplication des disparitions forcées, notamment celles des leaders du FNDC Foniké Menguè et Billo Bah, il y a bientôt 6 mois ou juste la semaine dernière, celle de Aliou Bah. Peut-on parler d'un tour de vis répressif en Guinée ?
Pour nous aujourd'hui, il y a une volonté systématique de taire toutes les voix dissonantes. Aliou, qui a été arrêté en dernier, faisait partie des voix les plus critiques de la transition.
Mais il le faisait dans le respect des règles et des principes républicains, et donc il a été arrêté de manière irrégulière et jusqu'ici il reste en détention prolongée en dépit des protestations que nous avons faites pour dénoncer cette situation.
En plus de Aliou Bah, il y a aussi évidemment les cas Foniké Menguè. Il y a le cas Saadou Nimaga, il y a le cas Habib Marouane Camara, et la justice aujourd'hui, elle est absente.
Par exemple, Foniké Menguè et Billo Bah ont été arrêtés par des hommes en uniforme, mais jusqu'à présent, la justice dit qu'elle ne sait pas où se trouvent ces personnes. Et celles qui dénoncent aujourd'hui cette situation sont aussi poursuivies ou harcelées ou même kidnappées. La justice doit travailler non seulement à empêcher les violations des droits de l'Homme, mais aussi veiller à la protection des droits de tous les citoyens.
Il y a un mois, la Guinée a été endeuillée par une bousculade mortelle au sein du stade de Nzérékoré. Mais pour l'instant, il n'y a aucune communication officielle sur les avancées de l'enquête, comment l'expliquez-vous ?
Cette bousculade est intervenue à l'occasion d'une propagande politique dans le cadre des préparatifs d'une candidature du chef de la junte au pouvoir. Mamadi Doumbouya nous avait promis de lutter contre le culte de la personnalité, mais son système est en train de l'ériger en mode de gouvernance. Malheureusement, cet incident de Nzérékoré s'est passé à l'occasion d'une finale d'un tournoi qui a été organisé en son nom. On parle de plus d’une centaine de morts quand même. Mais jusqu’ici, il n'a pas fait une déclaration par rapport à cette situation. Le ministre de la Justice, dans sa dernière sortie, a dit que la Guinée n'est pas le seul pays qui a connu ce genre de drame. Il n'y a pas de volonté politique de travailler pour que des enquêtes sérieuses soient menées pour situer les responsabilités par rapport à ces événements.
Et tout ça dans un contexte économique particulier, notamment depuis l'explosion du dépôt d'hydrocarbures de Kaloum et l'arrêt de certaines activités minières en Guinée, comment évaluez-vous aujourd'hui la situation économique des Guinéens ?
On nous parle de refondation, on nous parle de progrès, mais je pense que le panier de la ménagère n'a pas du tout évolué en Guinée. Aujourd'hui à Conakry, il y a une pénurie de carburant. Les gens ont du mal à se déplacer. Donc dans un contexte de précarité, tout ça augure d'un avenir bien incertain. Ça crée un sentiment de peur, un sentiment d'insécurité dans un contexte de troubles. Malheureusement, tout ça, ce n'est pas rassurant pour l'avenir de ce pays.
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Les tirailleurs sénégalais sont-ils « des traîtres qui se sont battus contre leurs frères », comme dit le ministre sénégalais Cheikh Oumar Diagne ? Depuis une semaine, cette déclaration fait scandale. « Cette sortie est très malheureuse », dit l’un de ses collègues, le porte-parole du gouvernement sénégalais, Moustapha Njekk Sarré. Christian Eboulé, journaliste à TV5 Monde, est un spécialiste de l’histoire des tirailleurs sénégalais. Aux éditions Les lettres mouchetées, il vient de publier « Le testament de Charles », un livre consacré au capitaine franco-gabonais Charles N’tchoréré, abattu par les Allemands en 1940. À partir de la fin février, ce livre sera également publié par les éditions Afredit, basées à Yaoundé, et sera distribué dans toute l’Afrique centrale. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Charles N’tchoréré était un officier français d'origine gabonaise qui avait multiplié les faits d'armes depuis la guerre de 1914. Pour vous, c'est un héros français ou un héros gabonais ?
Christian Eboulé : Pour moi, c'est un héros tout court, parce qu'il a défendu les valeurs d'humanité et de fraternité sur un terrain d'opération, la Seconde Guerre mondiale, dans lequel il avait été amené, comme capitaine des troupes coloniales françaises. C'était un humaniste en uniforme de mon point de vue et son combat, lors de cette Guerre mondiale en 1940, c'était un combat pour cet universalisme que la France promouvait et défendait pendant la période coloniale. Donc, c'était un homme qui ne se battait pas uniquement pour la France, il se battait pour l'idée qu'il se faisait de la liberté.
Et après avoir été capturé par les Allemands, il a donc été séparé des autres officiers de l'armée française et abattu d'une balle dans la tête, est-ce à dire qu'il a été tué parce qu'il était noir ?
Il a effectivement été tué parce qu'il était noir, parce qu'il a protesté contre cette ségrégation. Il a aussi protesté contre les massacres qui étaient pratiqués par certaines unités allemandes, certaines unités, pas toutes. Les unités nazies, notamment, massacraient de manière systématique les tirailleurs sénégalais. Charles N’tchoréré s'est opposé à ces deux pratiques et il y a laissé sa vie.
Depuis quelques jours, un ministre sénégalais, Cheikh Oumar Diagne, créé la polémique sur les tirailleurs sénégalais. Il affirme : « Leur bataillon a été créé par le colon, ce sont des traîtres qui se sont battus contre leurs frères dans leur pays. Pour moi, ce ne sont pas des héros, en tout cas pas des héros à nous. »
Cheikh Oumar Diagne n'est pas n'importe qui, c'est un ministre conseiller à la Présidence. Alors, ce sont des propos d'une très grande violence, car dans son interview, il affirme une litanie de griefs sans fondements qui flaire, à mon avis, la manipulation et le populisme. Cheikh Oumar Diagne affirme pêle-mêle que les tirailleurs battaient les Sénégalais, s'en prenant aux villageois, attaquaient les résistants, tuaient les marabouts et les maîtres coraniques. Autre exemple, il affirme que la seule préoccupation des tirailleurs sénégalais était pécuniaire. C'était l'argent leur préoccupation. Et pour preuve, Il cite les massacres de Thiaroye. Autrement dit, à Thiaroye, tous ceux qui ont été massacrés, s'étaient rebellés par cupidité. Ici, on constate que notre ministre conseiller ignore toutes les difficultés des tirailleurs et surtout leurs difficiles conditions de vie contre lesquelles luttait notamment le capitaine Charles N’tchoréré qui était la voix des tirailleurs. À Thiaroye, ils se battaient pour leur dû et pour leur dignité. C'étaient les deux. Les deux étaient indissociables. Ils avaient fait la guerre, ils étaient retournés. On leur avait promis cet argent. Il était normal qu'ils le réclament.
Est-ce que tout est faux dans ce que dit Cheikh Oumar Diagne, le ministre sénégalais ? Un historien sénégalais, Mamadou Fall, a ce mot : « Il y a eu des moments où la France a fait faire aux tirailleurs une sale besogne. » Au Cameroun, en septembre 1958, ce sont des troupes coloniales françaises qui ont abattu le dirigeant indépendantiste Ruben Um Nyobè, notamment des troupes d'origine tchadienne. Est-ce que « cette sale besogne », pour reprendre l'expression de Mamadou Fall, n'entache pas la mémoire des tirailleurs sénégalais ?
Je crois que les tirailleurs sénégalais ont le dos large. Ils étaient des supplétifs, pour la plupart, ce sont des hommes qui ont vécu sous la domination coloniale, qui ont essayé de s'en sortir et qui, par différents mécanismes, étaient parfois contraints. Je rappelle juste une chose : le service militaire était obligatoire durant l'entre-deux-guerres. L'ancien président Aboubakar Sangoulé Lamizana, c'est de cette manière qu'il a été incorporé dans les troupes coloniales et les moyens d'y échapper étaient vraiment extrêmement limités.
Voulez-vous dire que certains soldats de l'armée française sont devenus ensuite de grands patriotes dans leur pays nouvellement indépendants ? On pense à Aboubakar Sangoulé Lamizana en Haute-Volta, Seyni Kountché au Niger, Félix Malloum au Tchad, et bien sûr à Ahmed Ben Bella en Algérie ?
Ils ne sont pas seulement devenus les premiers cadres de l'indépendance. Je pense notamment à un Sénégalais célèbre, Lamine Senghor, décédé prématurément malheureusement en 1927. Lamine Senghor est l'un des tout premiers indépendantistes et c'est un ancien tirailleur sénégalais qui a été malheureusement gazé pendant la Grande Guerre, 14-18. Il était un indépendantiste affirmé.
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C’est l’histoire d’un homme dont le vrai nom a été oublié, et que l’on appelle aujourd’hui « Yasuke, le samouraï noir ». Son origine aussi est imprécise, Yasuke était peut-être Congolais ou Mozambicain. Ce que l’on sait de source sûre, c’est que cet Africain, a quitté les côtes de l'actuel Mozambique dans les années 1580, avant d’accompagner des prêtres jésuites en Inde, puis au Japon. C’est là qu’il rencontrera Oda Nobunaga, grand chef de guerre unificateur du Japon, que l’on peut comparer à un Napoléon ou encore à Soundjata Keïta. Oda Nobunaga, impressionné par cet étranger si imposant, lui apprit le maniement des armes et fit de lui un samouraï. Aujourd’hui, l’histoire de Yasuke est racontée par Romain Mielcarek, journaliste indépendant, dans le livre « Yasuke, le samouraï africain, aux origines du mythe ».
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Au Mozambique, l'opposition manifeste sans relâche depuis plus de deux mois. Au Kenya, des milliers de manifestants ont contraint, il y a six mois, le gouvernement à reculer sur un projet de nouvelle taxe, sans aucune directive politique précise. Ces événements signalent-ils de nouvelles formes de mobilisation populaire en Afrique de l'Est ? Et dans ce contexte, les jeunes protestataires parviennent-ils à se libérer de la tutelle des partis politiques, qui les enferment souvent dans leur appartenance ethnique ? Marie-Emmanuelle Pommerolle, ancienne directrice de l’Institut français de recherches en Afrique à Nairobi et actuellement professeure à l’Université Paris 1, éclaire ces dynamiques sociales et politiques.
RFI : Les émeutes de ces derniers jours au Mozambique, ainsi que les grandes manifestations de juin dernier au Kenya, sont-elles le signe d’une nouvelle mobilisation de la jeunesse dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est ?
Marie-Emmanuelle Pommerolle : Effectivement, nous avons eu des épisodes très intenses de mobilisation au Kenya, liés à une loi fiscale, et là au Mozambique pour contester les résultats électoraux. Ce sont des événements déclencheurs différents, mais effectivement ce sont des jeunes qui réclament de participer davantage au débat politique.
Au Kenya, il y a eu une alternance démocratique il y a un peu plus de deux ans, en septembre 2022. Pourtant, 20 mois plus tard, la jeunesse est descendue dans la rue. Pourquoi ?
Principalement pour protester contre la loi de finances qui augmentait les taxes sur les biens de première nécessité comme le pain et l’huile. La jeunesse, étranglée par des problèmes tels que le chômage et l’inflation, a décidé qu’il était temps de contester ce type de politique fiscale. Une jeunesse qui a également décidé de descendre dans la rue pour dénoncer la trahison du nouveau président William Ruto, élu démocratiquement. Celui-ci a été élu sur un programme visant particulièrement les jeunes, leur promettant des aides pour s’assurer qu’ils trouvent de l’emploi. Et évidemment ça n’a pas été le cas, il a augmenté les impôts. Donc il y avait un sentiment de trahison parmi ceux qui avaient cru en ce président élu démocratiquement en 2022.
Donc, ce sont les mêmes jeunes qui ont voté pour Ruto en 2022 et qui ont crié « Ruto must go » en 2024 ?
Effectivement l’analyse des élections de 2022 mettaient bien en avant le fait que des jeunes de tout le pays, et pas seulement dans ses bastions électoraux habituels, avaient voté pour ce président. Il mettait en avant l’idée que le Kenya devait aider les « hustlers », il parlait même d’une « hustler nation », ce qu’on peut traduire par « les débrouillards ». Il voulait vraiment insister sur l’idée que les jeunes devaient créer leurs propres entreprises et que l’État allait les aider. Ce sont effectivement ces mêmes jeunes qui se sont retrouvés dans la rue en juin 2024. On trouvait bien sûr des jeunes très éduqués, le Kenya a une politique d’éducation qui est relativement efficace, mais aussi des jeunes moins favorisés venant des bidonvilles de Nairobi. Donc une jeunesse assez diversifiée qui s’est retrouvée dans la rue et qui dénonçait cette politique fiscale qui les étranglait, alors même qu’on leur avait promis de les aider.
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Du coup, William Ruto a renoncé à sa réforme fiscale. Dans l’histoire du Kenya, il y a déjà eu plusieurs épisodes insurrectionnels. Jusque-là, ils s’appuyaient souvent sur des clivages ethniques. Cette année, c’était la même chose ou pas ?
Ce qui a fait l’originalité de ce mouvement, c’est que les jeunes revendiquaient être « partyless » et « tribeless », c’est-à-dire ne pas être attachés à un parti ou à une appartenance ethnique. Ils revendiquaient un cosmopolitisme qu’on observe dans les grandes villes et les villes moyennes du Kenya, où les jeunes de toutes les régions se retrouvent pour chercher du travail. Ce rejet des divisions ethniques habituelles se voyait dans l’ampleur des manifestations, qui ont eu lieu non seulement à Nairobi, mais aussi dans des bastions pro-gouvernementaux comme la Rift Valley. Ce mouvement exprimait une jeunesse unie, trahie par des élites qui confisquent le pouvoir.
Est-ce que cette mobilisation a été portée par les réseaux sociaux ?
Oui, notamment au Kenya, qui est un hub numérique en Afrique, les réseaux sociaux jouent un rôle fondamental dans la vie quotidienne, que ce soit pour payer via un mobile ou pour s’organiser. Ils ont permis de coordonner les manifestations, de diffuser les lieux de rassemblement, et d’animer des débats politiques, notamment sur WhatsApp et X. Les « Space X », par exemple, sont devenus des forums où des voix souvent marginalisées peuvent s’exprimer dans un cadre relativement horizontal et sécurisé.
Donc, au Kenya, il y a une forte mobilisation en dehors des partis politiques, alors qu’au Mozambique, on peut parler d’un mouvement porté par les partis politiques ?
Oui, tout à fait. L'originalité de la mobilisation au Kenya était cette extériorité par rapport aux partis politiques habituels. Au Mozambique, c'est une contestation post-électorale qui effectivement drainait des foules importantes, notamment la jeunesse. Mais on voit bien qu’elle le fait après avoir été incitée par le candidat de l'opposition qui lui-même n'est plus au Mozambique et qui appelle à manifester pacifiquement pour contester les résultats électoraux.
Au Mozambique, c’est aussi une remise en cause du tout-puissant FRELIMO, le parti au pouvoir depuis l’indépendance en 1975. Ces mobilisations remettent-elles en cause l’héritage des pères de l’indépendance ?
Alors effectivement, au Mozambique, on trouve des traces de cette contestation des héros de l'indépendance, une statue de l'un des héros de l’indépendance a été déboulonnée récemment au Mozambique. Cette figure, qui avait joué un rôle crucial dans la libération, est également accusée de s’être enrichie grâce au pouvoir. Et effectivement, même au Kenya, même en Ouganda, on peut voir qu'il y a une forme de fatigue vis-à-vis de ces élites politiques qui sont les descendants directs de ceux qui ont effectivement gagné l'indépendance ou pris le pouvoir au nom de la révolution. C'est le cas en Ouganda, et le cas en Tanzanie. Au Kenya, les dirigeants se réclament encore régulièrement du combat Mau Mau. Et ce que montrent les jeunes protestataires, c'est que ces dirigeants ont pourtant trahi leur combat qui était celui d'une véritable indépendance, puisque l'un des registres aussi sur lequel jouent ces protestations, c'est de dénoncer la dépendance à l'extérieur. La dépendance à la Chine, la dépendance aux Occidentaux, un registre qu'on connaît bien en Afrique francophone, notamment vis-à-vis de la politique africaine française. Mais que l'on retrouve aussi, en Afrique de l'Est, avec l'idée que l'indépendance n'a pas été complètement achevée.
Cette montée d’un sentiment anti-français en Afrique de l’Ouest trouve-t-elle un équivalent en Afrique de l’Est, avec une montée d’un sentiment anti-chinois ?
L'histoire n'est pas équivalente, mais ce sentiment de dépendance vis-à-vis de l’extérieur et surtout de la dépendance des élites est également présent en Afrique de l'Est. Et ce registre commun de la souveraineté se retrouve également dans la jeunesse d'Afrique de l'Est.
Les jeunes sont descendus dans la rue au Kenya, mais pas en Ouganda, ni en Tanzanie. Cela signifie-t-il qu’il y a moins de problèmes dans ces deux pays ?
Alors les jeunes sont descendus dans la rue en Ouganda, suite au mouvement qui a eu lieu au Kenya au mois de juin. Il y a eu une forme d'imitation de ce qui se passait au Kenya, parce qu’évidemment les problèmes sont aussi nombreux, notamment sur les questions de corruption. Néanmoins, en Tanzanie comme en Ouganda, l'espace civique est très restreint. La moindre protestation donne lieu à des arrestations, à une répression très forte. L'espace public, du fait de cette histoire autoritaire, très prégnante encore en Tanzanie, en Ouganda, est moins susceptible de donner lieu à des mobilisations fortes que chez le voisin kényan.
Et est-ce pour cela que le régime ougandais a fait capturer, il y a un mois au Kenya, le chef de l’opposition, Kizza Besigye, qui doit passer en cour martiale le 7 janvier prochain à Kampala ?
C'est effectivement le signe que le pouvoir ougandais est très susceptible par rapport à la moindre opposition. C'est aussi le signe que le gouvernement kényan est très proche de ce pouvoir ougandais, jusqu'à lui laisser la liberté de venir enlever un opposant chez lui, au Kenya. C'est quelque chose qui est dénoncé fortement par les sociétés civiles ougandaise et kényane, qui voient une alliance de pouvoirs extrêmement autoritaires.
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La démocratie en Afrique de l'Ouest : depuis quatre ans, elle est mise à mal par une succession de coups d'État militaires. Mais quel bilan tirer de l'année 2024 ? Le politologue Mathias Hounkpè a cosigné, avec Ismaïla Madior Fall, une analyse comparée des commissions électorales en Afrique de l'Ouest, qui a été publiée par la Fondation Friedrich Ebert.
RFI : Du point de vue des avancées démocratiques en Afrique de l'Ouest, est-ce que 2024 est un bon cru ou un mauvais cru ?
Mathias Hounkpè : Moi, je dirais que c’est un bon cru, parce qu’en Afrique de l’Ouest, on a organisé des élections dans deux pays. Et dans ces deux pays, les élections se sont plutôt bien déroulées, avec des résultats qui témoignent à la fois de la confiance des citoyens en la démocratie et de la capacité des institutions des pays concernés à jouer leur rôle. Ces résultats montrent aussi la capacité des citoyens à s’organiser pour protéger la démocratie et les élections.
On va reparler du Sénégal et du Ghana, mais dans les États dirigés par des juntes militaires, est-ce que toute chance de retour à la démocratie a disparu cette année ? Ou, au contraire, voyez-vous quelques lueurs d’espoir démocratique dans la nuit ?
Pour 2024, ça m’étonnerait qu’il y ait des initiatives de retour à l’ordre constitutionnel. Mais je n’ai aucun doute qu’il faudra bien y retourner à un moment donné. Dans les pays en transition en Afrique de l’Ouest, je n’en connais pas un seul où les autorités de transition pensent que les militaires doivent diriger nos pays ou que ce sont des coups d’État qui doivent servir de mode de gouvernance. Tous reconnaissent qu’il faut organiser des élections et créer un environnement où le pouvoir peut se transmettre pacifiquement et avec le consentement du peuple.
Il y a dix mois, au Sénégal, quand le président Macky Sall a annoncé un report de l’élection, les pronostics étaient très pessimistes. Et puis finalement, tout s’est bien passé. Par quel miracle ?
Je pense qu’il y a eu deux ou trois éléments clés. Premièrement, les institutions ont bien joué leur rôle. Prenez par exemple l’organe de gestion des élections ou le Conseil constitutionnel : chacune de ces institutions a agi de manière convenable. Deuxièmement, les citoyens se sont exprimés clairement sur ce qu’ils voulaient. Quand je dis citoyens, cela inclut à la fois les citoyens ordinaires, qui sont descendus dans la rue, et les organisations de la société civile ainsi que les associations professionnelles. Tout le monde s’est mobilisé pour exiger ce qu’il voulait. Enfin, troisièmement, le président Macky Sall a compris que le peuple voulait autre chose et a laissé faire. Car on connaît des pays où, malgré tous ces signaux, le président aurait pu insister, entraînant ainsi le pays dans une impasse.
Dès le lendemain du scrutin présidentiel, dès le 25 mars, et contre l’avis de Macky Sall d’ailleurs, le candidat du pouvoir sortant, Amadou Ba, a reconnu sa défaite et a appelé Bassirou Diomaye Faye pour le féliciter. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il faut le saluer. Mais il faut aussi reconnaître que c’est une habitude au Sénégal. Vous vous rappelez d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade. Maintenant, ce geste de reconnaissance par le candidat perdant est devenu presque normal au Sénégal.
Quand il était dans l’opposition, le Pastef d’Ousmane Sonko et de Diomaye Faye dénonçait la brutalité du régime de Macky Sall. En effet, la répression des manifestations en 2021 et 2023 a fait plusieurs dizaines de morts. Aujourd’hui, Mathias Hounkpè, craignez-vous une dérive autoritaire de ce même Pastef, maintenant qu’il est au pouvoir ?
Je pense que cela va être très difficile pour eux, justement parce qu’ils ont eux-mêmes été victimes de brutalités politiques. Cela devrait leur rendre difficile de prendre ce chemin.
Une autre alternance démocratique cette année en Afrique de l’Ouest, c’est au Ghana, où la présidentielle a marqué le retour au pouvoir de l’ancien président John Dramani Mahama. Est-ce que le Ghana peut être un exemple pour toute la sous-région ?
Je pense que le Ghana peut être un exemple, car il y a beaucoup d’éléments positifs à souligner dans la manière dont les élections se sont déroulées. Par exemple, la commission électorale du Ghana fait beaucoup d’efforts pour gagner la confiance des citoyens. Vous savez, au-delà de l’efficacité dans la gestion des élections, la confiance des parties prenantes est extrêmement importante. Jusqu’au dernier moment, cette commission a fait des concessions pour augmenter la transparence du processus.Au Ghana, les partis politiques se donnent aussi les moyens de jouer correctement leur rôle. Imaginez que le perdant a reconnu sa défaite sur la base des résultats collectés par son propre parti, sans attendre la proclamation officielle des résultats provisoires par la commission électorale. Cela montre que les partis politiques au Ghana sont capables, le soir même des élections, de collecter suffisamment de résultats pour savoir s’ils ont perdu ou non.Pour moi, c’est une leçon pour les partis politiques dans la sous-région, mais aussi pour les commissions ou organisations en charge des élections en Afrique de l’Ouest. Il y a vraiment beaucoup à apprendre des élections au Ghana.
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L’un des grands rendez-vous électoraux de l’année prochaine, c’est la présidentielle en Côte d’Ivoire, prévue en octobre prochain. Qu’en attendez-vous ?
Je pense que, concernant la Côte d’Ivoire, la commission électorale devra redoubler d’efforts pour gagner la confiance des citoyens. L’environnement ivoirien reste fragile et nécessite des efforts supplémentaires pour réduire les risques de conflit.
Pensez-vous que la Commission Électorale Indépendante (CEI) ne fait pas consensus ?
Cette commission a une histoire. Et cette histoire montre en fait que vous avez des gens qui sont en désaccord avec elle, et d’autres qui, même s’ils sont d’accord, restent méfiants. Donc, la commission, les acteurs politiques et la société civile devront travailler ensemble pour créer un environnement collaboratif, rassurant et plus transparent. Cela aiderait à renforcer la confiance en la commission, ce qui est un élément clé.
Et si le président Ouattara décidait de se présenter pour un quatrième mandat, qu’en penseriez-vous ?
Ma position sur cette question est connue. Je pense qu’il n’aurait pas dû se présenter pour un troisième mandat. S’il décide d’y aller pour un quatrième, cela ajouterait certainement un nouvel élément de clivage dans le pays.
Est-ce que ces alternances réussies au Sénégal et au Ghana peuvent aussi avoir un impact sur un pays comme le Togo, où le régime est en train de changer de Constitution ?
Je ne suis pas sûr que les élections au Ghana et au Sénégal puissent avoir une influence sur ce qui se passe au Togo. Lorsque des présidents s’accrochent au pouvoir au-delà d’une certaine limite, il devient très difficile de les voir laisser le peuple s’exprimer librement ou se soumettre à ses décisions. Donc, je ne ferais pas le lien entre ces alternances et la situation togolaise.
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C'est l'un des 253 cardinaux, donc l'un des 253 chefs de l'Église catholique. Mgr Dieudonné Nzapalainga est le cardinal-archevêque de Bangui et il célèbre mercredi 25 décembre matin la messe de Noël dans la cathédrale de son diocèse. Quel message a-t-il aux fidèles de confession catholique, mais aussi à tous les croyants de toutes les autres religions de Centrafrique, notamment aux musulmans ? En ligne de la capitale de la République centrafricaine, le cardinal-archevêque de Bangui répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Quel est votre message en ce jour de Noël ?
Mgr Dieudonné Nzapalainga : Eh bien, le message de ce jour de Noël, la République centrafricaine est un pays qui a connu la souffrance, le dénouement, la pauvreté. Je peux dire même l’extrême misère à cause de la guerre. Et nous sommes en train de rechercher la paix. Elle est fragile, et cette paix fragile pour nous, Dieu nous la donne en cet enfant Jésus qui arrive tout petit. Et si nous accueillons ce petit, l’enfant Jésus dans notre cœur, nous devenons les artisans de paix. Nous sommes appelés, par nos paroles, par nos comportements, notre manière d’être, à semer la paix. Sans la paix, il n’y aura pas de développement. Sans la paix, il n’y aura pas d’éducation. Sans la paix, il n’y aura pas de santé. Sans la paix, il n’y aura pas de transformation. Alors cette paix, pour moi, c’est comme un cadeau, un don qui arrive du ciel. Et c’est à chacun d’exprimer sa disponibilité pour la recevoir. À tous les chrétiens, je leur dis : oui, Dieu nous aime. Il ne nous aime pas théoriquement ni abstraitement. Il nous aime concrètement, historiquement, en s’incarnant pour nous. Il nous appelle à retrouver le sens de la réconciliation, pour ne pas dire la paix retrouvée.
Les années 2013/2014 ont été marquées par de très violents affrontements entre les Séléka à dominante musulmane et les anti-balaka à dominante chrétienne. Est-ce que ce conflit intercommunautaire, mais aussi interreligieux, est dépassé, dix ans après ?
Moi, je m’étais toujours positionné en disant que ce n’est pas un conflit interreligieux. C’est une recherche de pouvoir, une manipulation des religions à des fins politiques. Il faut considérer cela autrement que de dire que ce sont les chrétiens, les leaders religieux, qui déclenchent la guerre avec leurs frères musulmans. Ça n’a pas été le cas chez nous. Nous devons plutôt œuvrer à apaiser les cœurs de nos fidèles, afin qu’ils s’estiment, se respectent, s’accueillent mutuellement et travaillent ensemble pour le développement de ce pays. Historiquement, nous avons toujours vécu ensemble, et nous ne devons pas tomber dans le piège qui consiste à considérer le frère musulman comme un ennemi. Bien au contraire, c’est un frère qui a quelque chose à apporter. Nous devons considérer les musulmans comme des frères à aimer, à estimer, et à respecter, et non comme des ennemis. De leur côté, les musulmans doivent entreprendre la même démarche : considérer les chrétiens comme des frères à aimer, à estimer, et à respecter, et non comme des ennemis.
Est-ce que la visite en novembre 2015 du pape François à Bangui, à la cathédrale, mais aussi à la grande mosquée du « Kilomètre 5 », a aidé à la réconciliation des cœurs ?
Je pense que la visite du pape était aussi un cadeau venu du ciel. Il a bravé les considérations humaines. Vous venez dans un pays en guerre, et il est venu. Il a touché du doigt la réalité. Il a appelé musulmans et chrétiens à ne pas se regarder en chiens de faïence, mais à regarder dans la même direction. En venant à la mosquée et à la cathédrale, il a ouvert la porte de nos cœurs pour permettre aux fidèles, qui avaient le cœur rempli de haine ou de vengeance, de laisser l’amour pénétrer et espérer travailler ensemble. Je crois que sa visite a été une bénédiction pour notre pays. Pour la petite histoire, un imam nous avait dit : « Le pape n’est pas venu pour vous, les chrétiens, mais pour nous, les musulmans, parce qu’il nous a permis de sortir du "Kilomètre 5" pour aller en ville ». Et aujourd’hui, tous les musulmans vaquent à leurs occupations. Ils peuvent aller à l’est, à l’ouest, au nord, au sud, et circuler dans tout le pays.
Un an après sa visite à Bangui, le pape vous a élevé à la dignité de cardinal. Quel était le sens de cette décision ?
Moi, j’ai toujours pensé que Dieu se penche sur les pauvres, les petits et les abandonnés. Voilà un pays petit, abandonné, délaissé. Que le pape ait osé venir ici, c’est comme un appel. Et le pape m’appelle à ce service. J’ai considéré cet appel comme un don de Dieu en disant : voilà, Dieu appelle un pauvre à venir à la table. Et moi, j’ai répondu oui en disant : « Je viens avec un cœur pauvre pour me mettre à la table du service de mes frères et de mes sœurs au nom de la paix ».
Vous dites souvent qu’il y a une petite élite qui essaie d’accaparer tous les biens et un peuple qui souffre dans la pauvreté. Est-ce que c’est la raison pour laquelle, l’an dernier, vous vous êtes opposé au changement de Constitution qui permet aujourd’hui au président Touadéra de pouvoir se présenter à un troisième mandat ?
Moi, j’ai toujours pris parti pour les pauvres, pour les démunis, et je me considère comme la voix des sans-voix. Et à chaque fois que la vie des pauvres est touchée, je me sens concerné ; au risque d’être incompris, au risque de ma vie. C’est mon rôle, comme prophète, de dire, à temps et à contretemps, le message qui rappelle la direction que nous sommes appelés à suivre.
Malgré les risques que vous prenez ?
Oui, malgré les risques que je prends.
Et pourquoi assumez-vous ce risque, Monseigneur ?
Je l’assume à la suite du Christ, qui n’a pas gardé sa vie pour lui-même, mais l’a donnée. Quand on aime Jésus-Christ, on doit être prêt à donner sa vie. On doit être prêt à le suivre. Le disciple n’est jamais devant, il est derrière. Et moi, je me mets à sa suite avec joie, pour dire : je porte dans mon cœur la mission reçue de mon maître.
Dans l'est de la République démocratique du Congo, la stratégie de l'Ouganda n'est pas toujours facile à suivre. D'un côté, l'armée ougandaise soutient les Forces armées congolaises contre les rebelles jihadistes des ADF. Mais de l'autre, la même armée ougandaise est accusée de soutenir les rebelles du M23 contre les Forces armées congolaises. C'est pourquoi le chargé d'affaires ougandais à Kinshasa a été convoqué la semaine dernière par la ministre congolaise des Affaires étrangères. Pourquoi cet apparent double jeu ? Fred Bauma est le directeur exécutif de l'Institut congolais Ebuteli. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : La semaine dernière, la ministre congolaise des Affaires étrangères a convoqué le chargé d'affaires ougandais à Kinshasa. Pourquoi cette mise en demeure ?
Fred Bauma : La convocation du chargé d'affaires ougandais intervient après que le fils du président Museveni, qui est aussi le commandant de forces armées ougandaises, a publié une série de tweets. Dans ceux-là, il a insinué la possibilité d'envoyer ses troupes, pour s'attaquer à la présence de tout mercenaire européen. Mais il faut le voir au-delà d'un seul tweet. Le chef de l'armée ougandaise s'est distingué par sa série de tweets, qu'il fait régulièrement, souvent en fin de semaine, et qui sont menaçants non seulement pour la RDC, mais également par le passé pour d'autres pays comme le Kenya ou, récemment, le Soudan.
Ce général Muhoozi ; ce n'est pas n'importe qui, c'est à la fois le chef d'état-major de l'armée ougandaise et le fils aîné de Yoweri Museveni, le président ougandais. Est-ce que les tweets de cet individu sont à prendre au sérieux ?
Alors ces tweets qu'il porte très ouvertement et qui représentent, je pense, son opinion ne sont pas tout le temps contredits par le gouvernement ougandais. Ils ne sont contredits que lorsqu'il y a des protestations comme celle du gouvernement congolais la dernière fois ou bien du gouvernement kényan. Donc, on ne peut pas ne pas le prendre au sérieux.
Par ailleurs, ce général Muhoozi est proche du président rwandais Paul Kagame, qu’il appelle « mon oncle ». Il est d'ailleurs à l'origine de la réconciliation il y a trois ans entre Kampala et Kigali !
Exactement. Il est proche de Paul Kagame. En tout cas, il proclame sa proximité avec le président rwandais. On le cite également parmi les personnalités ougandaises qui ont facilité la conquête de Bunagana par le M23. Mais également, je pense qu'il y a une question de succession qui se joue en Ouganda où le fils de Museveni se positionne de plus en plus comme un potentiel remplaçant de son père s'il n'y a pas d'opposition en interne.
C'est au mois de juin dernier qu'un groupe d'experts de l’ONU a accusé l'Ouganda de soutenir les rebelles du M23. On connaissait le soutien du Rwanda à ces rebelles. On connaissait beaucoup moins le soutien de l'Ouganda. Comment se matérialise cette aide de l'Ouganda aux rebelles ?
Selon les derniers rapports du groupe d'experts de l'ONU, l'Ouganda soutient le M23 de plusieurs manières. D'une part, l'Ouganda ou certaines personnes qui sont proches de Muhoozi soutiennent le M23, en lui facilitant les rencontres diplomatiques dans la région. Mais également, l'Ouganda offre un lieu de passage pour les responsables du M23 et de l'AFC qui veulent se rendre dans des rencontres dans la région. Et enfin, on parle même de certains officiers, notamment des renseignements militaires ougandais, qui ont parfois été dans des zones occupées par le M23. Mais ce soutien est fortement démenti du côté ougandais. Mais ça, ce n'est pas quelque chose de surprenant.
Et est-ce que l'Ouganda offre des facilités aux rebelles congolais de l'AFC, de l'Alliance du fleuve Congo, de Corneille Nangaa ?
Oui, je pense qu’en offrant au M23 un soutien, l’Ouganda offre forcément aussi à l’AFC puisque les deux groupes semblent être les deux bords d'une même médaille, mais également les membres de l'AFC qui arrivent dans les zones occupées par le M23 passent, pour certains, forcément par l'Ouganda.
Alors, on a un petit peu de mal à comprendre ce qui se passe dans cette région du Congo puisque dans le Grand Nord-Kivu (…) dans la région de Butembo, l'Ouganda est allié aux Forces armées congolaises contre les rebelles djihadistes des ADF. Mais en même temps, un peu plus au sud, toujours dans cette province du Nord-Kivu, l'Ouganda est allié avec les rebelles du M23 contre les Forces armées congolaises. Pourquoi ce double jeu ?
Alors, on peut effectivement parler de doubles jeux, mais je pense qu'il faut aussi le regarder d’un point de vue des intérêts ougandais. L'Ouganda est exactement en opération militaire avec la RDC, l'opération Shujaa contre les ADF dans le Grand Nord-Kivu, dans la région de Beni. Et au même moment, on le crédite de soutenir le M23. Il faudrait peut-être se demander si l'aide que l'Ouganda accorde au M23 ne constitue pas une façon pour l'Ouganda de se rassurer, d'avoir le contrôle sur un acteur qui pourrait s'étendre jusqu'au bord de ses frontières comme c'est déjà le cas aujourd'hui, mais également d'avoir probablement le regard sur les actions d'un pays, le Rwanda, avec lequel l'Ouganda entretient depuis plusieurs années des relations assez tendues. C'est une relation qui est basée sur beaucoup de suspicions et donc j'imagine que l'Ouganda voit un intérêt à pouvoir avoir un regard sur ce que fait son voisin en RDC.
Donc, en soutenant le M23, l'Ouganda veut s'assurer que le Rwanda n'a pas le monopole de l'influence étrangère sur le Congo Kinshasa ?
Je dirais pour le moment que l’Ouganda veut se rassurer d'avoir le contrôle d'une rébellion qui occupe une partie de sa frontière du côté congolais.
Alors, on imagine que le président Tshisekedi est au courant de ce double jeu ougandais. Et pourtant, il y a deux mois, il s'est rendu en visite d'État en Ouganda auprès de son homologue Yoweri Museveni. Pourquoi une telle mansuétude ?
Alors, en privé, [il y a] beaucoup d'officiels congolais qui critiquent les ambiguïtés et les contradictions de l'Ouganda. Mais on voit bien que la RDC n'a pas choisi de nommer l'Ouganda autant qu'elle le fait sur le Rwanda, malgré son rôle ambigu.
Et peut-être la RDC ne veut-elle pas ouvrir un 2e front diplomatique à l'est de son territoire ?
Évidemment, ça lui demanderait encore plus d'énergie. Il faut dire aussi qu'il y a une double dépendance. La RDC semble dépendre de cette opération Shujaa pour contenir à un certain degré les ADF. Donc c'est une opération qui est particulièrement populaire au sein de la communauté Nandé qui est une communauté puissante et au sein de certains leaders de cette communauté. Également, l'Ouganda bénéficie largement de l'économie informelle et de l'économie illicite de cette région de la RDC. Donc il y a des intérêts de part et d'autre pour ne pas casser toute la relation.
Et Yoweri Museveni a intérêt à ménager son voisin Félix Tshisekedi ?
Absolument. Museveni a tout intérêt à ménager ses voisins. Mais je pense qu'il a aussi intérêt, au moins, à contenir les actions de son fils s'il le peut. Sinon, ça risque de mettre à mal pas mal de relations que l'Ouganda entretient avec la RDC, mais aussi avec d'autres pays de la région.
Les militaires ougandais sont dans la région de Butembo. Les rebelles du M23 sont en direction de la localité de Lubero. Or, il n'y a que quelques dizaines de kilomètres entre Butembo et Lubero. Est-ce qu'il ne faut pas craindre dans les semaines qui viennent un face-à-face entre les militaires ougandais et les rebelles du M23 ?
C'est une possibilité, évidemment, ça rappellerait des épisodes sombres. On se rappelle du massacre de Kisangani au début des années 2000.
Plus de 700 civils congolais tués à Kisangani, en juin 2000, lors de la bataille entre Ougandais et Rwandais !
Exactement. Il y a des risques, si on se retrouve dans la même situation, que ça crée de nouvelles personnes tuées. Mais au même moment, j'ai l'impression que le gouvernement congolais espère que l'Ouganda pourrait jouer une sorte de barrière à cette progression du M23. Tout cela, évidemment, est à regarder. Est-ce qu'on tend vers le progrès du M23 vers le territoire de Lubero, à l'approche de la ville de Beni ? Est-ce que ça va nous replonger dans un autre niveau de conflit régional ? Il faut espérer que ça n'arrive pas, mais il faudrait agir en amont pour qu'on n’en arrive pas là.
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