Alors que les frappes iraniennes exposent les limites de la défense israélienne avec plusieurs tirs de missiles, deux ont touché deux villes situées dans le sud d'Israël. Un des missiles a touché une zone résidentielle à quelques kilomètres d'un centre stratégique de recherche nucléaire à Dimona, site ultra-secret. Pourquoi le bouclier antimissile israélien, pourtant l'un des plus performants, a-t-il failli ? L’analyse du général Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique et directeur du cabinet de synthèse stratégique La Vigie.
RFI : Pourquoi les frappes qui ont visé Dimona en Israël durant le week-end ont provoqué autant de dégâts ? Est-ce un type d'arme particulier ou est-ce une défaillance du système de défense israélien ?
General Olivier Kempf : Peut-être y a-t-il une solution intermédiaire, c'est-à-dire que le missile a visé la ville de Dimona proprement dite, qui se trouve à une vingtaine de kilomètres de la centrale nucléaire proprement dite, du centre de recherche nucléaire. Autant le centre est probablement défendu par des systèmes de défense aérienne, autant la ville conjointe ne l'a pas été. Ce qui explique peut-être pourquoi le missile est passé. Les Israéliens ont visé Natanz dans une sorte d'escalade dont ils sont coutumiers depuis le début de la guerre. Et comme depuis le début de la guerre, les Iraniens ripostent adéquatement à due proportion. « Vous visez des choses nucléaires chez nous ? Tiens, on va vous faire un signalement stratégique et viser quelque chose de nucléaire chez vous ». Voilà comment je pense il faut interpréter cet aller-retour entre Natanz et Dimona.
Vous nous disiez que la ville de Dimona n'était pas forcément protégée de la même manière que ce site nucléaire. Ça veut dire que l'ensemble du territoire israélien n'est pas protégé de manière égale ?
Absolument, même si le système israélien à trois couches est probablement un des plus performants au monde. Et même si le territoire israélien est restreint par rapport, par exemple, à l'Ukraine. Malgré tout, ça ne peut pas être étanche à 100 %. Ce système a d'abord été conçu pour se protéger des roquettes du Hamas et du Hezbollah, pas forcément pour des missiles à moyenne portée venant d'Iran. D'autant plus qu'on observe depuis le début de la guerre, des innovations technologiques de la part des Iraniens, avec soit des missiles à sous-munitions avec 80 sous-munitions qui sont inatteignables une fois que le missile les a lâchées. Donc ça, c'est la première difficulté. Et d'autre part, on voit des missiles manœuvrants qui sont là aussi difficiles à traiter dans l'état actuel des techniques. Donc, deux petites innovations technologiques qui existaient par ailleurs, mais dont on ne soupçonnait pas forcément la maîtrise par les Iraniens et qui font que, du point de vue des missiles, c'est extrêmement difficile pour la défense israélienne de contrer.
Vous l'avez dit, il y a différents dispositifs : le dôme de fer, dont on entend souvent parler, ainsi que Arrow et un autre qui s'appelle Fronde de David. À quoi est-ce qu'ils servent chacun et comment est-ce qu'ils se complètent ?
On va être très simple. Vous avez finalement trois bulles successives. Vous avez une bulle de court terme qui est un dôme de fer, qui est plutôt prévu pour de la roquette. Le deuxième, Arrow, est prévu plus pour des missiles qu'on appellera couches moyennes. Et puis le dernier est prévu pour des missiles interbalistiques, couches très hautes. Voilà finalement comment ça s'est organisé. De façon à avoir à la fois de la détection parce que vous avez besoin de radars. Ensuite, vous avez besoin d'une conduite de tir, c'est-à-dire déterminée par toutes les traces radar qui viennent des traces de détection, de façon à pouvoir prioriser et donner l'ordre de tir. Et ensuite vous avez un troisième niveau qui est celui des effecteurs [technologies qui visent à modifier les propriétés d'une cible, Ndlr], des vecteurs, ce qui va tirer, et c'est là où le système de commandement détermine quelle est la meilleure réponse en fonction de l'attaquant qui vient.
L'armée israélienne a évoqué une série de dysfonctionnements à propos de cette frappe contre Dimona. Elle a aussi insisté sur le taux d'interception qui est de 92 %, en précisant aussi qu'aucun système ne pouvait apporter une protection totale. Est-ce qu'il y a un risque que le dispositif israélien de défense puisse être saturé si l'Iran venait à augmenter encore le nombre de missiles qu'il envoie ?
En fait, vous avez deux difficultés pour les Israéliens. Vous parlez de saturation, mais la saturation, elle se fait principalement par des drones à longue portée que sont les Shahed qui ne sont pas très rapides, mais qui peuvent être envoyés en nombre. Donc, quand vous avez une salve de 30 drones, supposons, qui arrive simultanément, est-ce que vous allez pouvoir et vouloir tous les détruire ? Et si oui, les détruire avec quoi ? Vous pouvez les détruire bien évidemment avec des moyens solaires, mais aussi avec de l'aviation. Vous avez plusieurs moyens. Là pour le coup, la saturation, c'est-à-dire la masse qui arrive, est un problème pour les Israéliens. Et la deuxième chose, c'est que vous avez des frappes combinées de drones et de missiles. Et là, la grande question qui va se poser dans la durée, c'est le nombre de munitions antiaériennes et antimissiles. C'est-à-dire que toute l'inquiétude que l'on a du côté de la coalition américaine et israélienne est de voir les stocks qui sont en train de se réduire à vive allure. Et pour une guerre dont on n'avait pas prévu qu'elle durerait aussi longtemps. Enfin, j'imagine que les Israéliens et les Américains n'avaient pas prévu qu'elle durerait aussi longtemps, et surtout que l'Iran aurait une telle capacité à riposter et à maintenir des salves dans la durée. Parce qu'aujourd'hui, on est de l'ordre de 70 à 100 drones par jour et 25 à 40-50 missiles par jour. Et ça, c'est la grande surprise. C'est la capacité de l'Iran à maintenir ce taux de lancement dans la durée, à la troisième semaine de la guerre.
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