Ce dimanche 11 janvier est organisée en Birmanie la deuxième phase d'élections très critiquées. Plus de 24 000 prisonniers politiques, une quarantaine de partis dissous et un contrôle sans partage de la junte au pouvoir avec à sa tête, le général Min Aung Hlaing. Aung San Suu Kyi, la prix Nobel de la paix qui avait remporté la dernière élection libre en 2020, est toujours derrière les barreaux, et sa formation politique, la Ligue nationale pour la démocratie, interdite. C’est dans ce contexte que se tient un scrutin en trois phases dénoncé comme une « mascarade » par l’opposition en exil et des organisations des droits de l’homme. Mais une figure du mouvement prodémocratie dans le pays, opposant historique à l'armée qui l’a enfermée durant près de vingt ans, a décidé de participer à ces élections : Ko Ko Gyi. Ce porte-étendard du soulèvement de la jeunesse face à la dictature en 1988 est accusé de servir de caution à la junte. Notre envoyé spécial Nicolas Rocca l’a rencontré à Rangoun, au siège de sa formation politique : le Parti du peuple.
RFI : Vous avez été un prisonnier politique, durant une longue partie de votre vie, un grand opposant à l’armée et à la dictature. Pourquoi avoir décidé cette fois-ci de suivre une autre voie ?
Ko Ko Gyi : Avant tout, je veux rappeler que cela fait près de quatre décennies que je participe à la vie politique de mon pays. J’ai passé ma jeunesse en prison, presque 20 ans. Donc je connais très bien notre situation politique. Cette élection est inévitable ; nous devons passer par là car, sinon, si nous rejetons le scrutin quelle meilleure alternative avons-nous ? Ce n’est pas notre choix de prédilection mais c’est un moyen pragmatique pour s'en sortir.
L'ONU, par la voix de Volker Turk, Haut-commissaire au droit de l'homme des Nations unies, la France, de nombreux pays et ONG ont critiqué ces élections comme l’emprisonnement d’Aung San Suu Kyi... Que leur répondez-vous ?
Sur la question de la valeur morale, oui, il n'y a pas de débat. Mais qu’ils le veuillent ou non, ce processus électoral est en cours. Je veux simplement leur dire : soyez réalistes. Tous les pays occidentaux devraient faire preuve de réalisme. La réalité est parfois une vérité amère, que cela nous plaise ou non.
Vous l'avez rappelé, vous avez passé de longues années en prison pour raisons politiques. Depuis le coup d’État en 2021, Aung San Suu Kyi est emprisonnée. Comment voyez-vous sa situation ?
À titre personnel, j’ai beaucoup de peine pour elle. Notamment à cause de son âge, elle a presque 80 ans. Et je sais très bien ce que signifie la vie en prison, donc c’est pourquoi je souhaite qu’elle soit libérée. Mais le problème, c'est que ce n'est pas une prisonnière ordinaire, c'est une figure publique extrêmement connue. Pour cette raison, il doit y avoir un accord préalable entre l’armée et elle avant qu’elle puisse sortir. Mais je pense qu'elle sera libérée après l'élection.
Quelle est votre ambition pour cette élection, qu’espérez-vous y gagner ?
Notre espoir est simplement de transformer la situation actuelle. Pour l'instant, les trois pouvoirs sont entre les mains d'une seule personne (ndlr: Min Aung Hlaing le chef de la junte). Après l'élection, au moins en apparence, il y aura une séparation des pouvoirs, ce qui nous permettra, dans une certaine mesure, d'instaurer un système de contrôle et d'équilibre mutuel.
Vous avez rencontré cette personne qui dirige le pays depuis 2021, le Général Min Aung Hlaing. Que ressentez-vous à son égard ?
Mon expérience m'a appris que la politique est composée par deux niveaux très différents, d’abord la politique publique. Il faut rassembler, obtenir le soutien de la population pour obtenir la majorité.
Mais le second niveau c’est la politique des élites, qui suppose des compromis, des négociations entre les différentes personnes qui ont du pouvoir. La Ligue Nationale pour la Démocratie d’Aung San Suu kyi a réussi en ce qui concerne la politique publique, mais elle n’est pas parvenue à rassembler les élites. C'est pourquoi la transition d’une dictature vers la démocratisation est un processus très fragile... Nous devons avancer étape par étape.
Vous êtes une figure d’opposition extrêmement connue. Comment c'est d’être un opposant sous la junte, dans un pays dirigé par l’armée ?
Nous et nos anciens amis comme le NUG (Gouvernement d'union nationale du Myanmar), le gouvernement en exil tiré de l’assemblée de 2020, avons le même objectif ultime, mais nous avons choisi des voies et des moyens différents pour l'atteindre.
Pour le moment, c’est impossible d’effacer l'armée de la politique. Et je parle bien uniquement du moment présent, mais nous voulons réduire graduellement son rôle pour atteindre, à terme, un gouvernement totalement et à 100 % élu démocratiquement.
Actuellement, le pays est divisé entre de nombreux groupes ethniques et rebelles. Dans de nombreuses municipalités, l’élection ne peut pas avoir lieu. Comment est-ce que vous comptez résoudre cette situation
Même si nous respectons l’égalité ethnique et l’union fédérale, nous craignons une désintégration du pays. Les groupes armés ont des origines, des objectifs et des intérêts différents. Plusieurs fois, ils ont tenté de s'unir, mais cela n'a jamais duré longtemps, et ils finissent même par se battre entre membres d'un même groupe ethnique.
Imaginez si on retire l’armée ! Pour l’instant, personne ne peut se substituer à son rôle et c'est la réalité. Dans une telle situation, l'élection est la moins pire des solutions pour changer les choses.
L'économie du pays subit de lourdes sanctions de l’Union européenne, des États-Unis et souffre depuis le coup d'État. Comment voyez-vous la situation économique actuelle et comment souhaiteriez-vous la résoudre ?
Nous apprécions et remercions vraiment les pays occidentaux et surtout les pays démocratiques pour avoir soutenu et mis l'accent sur notre processus de démocratisation. La pression diplomatique et les sanctions économiques ont fait partie des moyens de changer notre pays.
Mais parallèlement, ils devraient dialoguer avec le gouvernement birman. Nous sommes situés entre les pays les plus peuplés comme la Chine, l'Inde, la Thaïlande et le Bangladesh etc... Dans une telle situation, si l'Occident impose des sanctions, le gouvernement n'a d'autre choix que de traiter avec la Chine, les Brics ou l'Organisation de coopération de Shanghai. Nous n’avons pas d’autres options. Et c’est pourquoi après l'élection, nous pourrons essayer de rééquilibrer nos relations étrangères avec d'autres pays.
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