Reprenant une insulte d'un juge de la Cour suprême, des étudiants indiens ont lancé fin mai le « parti des cafards ». Désormais, des manifestations se déroulent tous les jours pour réclamer la démission du ministre de l'Éducation suite à des fuites massives lors d'un examen de médecine. Le mouvement, qui prend de l’ampleur de jour en jour, a notamment reçu le soutien du chef de l'opposition Rahul Gandhi. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, s’est quant à lui prononcé pour la première fois aujourd’hui sur ce sujet. Entretien avec Sylvia Malinbaum, chercheuse, responsable de la recherche sur l'Inde et l'Asie du Sud à l'Institut français des relations internationales (Ifri).
RFI : Narendra Modi a donc fini par réagir, promettant que les responsables de ces fuites aux examens seront jugés. Le Premier ministre était-il obligé de sortir du silence ?
Sylvia Malinbaum : Alors, je dirais qu'il y a eu un tournant dans ce mouvement, puisque le mouvement ne date pas de la mi-mai. Initialement, c'était un mouvement viral sur les réseaux sociaux. Et puis, progressivement, il s'est aussi transformé en un mouvement de manifestation physique avec plusieurs milliers d'étudiants qui occupaient certains lieux à Delhi, notamment la place Jantar Mantar, et dans d'autres villes d'Inde. Et en début de semaine, on a assisté à des images choquantes de violences policières avec des policiers qui ont cherché à faire sortir les manifestants de cette place. Et ça s'est accompagné notamment de violences avec l'usage de gaz lacrymogènes, l'usage aussi de matraques, et ces images-là ont suscité une vague d'indignation importante en Inde, avec derrière un certain nombre de ralliements, dont des personnalités influentes, que ce soit des stars de Bollywood, des personnalités sportives qui ont affiché leur soutien au mouvement. Et puis également des personnalités de l'opposition, notamment Rahul Gandhi qui est venu soutenir le mouvement, qui s'est lui-même déplacé. Donc ça devenait effectivement difficile de garder le silence sur ce mouvement qui aujourd'hui rassemble près d'une centaine de milliers d'étudiants. Donc, le Premier ministre a effectivement tweeté en disant qu'il allait mettre en place des tribunaux accélérés pour garantir des sanctions rapides et sévères contre les personnes qui étaient impliquées dans la fuite des sujets d'examen, qui est quand même la revendication phare du mouvement. Mais enfin, ça reste une réponse, comme je le disais, assez tardive et quand même assez modeste face à l'ampleur du mouvement.
Et le « parti des cafards » réclame aussi autre chose, il a fait du départ du ministre de l'Éducation sa priorité. Et même plus largement, il demande aussi des réformes, notamment dans le secteur de l'éducation et pour l'emploi des jeunes.
Exactement. Alors le détonateur du mouvement, ce sont effectivement les propos du président de la Cour suprême de l'Inde, la plus haute instance juridique du pays, qui avait comparé les jeunes Indiens au chômage à des cafards. Mais sur le fond, ce qui a vraiment nourri cette colère des étudiants, ce sont effectivement des scandales répétés de fuites des sujets d'examens. Dans les grands concours publics nationaux et notamment en mai, il y a eu un grand concours de médecine qui a rassemblé près de 2 millions d'étudiants, qui a dû être annulé et reporté parce qu'on savait que les sujets avaient fuité. Et ça, c'est un sujet difficile. Il y a eu beaucoup d'étudiants en détresse, notamment une vague de suicides suite à cette annonce, puisqu'il faut savoir quand même que, en Inde, on a aujourd'hui assez peu d'opportunités économiques, notamment pour les emplois de qualité. Et donc les concours publics sont quand même une des voies, je dirais, honnêtes d'accès à ces emplois dans un contexte où quand même 40 % des jeunes diplômés sont au chômage. Donc, il y a une vraie crise de confiance dans le système éducatif dans son ensemble, qui est perçu comme corrompu. Et effectivement, la première revendication de ce mouvement des « cafards » aujourd'hui, c'est la démission du ministre de l'Éducation. Mais aujourd'hui, c'est une option qui n'a pas été mise sur la table par le gouvernement de Narendra Modi.
D'ailleurs, le Premier ministre, qui est au pouvoir depuis 2014, est-ce qu'il a déjà eu à gérer une contestation de ce type et de cette ampleur par le passé ?
Alors, il y a déjà eu par le passé certaines manifestations, notamment des manifestations contre la corruption, des manifestations aussi des agriculteurs. Mais là je dirais quand même qu'on est sur un format de manifestation assez inédit. D'abord parce que ça touche des étudiants, qui ont aussi une forme de soutien populaire dans la population indienne, parce qu'on touche à un sujet extrêmement sensible, c'est quand même l'intégrité du processus de sélection dans les concours nationaux. Donc, il y a beaucoup de familles qui sont touchées par le sujet. Et puis aussi parce que, derrière ce sujet de l'éducation, en réalité, il y a une crise de confiance qui est quand même beaucoup plus large. Ce « parti des cafards » a notamment publié un manifeste en ligne qui est en plusieurs points, et il critique un certain nombre de dysfonctionnements, notamment du système judiciaire, qui a aussi été entaché par des soupçons de corruption, avec des tribunaux qui sont quand même très engorgés. Crise de confiance aussi dans le processus électoral, il dénonce aussi l'indépendance des médias avec une concentration croissante des médias aux mains de grands conglomérats proches du pouvoir. Donc, en fait, on a une remise en cause du système politique dans son ensemble.
Le « parti des cafards », ce n'est pas vraiment un parti politique en tant que tel. Est-ce que pour autant vous pensez que ça peut le devenir ? Est-ce que ces revendications peuvent aller au-delà des contestations dans la rue et sur les réseaux sociaux ?
Alors pour l'instant, on parle plutôt d'un mouvement de contestation que d'un parti politique qui effectivement est structuré en bonne et due forme. Il y a aujourd'hui une volonté en interne. Il n'y a pas de leader du mouvement, ce qui rend difficile aussi une structuration. Il y a des porte-parole, il y a un fondateur. Et puis il y a une volonté aussi de rester apolitique, c'est-à-dire que c'est un mouvement qui ne se dit pas anti ou pro congrès. Il y a une action aujourd'hui non-violente, on le voit dans la rue, notamment par ces manifestations pour arriver à faire porter ces revendications. Mais on n'est pas encore réellement sur la structuration d'un parti politique. Alors, ce qui est intéressant maintenant, c'est effectivement le soutien qu'ont apporté au mouvement certains membres de l'opposition, et notamment certains parlementaires du Parti du Congrès, qui sont descendus dans la rue, qui ont manifesté, y compris devant la résidence personnelle de Narendra Modi. Certains se sont d'ailleurs fait emmener par la police.
Rahul Gandhi et sa sœur, du Parti du Congrès, qui sont un peu les chefs de file de l'opposition.
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