Aujourd'hui l'économie

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Aujourd'hui l'économie episodes

  • Les villes-États portuaires: Singapour, une cité-État expérimentée, mais exposée aux soubresauts mondiaux [4/5]

    C'est l'une des rares cités-États à encore subsister au XXIe siècle. Singapour est devenu un exemple de réussite économique, avec un revenu par habitant parmi les plus élevés au monde, son architecture futuriste et son fonds souverain omnipotent. Située sur l'un des nœuds du commerce mondial, le détroit qui porte son nom, elle reste toutefois à la merci des soubresauts géopolitiques et doit constamment se réinventer. Épisode 4 de notre série sur les cités-États portuaires.

    C'est un projet monumental, 40 kilomètres gagnés sur la mer, qui ne s'achèvera que dans deux décennies, c'est le nouveau port de conteneurs automatisé de Singapour. Géré par intelligence artificielle avec des grues et des systèmes de transport robotisés, il doit renforcer la place stratégique de l'île-État dans le commerce mondial, place qu'elle occupe depuis des siècles. Ce qui lui a valu bien des convoitises. Au lendemain de la déclaration d'indépendance en 1965, le père fondateur du pays, Lee Kuan Yew évoquait ainsi l'équilibre précaire de Singapour face à ses voisins : « On a besoin d'eux pour survivre, notre eau vient de Malaisie, alors nous voulons coopérer avec eux sur une base d'égalité et de justice, mais nous avons le droit de survivre et pour assurer cette survie nous devons avoir la garantie que nous ne serons pas envahis militairement ».

    Singapour, la Suisse de l'Asie

    Pour assurer sa survie, Singapour est devenue la Suisse de l'Asie : services financiers haut de gamme, politique fiscale ultra-compétitive, stabilité politique ainsi qu'une diplomatie discrète mais active, s'appuyant sur les grandes puissances. En mars dernier, l'actuel chef du gouvernement Lawrence Wong profitait de la réunion annuelle du forum pour l'Asie à Hainan en Chine pour transmettre quelques messages : « La Chine a franchi plusieurs étapes pour assumer de plus grandes responsabilités au niveau international, mais Singapour pense qu'elle peut jouer un rôle encore plus grand pour préserver la prospérité et la stabilité de la région. Quand nous prendrons la présidence de l'association des pays d'Asie du Sud-Est l'an prochain, nous veillerons à entretenir cette relation mais aussi à élargir les partenariats avec des acteurs clés comme les pays du Golfe ou l'Union européenne ».

    Moins d'États-Unis, plus de Chine, de Golfe et d'Europe

    Pas un mot des États-Unis, pourtant puissants dans la région, car la crise en cours à Ormuz a profondément inquiété Singapour, elle-même verrou entre le détroit de Malacca et la mer de Chine. Si un conflit venait à se déclencher dans la zone, l'île-État en serait la première victime, car elle gère aussi bien le ravitaillement des navires que l'accueil et la répartition des marchandises. Tout affaiblissement pourrait attiser les ambitions de ses voisins malaisien et indonésien, une menace existentielle, soixante et un ans après une indépendance durement acquise.

    7 min
  • Les villes-États portuaires: Ceuta et Gibraltar, portes d'entrée désaccordées de la Méditerranée [3/5]

    Elles sont les portes de la Méditerranée depuis des siècles, mais les villes autonomes de Ceuta et Gibraltar, espagnole en terre marocaine, britannique en terre espagnole, ont subi ces dernières semaines les contrecoups des tensions géopolitiques de la région. Et si l'une continue d'afficher une économie robuste, l'autre n'en finit plus de s'essouffler.

    Deux siècles et demi que, deux fois dans l'année, se tient la cérémonie des clés à Gibraltar : quatre portes qui se ferment, symbole de la souveraineté britannique sur l'enclave et du verrou que constitue le rocher pour l'entrée dans la Méditerranée. Aujourd'hui encore, Gibraltar règne sur le côté nord du détroit portant son nom, explique Nora Marei, géographe et chercheuse au CNRS : « c'est une station de services maritimes de la route Europe-Asie, comme zone de soutage, de bunkering, c'est-à-dire que c'est un point de ravitaillement ». Mais Gibraltar a également développé d'autres atouts : « la combinaison de faibles impôts sur les sociétés et l'absence de TVA font de Gibraltar une économie aussi basée sur les services financiers et les assurances, avec également les jeux d'argent en ligne. Le territoire possède ainsi l'un des revenus par habitant les plus élevés au monde ».

    Ceuta, une enclave à la peine

    Bien différente est la situation de Ceuta, l'autre gond de la porte du détroit, espagnole depuis 1668. Là où Gibraltar a prospéré grâce à son statut fiscal avantageux, l'enclave est à la peine. Pour Nora Marei, Ceuta a certes des points communs avec Gibraltar, comme un régime fiscal dérogatoire et une activité portuaire de soutage, mais la ville autonome « a surtout vécu du commerce de détail détaxé et emmené vers Fnideq au Maroc, par contrebande. Or cette économie a été ralentie, puis a quasiment stoppé depuis la crise du Covid ».

    Un mois de juillet 2026 à l'opposé

    Deux situations illustrées en ce mois de juillet : le 15, Gibraltar inaugure en grande pompe son nouveau poste frontière avec un passage facilité pour les travailleurs espagnols, fruit d'une négociation avec l'Union européenne. Deux semaines plus tard, Ceuta voit arriver du Maroc près de 70 000 exilés dans une crise migratoire inédite. L'épisode accentue la pression économique pesant déjà sur le territoire depuis quelques années, rappelle Nora Marei. « Le succès du port de Tanger Med, installé à quelques kilomètres de Ceuta, n'est pas étranger à ces difficultés puisque le port et ses zones franches deviennent des chaînes de valeur internationale compétitives », explique la chercheuse, « il faut savoir que le Maroc est aussi en train de développer une grande zone franche à Fnideq ».

    Ceuta va donc devoir se réinventer économiquement, pourquoi pas en devenant une nouvelle destination pour les rois de la cryptomonnaie ou les start-up en quête de légèreté fiscale. Et le regard rivé sur l'exemple de sa jumelle britannique, de l'autre côté du Détroit.

    4 min
  • Les villes-États portuaires: Dubaï, une ambition maritime extraordinaire aujourd'hui contrariée [2/5]

    À Dubaï, le port de Jebel Ali, sorti des sables il y a 50 ans, est devenu le premier port à conteneurs hors d'Asie. Mais il subit son premier véritable revers cette année avec la guerre au Moyen-Orient.

    « Le cheikh Rashid était un dirigeant avisé et visionnaire, récite un écolier. Il a contribué à l'essor moderne de Dubaï. » Comme tous les ans, les enfants des écoles dubaïotes rendent hommage à celui qui, en 1976, est à la tête de l'émirat le moins bien doté en pétrole et décide de construire le plus grand port artificiel au monde dans un village de pêcheurs, Jebel Ali.

    Un projet jugé insensé à l'époque. « Le caractère absolument ubuesque de sa vision, c'est qu’on est déjà en face d’un port qui s'appelle Djibouti, qui sert alors de hub et d'interconnexion à l’entrée et à la sortie du canal de Suez, rappelle Yann Alix, expert des stratégies maritimes. Pourquoi aller traverser, passer Ormuz et finalement se retrouver dans une trappe ? Et pourtant, il réussit malgré tout à penser que Dubaï doit être une place du négoce et du commerce. Avec cette vision quand même très avant-gardiste de se dire que la logistique viendra se faire ici. »

    Projet visionnaire

    Zéro droit de douane, zéro taxe pour attirer à Dubaï les entreprises de logistique du monde entier… Dès 2001, quand la Chine entre dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Jebel Ali s'impose comme port majeur de transbordement de conteneurs entre l'Asie, le Moyen-Orient et l'Europe. « Les navires les plus grands du monde sont sur la route Asie-Europe et ils arrivent à Jebel Ali, explique Yann Alix. Vous avez aussi d'immenses parcs logistiques où on va pouvoir retraiter les marchandises pour pouvoir les réexpédier. Ça va du tee-shirt à l’iPhone, de la paire de lunettes à la machine-outil… tout ce que l'on peut mettre dans un conteneur, c'est-à-dire à peu près toutes les marchandises qui sont a minima transformées. »

    Pire crise de son histoire

    Les Émiriens reprennent le contrôle d'un commerce maritime que les Britanniques leur avaient dérobé sous la colonisation. Jusqu'au 28 février 2026. L'Iran est visé par des frappes et Téhéran riposte en visant les pays du Moyen-Orient. Les Émirats arabes unis sont ciblés par les missiles et les drones iraniens. Le détroit d'Ormuz est bloqué par Téhéran. En 50 ans, aucune crise n'avait fait aussi mal à l'économie portuaire de Dubaï. « En 2009, à cause de la crise financière, on a une baisse de 7% du trafic, rappelle Eve Barré, économiste des transports chez Coface. Entre 2015 et 2020, à cause du Covid et du blocus sur le Qatar, on a une baisse de 14% du trafic. Entre le 28 février et la fin juin 2026, le nombre de bateaux à faire escale au port de Jebel Ali est réduit de près de 90% ! »

    Le port de Jebel Ali réussira-t-il à se réinventer ? Dubaï Port World s'emploie à le connecter par le rail au canal de Suez et prévoit un autre terminal à conteneurs à Fujairah, sur la côte est, afin d'éviter le détroit d'Ormuz.

    3 min
  • Les villes-États portuaires: quand Venise et Gênes rivalisaient pour devenir numéro un du commerce mondial [1/5]

    De Dubaï à Hong Kong en passant par Singapour, elles surprennent par leurs succès économiques. Les villes États portuaires. C'est le cas de Venise et Gênes qui ont, durant des siècles, rivalisé pour devenir numéro un du commerce mondial.

    C'est l'époque où les cités italiennes se livrent une guerre sans merci. Au Moyen Âge, la compétition entre Venise et Gênes s’intensifie et atteint son paroxysme entre les XII et XIV siècles.

    Toutes deux sont alors de puissantes républiques maritimes. Venise et Gênes tirent parti de leur positionnement intermédiaire entre le sud de l'Europe, Constantinople à l'est et le monde musulman qui s'étend sur le littoral sud méditerranéen, de la Terre Sainte à Espagne.

    Du commerce des épices à la traite des esclaves

    Venise, surnommée la « Sérénissime », contrôle la Méditerranée orientale depuis l'est de la péninsule italienne. Située sur sa côte ouest, Gênes, la « Superbe », règne sur la partie occidentale du bassin méditerranéen et la Corse où elle fonde des villes fortifiées. Les sœurs ennemies font le commerce des épices, de la soie, de l’alun, de la laine, du vin, des pierres précieuses et des métaux. Mais aussi des esclaves originaires d’Espagne, d’Afrique subsaharienne ou encore des régions voisines de la mer Noire. Venise exporte aussi le sel que la lagune vénitienne produit à profusion. Ainsi, les deux cités marchandes deviennent incontournables entre la demande européenne et l'offre africaine, et surtout asiatique.

    Des comptoirs ralliés par les routes maritimes

    Les marchands s'organisent pour partager les risques liés aux sinistres ou aux attaques des pirates et des flottes arabes. Les deux cités installent des colonies dans les principaux ports de la Méditerranée et, plus tard, en Orient. Ces comptoirs, régis par les lois de la cité d'origine, sont de véritables États dans l'État où grouillent les affaires.

    Une différence, toutefois : alors que les doges de Venise mènent une politique avec l'État très présent, qui construit les navires et organise les convois commerciaux, les dirigeants de la cité rivale savent que leur État n'a que peu de moyens propres et agissent par l'intermédiaire d’opérateurs privés. Et quand la République ne peut plus payer, elle octroie des réductions d'impôts. C'est à Gênes que la première banque moderne d'Europe voit le jour en 1407, l'Office de Saint Georges qui propose les emprunts d'État.

    La compétition et le déclin

    Les forces semblent s’équilibrer entre ces deux républiques marchandes alors qu’en 1204, les Croisés avec l'aide des Vénitiens s'emparent de Constantinople, pourtant ville chrétienne et capitale de l'Empire byzantin. Les Génois se sentent menacés. C'est le début de quatre guerres sanglantes au nom des intérêts réciproques sur mer, comme sur terre. Les conquêtes turques et la chute de Constantinople en 1453 marqueront le déclin des cités italiennes.

    Le centre de gravité économique bascule alors des villes italiennes vers l’Angleterre élisabéthaine et les Provinces-Unies des Pays-Bas, c’est-à-dire du sud de l'Europe vers le nord du continent. En 1866, cinq ans après Gênes c'est au tour de Venise de rejoindre le royaume de l'Italie. Une histoire commune commence ainsi pour ces anciennes rivales.

    3 min
  • L'économie au cinéma: la lutte des classes sur grand écran [5/5]

    Aujourd'hui l'Économie vous propose de passer en 16:9 et de regarder le monde en grand écran. On ne parlera pas, comme cela nous arrive parfois, d'économie du cinéma mais d'économie au cinéma. Pour ce dernier épisode, on va voir comment le cinéma s'empare de la lutte des classes, et comment par l'art, les réalisateurs luttent à leur manière contre les injustices.

    Le Cuirassé Potemkine, film muet en noir et blanc de 1925 du cinéaste russe Sergeï Eisenstein, est sans doute l'un des premiers à parler de violence de classes à travers la mutinerie des marins d’Odessa en 1905. Il fut d'ailleurs très longtemps interdit dans de nombreux pays pour cause de « propagande bolchevique ».

    Dès son origine, le cinéma s'empare de la thématique des luttes sociales qui prend souvent racine dans des périodes de crises profondes telles que la Grande Dépression des années 1930 aux États-Unis, début d'une conscience de gauche à Hollywood. 

    Notre pain quotidien, film de 1934 du réalisateur texan King Vidor, met en scène la vie d'une coopérative agricole où ouvriers et paysans se regroupent pour faire pousser du blé dans une région frappée par la sécheresse.

    Dans les années 1970, Sydney Pollack signe un autre film sur la Grande Dépression avec On achève bien les chevaux, qui dépeint une classe moyenne poussée par le chômage et la misère, qui se rue dans les marathons de danse pour gagner une prime jusqu'à l'épuisement.

    Jean Renoir, la France d'avant-guerre 

    En France, en 1939, Jean Renoir signe son chef-d'œuvre avec La Règle du jeu, comédie de mœurs, qui décrit les rouages d'une société des classes. Derrière bals et chasses en Sologne s’expose la vanité d’une élite aveugle de la guerre qui s’annonce. Censuré à sa sortie, La Règle du jeu dénonce l’immobilisme d’un ordre social oppressif.

    Telle l’adaptation d’un roman d’Émile Zola, Jean Renoir filme avec précision les rouages de la société des classes qui perdure en France à cette époque. Derrière l’apanage d’une société organisée en classes sociales, Jean Renoir efface les lignes et organise savamment le mélange. À l’image de la rencontre entre Robert de la Chesnaye et le braconnier Marceau. 

    Des courants cinématographiques : reflets des injustices sociales 

    En Italie, avec le néoréalisme, le réalisateur Vittorio De Sica s'empare de la condition des plus modestes. Dans Le voleur de bicyclette en 1948, un homme désespéré se retrouve désemparé sans son seul moyen pour retrouver du travail et nourrir sa famille.

    Autre grand peintre des luttes sociales, le réalisateur britannique Ken Loach, s'attache déjà en 1967 dans son premier film, Pas de larmes pour Joy, à faire le portrait réaliste d'un milieu défavorisé, qui survit tant bien que mal dans les faubourgs de Londres. 

    Welfare de Frederick Wiseman ou l'enfer de l'administration américaine 

    Aux États-Unis, c'est le documentariste Frederick Wiseman qui, au début des années 1970, propose une plongée dans l'enfer de l'administration pour les bénéficiaires des minimas sociaux dans son film tourné à New York, intitulé Welfare. 

    Le film s'intéresse à la nature et à la complexité du système de santé et de la sécurité sociale américains, à New York. Il y montre l’ahurissante diversité des problèmes de ce système : logement, chômage, divorce, problèmes médicaux et psychiatriques, enfants abandonnés et maltraités. Les travailleurs sociaux comme les patients se retrouvent démunis face à un système qui gouverne leur travail et leur vie. Le film est tourné au Welfare Center de Greenwich Village, dans le bas de Manhattan.

    Un diptyque poétique et politique sénégalais 

    Vingt ans plus tard, à la fin des années 1990, le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty signe deux films consacrés aux laissés-pour-compte de la société sénégalaise : Le Franc et La Petite vendeuse de soleil. Deux films poétiques et politiques qui pointent les inégalités économiques dans la société sénégalaise post-coloniale. Un conte moderne qui donne une voix à ceux qui d'ordinaire sont ignorés. 

    Sili a entre 10 et 13 ans, vit sur les trottoirs et se déplace à l'aide de béquilles. Mendiante, elle tend la main là où les garçons proposent des journaux. Mais, ce matin-là, elle a été violemment bousculée par ces derniers. Elle a dû lutter pour réussir à se remettre debout et en a été profondément humiliée. Sa décision est alors prise. Dès le lendemain, elle vendra des journaux comme tout le monde. Ce qui est valable pour l'homme l'est également pour la femme. Ce petit monde de vendeurs est sans pitié. Elle y rencontrera la douleur, le rêve et enfin l'amitié.

    En 1993, déjà, le réalisateur ivoirien Fadika Kramo-Lanciné mettait en scène dans Wariko le gros lot, un gagnant du loto à Abidjan sur le ton de la comédie, pour dépeindre les tensions sociales criantes.

    Il faudrait encore citer la classe bourgeoise décadente chez Chabrol, l'aristocratie arrogante de Titanic de James Cameron ou la revanche des miséreux dans Parasite du Sud-Coréen Bong Joon-ho, preuve que le cinéma n'a pas fini de traiter ce sujet inépuisable.

    3 min
  • L'économie au cinéma: la figure du milliardaire [4/5]

    Notre série d’été nous plonge dans le monde du cinéma pour explorer les thèmes liés à l’économie. Filmer les flux monétaires n'est pas en soi très intéressant. En revanche, plonger au cœur de l'intimité d'un ou d'une milliardaire est un sujet passionnant. Regardons de plus près cet étrange personnage.

    Citizen Kane, réalisé par Orson Welles en 1941, est l'un des premiers films de l'histoire du cinéma qui porte à l'écran l'ambiguïté de notre rapport à l'argent. Le grand réalisateur américain nous éblouit autant par sa mise en scène que par les mouvements de caméra ou encore la lumière. Son film, coécrit avec Herman J. Mankiewicz, dont Welles incarne le rôle-titre, est un véritable chef-d'œuvre cinématographique.

    L’homme le plus puissant des États-Unis

    Tout au long du film, un enquêteur assis dans l’ombre tente de résoudre une énigme : celle d'un puissant magnat de la presse, Charles Foster Kane, personnage inspiré du parcours du baron des journaux américains, William Randolph Hearst, mort dans son palais, entouré de milliers d’objets et d'œuvres d'art. Aucune des personnes interrogées n’est en mesure de dire toute la vérité sur le défunt.

    Un mot que Kane prononce sur son lit de mort symbolise cette énigme : « Rosebud » (Bouton de Rose) fait référence à la luge de son enfance. Dans la séquence finale du film, l’un des personnages conclut ainsi : « Kane a eu tout ce qu’il a désiré. Sauf Bouton de Rose, peut-être ! Mais aucun mot ne peut expliquer la vie d’un homme. Bouton de Rose n’est qu’une pièce de puzzle, une pièce qui manque. » 

    La caméra effectue une vue plongeante sur un tas de choses accumulées par Kane durant sa vie. Elle s’arrête sur une vieille luge en bois, ornée de l'inscription « Rosebud », que l’on brûle avec d’autres déchets. L'homme le plus puissant, le plus influent et le plus riche des États-Unis ne rêvait, au fond de lui, que de son enfance modeste, mais heureuse, où il était au plus près des choses. Cela, avant que l'argent ne l'éloigne de tout et de tous.

    Le rêve d’être aimé pour ce que l’on est

    L'ambiguïté ou plutôt le quiproquo est au cœur de Let's Make Love, une comédie de George Cukor sortie en 1960 et connue en France sous le titre du Milliardaire. L’intrigue ne brille pas par sa complexité : une troupe de théâtre prépare une revue dans laquelle sont ridiculisées des célébrités du moment, dont le milliardaire en question d'origine française établi à New York. Ce dernier, interprété par Yves Montand, avant d’interdire ce spectacle, assiste incognito à une répétition, tombe amoureux de l'actrice, jouée avec malice par Marilyn Monroe, puis s'engage dans la pièce sous pseudonyme pour séduire la belle.

    Scénario franchement paresseux, tournage émaillé d'histoires de liaison entre Montand et Monroe… Tout cela est vrai. Et pourtant, cette comédie musicale en forme de vaudeville, drôle et légère, pose une question provocatrice : peut-on aimer un homme riche seulement pour son charmant sourire ?

    À lire aussiL'économie au cinéma: comment le cinéma parle de l'industrie et du travail à la chaîne [2/5]

    L’argent des autres

    Comment devenir un milliardaire ? Grâce à l'argent des autres ! Voici le thème tout aussi provocateur de notre dernier opus : Le Loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), un film réalisé par Martin Scorsese en 2013, dont l'histoire est basée sur l'ascension, la chute et la rédemption d'un ancien courtier en Bourse, Jordan Belfort.

    Le golden boy

    À son apogée, la société de courtage financier fondée par le vrai Jordan Belfort gère pour un milliard de dollars d’actifs. Mais les arnaques et les frasques de ce « golden boy » attirent l’attention du FBI. Accusé de délit d’initié et de blanchiment d’argent en 1998, Belfort coopère avec les autorités et n’effectue que 22 mois de prison. Il devra aussi restituer plus de 110 millions de dollars aux investisseurs floués. À sa sortie de prison, Belfort se reconvertit en conférencier pour, dit-il, former la nouvelle génération de financiers.

    Son livre The Wolf of Wall Street, qui raconte son parcours, est adapté au cinéma par le réalisateur de Casino. S’estimant victime d’une arnaque montée par les producteurs du film, Belfort leur réclamera 300 millions de dollars.

    L’avarice ou toujours plus

    Le personnage principal joué par Leonardo DiCaprio (au sommet de son talent !) raconte : « L’année de mes 26 ans, je me suis fait 49 millions de dollars. Ce qui m’a carrément fait chier, c'est qu'à peu de choses près, ça aurait fait un million par semaine ! » Mais il faut toujours plus à Jordan. Son mentor, Mark Hanna (incarné par Matthew McConaughey, précis comme une lame de rasoir), explique au jeune apprenti les rouages de la Bourse : « Personne ne sait à l’avance si les actions vont monter ou descendre, aller de côté ou tourner en rond. Tu sais ce que c’est la finance ? La finance, c’est du baratin, c’est du blabla… C’est de la poudre aux yeux ! »

    Ces films clefs renvoient à d'autres films, notamment : Volpone (1941), L’Avare (1980), Casino (1995), Margin Call (2011) ou encore La femme la plus riche du monde (2025). Tous interrogent les valeurs de notre société, obnubilée par la figure du ou de la milliardaire.

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  • L'économie au cinéma: les robots prennent le pouvoir [3/5]

    Aujourd'hui l'Économie vous propose de passer en 16:9 et de regarder le monde en grand écran. On ne parlera pas, comme cela nous arrive parfois, d'économie du cinéma mais d'économie au cinéma. Comment les cinéastes du monde entier s'emparent-ils des thématiques liées à l'argent, au travail, à la mondialisation ? Pour ce troisième épisode, nous découvrons comment les technologies et les robots ont pris le pouvoir à Hollywood.

    « I'll be back » : quand Arnold Schwarzenegger prononce ces mots en 1984 dans Terminator, il n'est pas le premier androïde - robot à apparence humaine - sorti de l'imagination du cinéma hollywoodien.

    Deux ans plus tôt, dans Blade Runner, Ridley Scott raconte, dans un Los Angeles pluvieux et crépusculaire, l'histoire d'un ancien policier qui reprend du service en 2019 pour traquer un groupe de réplicants sanguinaires, sorte d'androïde plus proche du clone humain que du robot. Adapté d'une nouvelle de Philip K. Dick, ce long métrage de Ridley Scott explore dans une atmosphère sombre les minces limites entre l'humanité et l'intelligence artificielle.

    La revanche des robots et de la technologie sur les hommes est une source d'inspiration infinie dans le cinéma, dont l'un des exemples les plus cultes est sans doute 2001 : L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick en 1968, film devenu un classique de la science-fiction, dans lequel le supercalculateur doué d'une intelligence artificielle prénommé Hal manque de décimer l'équipe de son vaisseau spatial. 

    Plus de 30 ans plus tard, les sœurs Wachowski poussent le concept encore plus loin dans Matrix, long métrage sorti en 1999 : la matrice est une réalité alternative conçue par les machines qui dominent la planète et maintiennent les humains dans un monde illusoire.

    Mais les robots ne sont pas tous sanguinaires et malfaisants. En 1977 dans La Guerre des étoiles, Georges Lucas invente deux robots qui vont conquérir le cœur du monde entier, R2-D2 et C-3PO. Autre film qui a marqué la façon dont nous percevons les intelligences artificielles, Her, de l'Américain Spike Jonze sorti en 2013, parle d'une histoire d'amour dans un futur proche entre un écrivain public et son assistante personnelle virtuelle.

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    Impossible de parler d'industrie et de travail à la chaîne au cinéma sans évoquer Les Temps modernes, le chef-d'œuvre de Charlie Chaplin sorti en 1936. Le réalisateur y met en scène son célèbre personnage de vagabond en chapeau melon tout juste embauché dans une usine dont on ne saura jamais ce qu'elle produit. Il y dépeint le fordisme à son apogée, la division du travail jusqu'à l'absurde et la répétition des tâches qui transforment l'homme en machine et privent le travail de sens, le rythme insoutenable des chaînes d'assemblage qui pousse le personnage de Charlie Chaplin à la folie, jusqu'à se faire littéralement happer par les rouages du système.

    Dans Metropolis, Fritz Lang imagine une intelligence artificielle libératrice

    Dix ans plus tôt, le réalisateur allemand Fritz Lang imaginait dans Metropolis un futur dystopique dans lequel l'élite fortunée exploite depuis les hauteurs de leurs gratte-ciel une classe ouvrière souterraine réduite à l'état de quasi-zombie. L'industrie est alors vue sous le prisme de la lutte des classes.

    Fritz Lang introduit un inventeur fou et sa création : un « Maschinenmensch », un « humain machine », un robot doté de ce qu'on appellerait aujourd'hui une intelligence artificielle. Fritz Lang l'imagine alors comme un outil de libération des classes ouvrières.

    L'envers du décor

    Le cinéma s'est aussi très souvent emparé de la fermeture des usines, parfois avec humour, comme dans The Full Monty, film britannique de 1997 dans lequel une poignée de chômeurs décide de monter un spectacle de strip-tease. Derrière la comédie potache, le film dresse le portrait d'une Angleterre en perdition frappée par la désindustrialisation. Des usines pour beaucoup parties en Chine à mesure que l'Empire du Milieu se développait et s'imposait comme l'atelier du monde.

    Sorti l'an dernier et tourné en pleine pandémie dans une gigantesque usine de téléphonie, le documentaire Factory de Zhao Hao montre l'envers du décor : des travailleurs migrants pressés, déshumanisés, infantilisés, et comme le personnage de Charlie Chaplin un siècle plus tôt, rouages dispensables d'un système qui n'hésite pas au besoin à les écraser.

    3 min
  • L'économie au cinéma: la folie des marchés financiers [1/5]

    On démarre ce matin une nouvelle série qui vous propose de regarder l’économie autrement : à travers le cinéma. Parce que les films parlent d’argent, de pouvoir, de crises et de ceux qui les provoquent. Parfois mieux que les économistes eux-mêmes ! Dans ce premier épisode, direction les salles de marché : bulles spéculatives, euphorie, panique et krachs boursiers. Avec cette question : comment les marchés peuvent-ils s’emballer au point de devenir incontrôlables ? 
     

    3 min
  • Diasporas commerçantes: les Haïtiens du Québec [5/5]

    Au Québec, province francophone du Canada, ils sont plus de 160 000 aujourd'hui à pouvoir retracer leurs origines jusqu'aux Caraïbes et à la République d'Haïti. L'immigration haïtienne au Québec est ancienne. Entretien avec Samuel Pierre, professeur titulaire à Polytechnique Montréal, auteur du livre Ces Québécois venus d’Haïti.

    RFI : À quand remontent les premiers mouvements d’Haïtiens en direction du Québec ?

    Samuel Pierre :Tout a commencé vers les années 1930, quelques Haïtiens venaient au Québec pour faire des études avec dans l’esprit de se former et ensuite de retourner au pays, mettre leurs compétences au service du pays. Et puis à partir de 1957, avec l’arrivée au pouvoir de François Duvalier, le président dictateur, de plus en plus d’intellectuels, se sentant menacés, ont choisi de se rendre au Québec et ailleurs. Ils espéraient revenir une fois la tempête passée mais ce ne fut pas le cas puisque la dictature a duré jusqu'en 1985. Entre-temps, il s'est constitué une diaspora haïtienne qui a été alimentée par vagues successives au fur et à mesure que la répression a sévi au pays. Ces Haïtiens ont investi et se sont investis au Québec.

    Est-ce que ces différentes vagues d'immigration correspondent à différents profils sociologiques professionnels ?

    Cette deuxième vague d’immigration qui a fui les Duvalier était essentiellement constituée d’intellectuels : des médecins, des ingénieurs, des infirmières, des avocats et beaucoup d’éducateurs. On a vu des promotions entières de personnes venant de l'École normale supérieure qui prenaient l'avion d'Haïti pour venir s'installer au Québec. C’était la période des indépendances et beaucoup ont aussi pris la direction de l’Afrique : dans ce qu'on appelait alors le Zaïre, au Sénégal, au Bénin, il y avait un peu partout des Haïtiens qui étaient partis pour prêter main-forte. Ensuite, à partir du début des années 1970, une nouvelle vague d’immigrés haïtiens est arrivée au Québec. Cette fois elle n’était pas seulement constituée d’intellectuels et de professionnels de haut niveau, mais d’un peu tout le monde. Les Haïtiens fuyaient la dictature mais ils partaient surtout pour des raisons économiques. Ensuite il y a eu une troisième vague au moment du tremblement de terre de 2010 et aujourd'hui, on voit arriver des personnes qui ne peuvent pas vivre en Haïti pour des raisons de sécurité, et ils sont de toutes les couches sociales.

    Qu'est-ce qui explique ces liens aussi forts entre Haïti et le Québec ?

    D'abord, nous sommes liés par la langue, le Québec étant une province francophone comme Haïti. Ensuite, la religion a joué un rôle en arrière-plan. Quand l'Église catholique a commencé à perdre pied au Québec dans les années 1960, de nombreux religieux, des prêtres, des sœurs et des frères se sont tournés vers Haïti pour renforcer le système éducatif. Cela a permis d'établir des liens entre Haïti et le Québec. Et puis avec le temps des liens d'amitié se sont établis entre les deux peuples.

    Vous expliquez aussi que les Haïtiens ont largement contribué à ce qu'on a appelé « la révolution tranquille », la transformation et la modernisation du Québec dans les années 1960.

    Oui, la Révolution tranquille a énormément bénéficié de la présence d’enseignants haïtiens à un moment où ils n’avaient pas les capacités humaines de former la population. En formant les personnes, en permettant qu'il y ait plus d'écoles qui se créent dans toutes les régions, les Haïtiens se sont retrouvés en première ligne de cette révolution. Cela a créé une force économique parce que les personnes devenaient plus formées, donc plus aptes à transformer l'économie québécoise. Nous avons fait exactement la même chose dans le domaine de la santé. Le Québec avait besoin de médecins, et ça prend du temps et de l’argent pour les former, or il y en avait tout formé qui sont venus d'Haïti et qui ont aidé à démarrer la machine.

    Cette intégration n’a pas été sans heurts. En 1982, il y a eu ce qu’on a appelé « l’affaire des taxis haïtiens » : sous prétexte d'améliorer la qualité du service, l'aéroport de Dorval à Montréal impose aux chauffeurs de taxis qui y exercent de s'acquitter d'un permis de 1 200 dollars canadiens par an. Résultat, alors que 90 % des chauffeurs de taxis étaient noirs (et pour beaucoup Haïtiens), ils ne sont plus que 3 % après cette mesure…

    D'abord, c'est une industrie où les Haïtiens étaient très présents. Nous sommes dans une société multiethnique, donc ça ne s'est pas fait sans tensions. Souvent avec les structures étatiques et d'autres fois avec la société en elle-même. Mais ils ont profité de cette situation malheureuse pour s'organiser en syndicats et en regroupements d'associations de chauffeurs de taxis pour faire face. Et dans la plupart des cas, ils ont eu gain de cause. Il y a eu des transformations positives dans ce secteur grâce à leur intervention. Et ça aussi, c'est une contribution à la société.

    Plus près de nous, la diaspora haïtienne a aussi joué un rôle clé pendant la pandémie de Covid-19…

    Oui, beaucoup d'Haïtiens qui étaient venus, quelquefois même illégalement au Canada et au Québec étaient en première ligne pour protéger, voire participer au traitement des personnes victimes de Covid au Québec. À un moment où des personnes mourraient dans la société, où tout le monde avait peur d'abord d'être en contact avec des personnes atteintes de Covid ces Haïtiens ont risqué leur vie pour leur communauté d'accueil. D’une certaine manière, ils ont été récompensés par le gouvernement du Québec en légalisant leur situation.

    Comment qualifieriez-vous la place de la communauté haïtienne dans la société et l’économie du Québec contemporain ?

    On les retrouve dans toutes les sphères d'activités économiques. Certains ont monté des petits commerces, d’autres des cabinets de médecins. Pour faire face aux difficultés d'accès au marché du travail, beaucoup ont créé leur propre entreprise. Mais ce n’est pas à sens unique. Il y a des personnes qui sont au Québec mais qui investissent aussi en Haïti dans l'éducation, la santé et le développement économique.

    3 min

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