Le grand invité Afrique

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By RFI
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Le grand invité Afrique episodes

  • Neila Tazi: «Dans un monde divisé, à Essaouira, il y a cette envie de vivre ensemble, de respect»

    Neila Tazi est la co-fondatrice du festival Gnaoua qui se tient ce week-end dans la ville mythique d’Essaouira au Maroc. C’est la 25ᵉ édition de cet évènement parti de rien, créé à une époque où la culture gnaoua était délaissée et qui est devenue une référence à l’échelle mondiale tant les artistes de renoms partagent les scènes lors de concerts gratuits. Ce festival qui est une fête populaire est aussi un cadre politique et diplomatique pour développer et la ville d’Essaouira et le Maroc. Neila Tazi est au micro de Guillaume Thibault.

    RFI : Bonjour Neila Tazi, est-ce que vous vous souvenez comment est né le festival, d'où vient l'idée ?

    Neila Tazi : L’idée vient d'un collectif, un groupe d'amis, de passionnés de musique gnaoua, d’Essaouira. Et puis on s'est retrouvés un jour, on s'est dit pourquoi pas faire un événement autour de cette idée, d'inviter des artistes qui vont venir rencontrer les Gnaouas, fusionner, mettre en valeur cette musique qui était un petit peu marginalisée. Un petit peu beaucoup même, puisque les Gnaouas, on les voyait essentiellement dans la rue. Et j'avoue que, on ne pensait pas arriver là où nous sommes aujourd'hui. Nous en sommes fiers, nous sommes heureux et nous sommes également très conscients de la responsabilité que c'est. Et nous sommes portés par la passion. Parce que, voir autant de gens venir avec autant d'enthousiasme, venir, revenir, autant de musiciens également, se faire les ambassadeurs de notre travail, c'est exceptionnel.

    Dans un monde divisé où les extrêmes s'implantent de plus en plus, que porte le festival et que porte la tradition gnaoua, c'est plus qu'un message de paix ?

    C'est au cœur de ce que nous faisons depuis 25 ans, cette envie de faire un chemin vers l'autre, de se retrouver ensemble, autour de cultures différentes mais qui nous rassemblent. Il est vrai qu'aujourd'hui, cet événement a de plus en plus de sens dans un monde divisé, dans un monde où on sent du repli identitaire, des extrêmes qui se radicalisent. Nous essayons véritablement de lutter contre ça, parce que tous les ans à Essaouira, on sent cette énergie exceptionnelle. On sent qu'il y a une envie de coexistence, il y a une envie de vivre ensemble, il y a une envie de partage, il y a une envie de respect, il y a une envie de se connaître et c'est cela que nous défendons. Je pense que c'est essentiel et nous devons tous essayer de protéger ces valeurs-là, du mieux que nous pouvons, là où nous pouvons.

    Pour vous, la musique, elle est diplomatique, elle est politique, elle a un rôle dans la société ?

    Bien entendu, je suis moi-même femme politique, je suis sénateur comme présidente de la commission des Affaires étrangères du Sénat marocain, et, il est clair et net et indiscutable que la diplomatie par la culture est essentielle. Et nous avons fait le choix, même dans notre constitution, de valoriser tous ces apports identitaires, tout ce qui a fait la richesse de l'identité marocaine, la dimension berbère, la dimension arabe, africaine, hébraïque, méditerranéenne. C'est tout ça le Maroc. Et ça s'est construit depuis des siècles, depuis 12 siècles, c'est une force. Nous capitalisons là-dessus pour nous ouvrir sur le monde.

    Et justement, cette année, le forum est consacré à 3 pays, le Maroc, l'Espagne et le Portugal et vous avez titré ce forum, « une histoire qui a de l'avenir ». Là aussi, on est dans la diplomatie ?

    Tout à fait, vous savez que le Festival gnaoua, c'est un événement qui réunit des centaines de milliers de gens chaque année, dans une ville de 80 000 habitants. On a à peu près 400 000 personnes qui assistent, et des gens de toutes les sensibilités et de toutes les nationalités. Et nous savons que nous avons un grand défi qui nous attend, c'est l'organisation du mondial en 2030, dont nous avons 3 pays dans l'espace méditerranéen, qui vont abriter une très grande manifestation mondiale. Très attendue et qui est pour nous tous un grand défi. Et donc nous avons voulu ouvrir cette discussion pour interroger notre histoire, revisiter notre histoire et dépasser certaines blessures, certaines douleurs du passé et inviter le public à engager un débat pour construire l'avenir.

    Vous venez de le dire, 400 000 personnes l'année dernière au Festival. Grande fête populaire, mais aussi un impact économique énorme pour la ville d'Essaouira et pour toute la sous-région.

    Nous avons voulu depuis 25 ans faire la démonstration que par la culture, on peut créer du développement, de l'impact économique, des emplois et surtout un développement durable.

    Le bassiste sénégalais Alune Wade qui joue ce week-end me disait « Pour moi, la musique c'est une révolution », est-ce que c’est un mot qui vous parle à vous ?

    Totalement. C'est une révolution des mentalités. C'est quelque chose qui est plus fort, qui défie toutes les critiques. Ça nous oblige tous, ça nous engage tous, et c'est en ce sens que c'est une révolution. C'est que ça nous tire vers le haut et ça nous oblige à faire mieux. 

    Votre coup de cœur cette année, quel artiste vous attendez vraiment sur scène ?

    Écoutez, je vais m’aligner avec la jeunesse, parce que il y a tellement d'attente de ce concert. C'est de ce grand musicien palestinien qui est Saint Levant, on a envie de voir cet artiste palestinien qui est porteur d'un message de paix, d'un message moderne qui chante en 3 langues. Et puis pour finir, je dirais la fusion du samedi soir entre le grand Maâlem Hamid El Kasri avec Bokanté.

    ► Maroc : festival Gnaoua et musiques du monde 

    5 min
  • JO 2024: «Les athlètes africains doivent rester très concentrés et savoir gérer course après course»

    Quelles sont les chances de médailles pour l'athlétisme africain aux Jeux olympiques du mois prochain à Paris ? On pensait qu'on y verrait plus clair à l'issue des Championnats d'Afrique d'athlétisme, qui viennent de se tenir à Douala, au Cameroun. Malheureusement, ces championnats ont été gâchés par une organisation défaillante. Alors, RFI fait le point ce 27 juin avec la championne olympique camerounaise Françoise Mbango, qui a gagné deux médailles d'or au triple-saut, en 2004 et en 2008. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Françoise Mbango, il y a 3 ans, aux JO de Tokyo, l'athlétisme africain a gagné 23 médailles. Est-ce que les athlètes africains de cette année peuvent faire encore mieux ?

    Françoise Mbango : Alors, c'est mon souhait. Vous savez, en courses de fond et demi-fond, les Africains ont toujours su se démarquer. Nous avons par exemple au marathon, dans la course de fond, le Kényan Eliud Kipchoge, l'Éthiopien Selemon Barega au 10 000 mètres et le Marocain Soufiane el-Bakkali, au 3000 mètres steeple. Pour les femmes dans les courses de fond, effectivement, il y aura la Kényane Faith Kipyegon au 5000 mètres et 1500 mètres et la Kényane Mary Moraa au 800 mètres. Bon, bien entendu, au sprint masculin, je ne peux pas ignorer la performance du Camerounais qui a fait de très bonnes performances [Emmanuel Eseme, NDLR]. Et évidemment le Botswanais Letsile Tebogo, le Sud-Aricain Akani Simbine et le Kényan Ferdinand Omanyala.

    Vous parliez de votre compatriote camerounais, Emmanuel Essemé, qui est arrivé 2esur 100 mètres. Mais c'est le Libérien Joseph Fahnbulleh qui a gagné samedi dernier à Douala. C'est aussi un bel espoir. Et dans le sprint féminin ?

    Dans le sprint féminin, je suis totalement avec (l'Ivoirienne) Marie-Josée Ta Lou qui a les capacités de faire quelque chose de bien.

    Et il y a bien sûr sa compatriote ivoirienne Maboundou Koné ?

    Oui, elle aussi, est capable de réaliser de belles performances. Maintenant, la capacité est d'aligner à chaque fois des courses pour donner le meilleur en finale.

    Et il y a bien sûr la Gambienne Gina Bass et la Libérienne Maia McCoy. Est-ce que les sprinteuses ivoiriennes ont un coup à jouer sur le 4 x 100 mètres ?

    Oui, elles ont vraiment leurs places en finale. Maintenant, la transmission du témoin, les réglages, ça, ce sera leur premier adversaire qu'il va falloir véritablement gérer au millimètre, au centimètre près.

    Vous avez donné au Cameroun deux médailles d'or olympiques en triple saut. Quelles sont les chances aujourd'hui de votre jeune héritier burkinabè Hugues Fabrice Zango ?

    Alors, il a toutes les chances, vraiment, de pouvoir réitérer ses grosses performances lors de ces Jeux olympiques et s’adjuger le titre olympique. Il a ça dans ses jambes, il a tout simplement besoin d'arriver à cette compétition-là frais, reposé, pas stressé, totalement en forme. Parce que, pour moi, physiquement, il est prêt. Il a juste besoin vraiment de maintenir cette force-là et d'arriver avec cette hargne et peut-être pourquoi pas titiller le record. C'est un champion.

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    Les Championnats d'Afrique d'athlétisme qui viennent de se tenir à Douala n'ont pas été le tremplin espéré pour les athlètes africains pour les JO de Paris. Pourquoi cette défaillance ?

    (Rires) C'est vraiment dommage que quand on parle d'athlétisme au Cameroun, que ce soit aussi négatif. Personnellement, ça ne me surprend pas. Tout simplement parce que les organisateurs, tout le monde a du mal à accepter qu'ils n'ont pas toujours la compétence pour faire ce genre d'organisation.

    C'était si mal organisé que le sprinter botswanais Letsile Tebogo et la grande sprinteuse ivoirienne Marie-Josée Ta Lou ont renoncé à courir la demi-finale et bien sûr la finale, de peur de se blesser. Ils sont rentrés chez eux. C'est quand même incroyable ça !

    Non, mais le Cameroun a le matériel, l'infrastructure pour organiser. Mais, maintenant, il manque peut-être la compétence, l'expertise, les ressources humaines pour bien planifier, organiser cela.

    Ces 6 derniers mois, le ministre camerounais des Sports, Narcisse Mouelle Kombi, a été en conflit permanent avec le président de la Fédération camerounaise de football, Samuel Eto'o. Du coup, est-ce qu'il n'a pas un peu oublié de préparer ces Championnats d'Afrique d'athlétisme ?

    Alors, personnellement, j'ai un peu mal au cœur de voir que les acteurs du sport, ceux qui ont vraiment travaillé sur le terrain et qui ont apporté des choses exceptionnelles, en l'occurrence, je parle de ma personne, ne puissent intégrer ou contribuer au développement du sport au Cameroun. Alors quand je vois le ministre des Sports, le président de la Fédération, moi j'ai envie de dire : c'est dommage. Parce qu'ils ont tout pour éviter ce genre d'attitude. Alors, pour le bien commun, il faut trouver une possibilité de ce que l'image du sport camerounais ne soit pas ternie par ceux-là même qui devraient la porter.

    Françoise Mbango, merci et à très vite, puisque RFI va avoir la chance de vous écouter comme consultante sur notre antenne pendant tous ces Jeux olympiques de Paris dans quelques semaines.

    Oui, déjà je suis très heureuse, très contente et j'espère que je pourrais apporter mon expertise et que les auditeurs seront régalés.

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    10 min
  • Valérie Ka (Mode): «La créativité, faire de belles choses c'est bien, mais il faut savoir les vendre»

    Et s'il y avait demain de grands créateurs africains de la mode et de grands designers, comme aujourd'hui Agnès B, Chanel ou Louis Vuitton ? C'est l'ambition de la top model ivoirienne Valérie Ka, qui a créé le concours Africa Fashion Up, dont les cinq lauréats vont présenter leurs collections, ce mercredi soir, lors d'un défilé de mode au musée du Quai Branly - Jacques Chirac, à Paris. Faire de belles choses, c'est bien. Savoir les vendre, c'est encore mieux. Cette semaine, les jeunes lauréats suivent donc un parcours initiatique dans la capitale de la mode.

    RFI : Valérie Ka, Bonjour. Alors quels sont les matériaux, les textiles sur lesquels travaillent vos designers ?

    Valérie Ka : Alors, il y a un peu de tout. Vous avez des designers qui vont travailler sur des tissus, par exemple du coton. On avait un créateur égyptien l'année dernière, qui avait travaillé sur des tissus avec des broderies, avec des perles rouges qu'on retrouve dans la région de masaï. On a par exemple un jeune créateur qui s'appelle Sow, qui est d'origine du Congo Brazzaville, qui a réutilisé par exemple des sacs qu'on retrouve souvent en Afrique. Ce sont des sacs de couleur qu'on utilise, vous savez, pour faire les voyages, des mamans africaines, elles ont ça !

    Multicolores ? 

     Exactement, c'est du plastique. Mais il a réussi à faire une collection magnifique qui a eu beaucoup de succès d'ailleurs, lors du défilé. Et puis, on avait un créateur du Nigeria qui travaillait avec les femmes qui ont une coopérative au Nigeria. Et apparemment, ces femmes-là viennent d'une famille qui a survécu à la guerre du Biafra. Donc, ce sont des champs de coton qui sont cultivés, qui sont tissés, teintés. Et il a fait une collection magnifique aussi. Donc, c'est toute une histoire en fait qui est racontée dans les tissus qui sont fabriqués par ces jeunes créateurs.

    Je crois que vous avez aussi une créatrice marocaine qui a travaillé sur des tissus berbères. Racontez-moi.

    Exactement, c'est Mina Binebine qui est lauréate 2022. C'est une jeune styliste de 25 ans qui fait des choses magnifiques. Elle avait travaillé avec des récupérations de tissus d'ameublement comme du velours, donc elle a fait toute une collection avec ses tissus de récupération, des boutons. Et c'est juste incroyable, le résultat de ce qu'ils font avec les matières qu'ils récupèrent.

    Est-ce que vous avez des créateurs qui travaillent sur la soie ?

    Oui, on a Éric Résina, un très grand créateur qui fait des choses magnifiques, qui est de Madagascar. Donc la soie, ce sont des tissus qu'il fabrique lui-même. Ce qui est très rare, donc il fait de la haute texture.

    Donc, il élève des vers à soie ?

    Non ! Mais il travaille justement avec des coopératives aussi qui le font. Et sa particularité, c'est que les tissus, il les fabrique, donc on a la matière dès le début, transformée en fil, après transformée par des petites mains qui vont faire des broderies et qui vont faire des crochets.

    Et ça crée beaucoup d'emplois ?

    Exactement. Toutes ces femmes, ce sont des coopératives au Nigeria, ce sont des femmes dans les ateliers à Madagascar, ou ce sont des jeunes au Congo. On va récupérer les tissus, on va récupérer aussi les sacs dans les déchets pour pouvoir les transformer. Donc c'est toute une économie parallèle que les jeunes créateurs créent chaque année.

    Valérie Ka, vous êtes une top model ivoirienne, vous avez démarré avec Alphadi

    Exactement.

    Mais vous êtes aussi une femme d'affaires aujourd'hui, puisque vous avez créé votre marque de prêt-à-porter et, puisque vous voulez faire de vos 5 lauréats de tous les ans de futurs chefs d'entreprise africains, comment vous y prenez-vous ?

    J'espère en fait, c'est mon rêve. En fait, la créativité, c'est bien, faire de belles choses, c'est bien, mais il faut savoir les vendre. Et je me suis dit, comment est-ce que je peux apporter ce savoir-là, aux jeunes créateurs africains ? Donc c'est comme ça qu'on a été un peu contacter HEC, pour la partie business-marketing-communication

    L'École des hautes études commerciales à Paris ?

    Exactement. Et quand ils ont fini leur parcours à Paris, les laureats ont une formation en ligne aussi avec HEC pendant 6 mois.

    Est-ce que le monde de la mode est un monde facile à pénétrer ?

     Je dirais non, parce que, quand on essaie de faire des choses un peu plus professionnellement, c'est assez compliqué, parce qu'il faut avoir des formations.

    Est-ce qu'il y a des codes à connaître ?

    Ah oui, c'est important. Parce que pourquoi est-ce qu'on ne devient pas Agnès B, Chanel, Louis Vuitton et tout ça ? Parce qu'il y a une façon de travailler, il y a des finitions, il y a la quantité, il y a les usines aussi. Parce qu'on n'a pas les usines en Afrique pour pouvoir fabriquer les vêtements. Ça commence, mais toutes ces infrastructures qui ne sont pas mises en place freinent un peu la créativité de ces jeunes-là.

    Est-ce que la mode peut devenir un secteur économique important sur le continent ?

    Bah, il serait temps. Parce que quand on regarde l'homme le plus riche du monde, Bernard Arnault, comme je le dis souvent, il vend des sacs et des chaussures. Donc à un moment donné, il faudrait qu'on comprenne que c'est important et qu'on a besoin d'accompagner ces jeunes créateurs, qu'il y ait une structure, qu'il y ait des formations, qu'il ait aussi l'attention des gouvernements, pour pouvoir les aider, ces jeunes créateurs-là.

    Donc, il faudrait que certains pays se donnent les moyens de faire développer des sociétés de la dimension de LVMH en Afrique ?

    Exactement. Après, il y a aussi le secteur privé, mais si déjà on a cette opportunité pour apprendre et qu'on forme les jeunes, comme je dis souvent, ils n'ont rien à envier à l'occident. Ce sont des jeunes qui sont complètement décomplexés, c’est des couleurs, c'est des matières, ce sont des choses qu'on ne trouve pas ailleurs, et ça, c'est une identité vraiment très forte venant de l'Afrique. Donc il faut les accompagner, il faut les aider.

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    ► Africa Fashion Up

    9 min
  • M. Fall Ould Bah: «La Mauritanie vit sans attaque terroriste depuis 2011, c’est un point positif pour le président»

    En Mauritanie, sept candidats sont en lice pour la présidentielle de samedi prochain. Parmi eux, le président sortant, Mohamed Ould Ghazouani, au pouvoir depuis cinq ans. Quels sont les points forts et les points faibles de son bilan ? Quelles sont les chances de ses adversaires ? Y a-t-il un effet PASTEF à Nouakchott ? Éclairage avec l'anthropologue mauritanien Mohammed Fall Ould Bah qui dirige le CEROS, le Centre d'Études et de Recherches sur l'Ouest Saharien. En ligne de Nouakchott, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Mohammed Fall Ould Bah, depuis 2011, il n'y a eu aucune attaque terroriste sur le territoire mauritanien. Est-ce que cette donnée va compter dans le choix des électeurs le 29 juin ?

    Mohammed Fall Ould Bah : On sait que, depuis 2011, il n'y a pas eu d'attaque, de véritable attaque terroriste et que ça c'est important par rapport à tous les pays de la région et ça, c'est incontestable, que c'est un acquis. La Mauritanie vit depuis 2011 sans la menace permanente d'actions terroristes.

    Et ça, c'est un point positif pour le président sortant ?

    C'est incontestablement un point positif, même s’il y en a qui pensent qu'effectivement il n’y est pour rien, mais il y en a qui pensent que, même quand il était à l'état-major, même du temps du président Aziz, le général Ghazouani, qui était chef d’état-major, a eu à gérer ce dossier. Donc, il y est pour quelque chose dans cette situation.

    À l'heure actuelle, un tiers des quelque 5 millions de Mauritaniens continuent de vivre sous le seuil de pauvreté. Est-ce que cette situation peut profiter à l'opposition ou pas ?

    Il est incontestable que la pauvreté perdure. Des fonds qui sont mobilisés autour d'opérations, ça prend du temps, et tout le monde vous dira en Mauritanie, ça n'arrive pas toujours vers les destinataires, vers les pauvres.

    À cause de la corruption ?

    À cause de la corruption, absolument !

    Est-ce que le pouvoir a fait quelque chose pour les retraites ou pour l'assurance maladie ?

    À ma connaissance, il y a eu une augmentation des pensions de retraite, il y a eu un effort qui a été fait au niveau de l'assurance maladie.

    Parmi les adversaires du président sortant, il y a le militant anti-esclavagiste Biram Dah Abeid, qui est arrivé deuxième en 2019 avec plus de 18% des voix. Quelles sont ses chances cette année ?

    À en juger par les meetings qui passent à la télévision chaque soir, effectivement, la compétition semble être essentiellement entre le président Ghazouani et le président Biram. Ça ne veut pas du tout dire que les autres sont absents et ça ne veut pas du tout dire que des surprises ne peuvent pas venir. Il est extrêmement difficile aujourd'hui, en l'absence de sondages, en l'absence de véritables appréciations statistiques de la situation, il est extrêmement complexe d'évaluer les chances des uns ou des autres.

    Autre candidat de l'opposition, Ahmadi Hould Sidi Al Mokhtar du parti islamiste Tawassoul. Il se trouve que ce parti a beaucoup de députés à l'Assemblée nationale. Est-ce que cela ne peut pas l'aider dans sa campagne ?

    Je pense que le parti Tawassoul bénéficie d'énormément de préjugés positifs. C'est l'islam, c'est la modération, c'est l'égalité, c'est la justice. Ce qui est sûr, c'est que, dans l'esprit des Mauritaniens, le parti Tawassoul qui est présent sur le terrain, présent en termes d'action sociale en particulier, c’est-à-dire en termes de service de santé, en termes de services sociaux et en termes de culture islamique en général, ça reste important en Mauritanie. Ceci étant, en l'état actuel des choses, effectivement, il est difficile de préjuger de ce que seront les scores.

    Autre candidat, l'avocat El Id Mohameden Mbarek, qui porte les couleurs du Frud et qui se veut le candidat de la jeunesse, est-ce qu'il peut bénéficier de l'effet du Pastef dans le pays voisin, le Sénégal ?

    Écoutez, je pense que l'effet Pastef , il n’est oublié par personne en réalité, même si la plupart des gens essaient d'en minimiser les faits sur la Mauritanie, même si beaucoup de gens sont là pour dire : « Attention, la Mauritanie, ce n'est pas le Sénégal, la situation de la démocratie en Mauritanie est très loin d'avoir la maturité de celle du Sénégal, et cetera, et cetera. » Ceci étant, il y a énormément de points qui rapprochent effectivement les deux expériences. D'abord, maître El Id vient effectivement d'une zone qui n'est pas très loin du Sénégal, une zone frontalière avec le Sénégal. Je pense que l'effet Pastef ne sera pas totalement absent des élections mauritaniennes et je pense que l'effet Pastef sera partagé entre Maître El Id et le professeur Outouma Soumaré. Je pense que tous les deux, chacun sur certains points de vue, représentent un peu l'effet Pastef.

    Depuis 1989, il y a un passif humanitaire en Mauritanie, c'est-à-dire des disparitions et des expulsions de nombreux Mauritaniens noirs. Est-ce que cela compte aujourd'hui dans la campagne électorale ?

    Je pense que ça compte évidemment. Ça compte et c'est extrêmement important. Le Président Ghazouani a une proposition à ce niveau. Tous les candidats ont des propositions au niveau du passif humanitaire et ont, en tout cas, la volonté de purger ce passif humanitaire. Maintenant, comment traiter ce passif-là, l'identification des victimes, l'identification des abus et donc, comment faire une évaluation réelle de ce passif humanitaire ? J'ai écouté un tout petit peu les avis de plusieurs candidats sur cette question. Je pense que la volonté y est. Maintenant, des propositions concrètes de résolution, d'apurement de ce passif, ça je ne pense pas qu'il y ait eu une définition des modalités pratiques et surtout consensuelles de solutions de ce problème-là.

    9 min
  • François Ndong Obiang (Gabon): «Nous devons sortir de la transition en ayant une élection apaisée»

    Au Gabon, selon les textes en vigueur, un seul acteur de la transition aura le droit d’être candidat à la présidentielle de l’an prochain : c’est le chef de l’État, le général Oligui Nguema. Mais tout le monde n’est pas d’accord avec cette disposition de la Charte de la transition et du Dialogue national, qui exclut de fait les autres acteurs de la transition. François Ndong Obiang est le premier vice-président de l’Assemblée nationale. En ligne de Libreville, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier et s’exprime d’abord sur le projet de Constitution qui prévoit de supprimer le poste de Premier ministre.

    RFI : Alors si on suit ce projet de Constitution, demain, au Gabon, dans l'exercice quotidien de leur pouvoir, le chef de l'État et son gouvernement échapperont à tout contrôle du Parlement. Est-ce que cela ne vous inquiète pas un peu ?

    François Ndong Obiang : Vous savez, le texte connaîtra certainement une évolution, les discussions vont arriver au Parlement, à la Constituante et le référendum tranchera définitivement la position des Gabonais.

    Voulez-vous dire que, dans les amendements à venir, pourrait être réintroduit un Premier ministre ?

    On en discutera certainement. Il y a ceux qui sont favorables au maintien d'un Premier ministre pour que le président ait un fusible, que le président ne soit pas exposé à la vindicte de la gestion quotidienne de l'État. Il y a ceux qui trouvent que nous pouvons aller directement à un régime présidentiel où le président assume le rôle du gouvernement, et cela va nécessiter qu'il n'y ait plus de fusible, parce que, dit-on, depuis l'instauration de cette fonction, le Premier ministre n'a quasiment jamais géré. Bon, ce sont des discussions qui vont avoir lieu. Si on donne au Premier ministre toute la latitude de conduire la politique gouvernementale et tout le respect qui lui est dû, on peut avoir un Premier ministre conséquent. Mais si effectivement il y a des ministres qui ne se réfèrent qu'au chef de l'État et qui ont des comportements qui outre-passent leurs missions, évidemment, on peut se demander à quoi sert le Premier ministre. Mais ces discussions vont avoir lieu dans les différentes instances.

    Alors, dans ses conclusions, le Dialogue national maintient que les acteurs de la transition actuelle ne pourront pas être candidats à la présidentielle de l'année prochaine. Qu'est-ce que vous en pensez ?

    Pour ma part, l'exclusion ou l'élimination de quelconques candidats est un peu prématurée aujourd'hui. Est-ce qu’on va le mettre dans la Constitution ? Je n'en sais rien. Mais il faut dire qu’un acteur de la transition qui souhaiterait avoir un positionnement présidentiel, moi, de mon avis, devrait avoir la légitimité de son action. Je ne vois pas pourquoi on va l’exclure. Maintenant on va aussi en discuter autour de nous pour savoir que nous devons aller à une élection apaisée, où tout le monde doit avoir ses chances, où tout le monde est capable de concourir à égale partie.

    Et dans les mêmes conclusions, le Dialogue national maintient aussi la disposition exceptionnelle de la Charte de transition qui autorise le général Oligui Nguema à être candidat. Est-ce que vous êtes favorable à cette mesure ?

    Il est bien qu’Oligui Nguema soit candidat s'il le veut, mais nous nous avançons un peu trop au Gabon, on spécule, Oligui n'a pas encore dit qu’il sera candidat. Mais s'il est candidat, il va de soi que d'autres acteurs de la transition pourraient être candidats pour ne pas rentrer tout de suite dans une élection qui commence par des frustrations. Nous devons sortir de la transition en ayant une élection apaisée, une élection plurielle et tout à fait inclusive.

    Sans aucune exclusion ?

    Sans aucune exclusion, voilà, tout à fait.

    Référendum à la fin de l'année, présidentielle l'an prochain… En vue de ces deux scrutins, vient d'être adopté, par votre Assemblée nationale, un code électoral qui confie l'organisation de ces scrutins au ministre de l'Intérieur. Mais justement, 13 députés de votre Assemblée ont voté contre. Est-ce qu'en effet cela ne va pas favoriser le pouvoir en place ?

    Non, pas du tout, je ne suis pas inquiet. Le pouvoir en place nous a dit, le ministre de l'Intérieur nous a dit, que la précipitation de sa démarche se limitait au référendum. Je ne pense pas que les autorités en place aient l'ambition de vouloir tricher. Je ne le crois pas.

    Oui, mais tout de même, si 13 de vos collègues ont voté contre, c'est qu'il y a de l'inquiétude dans votre Assemblée ?

    Oui, il y a une inquiétude de 13 députés, mais la loi qui a été votée, elle nous permettra d'aller au référendum, et après le référendum, on reprendra le chronogramme de la transition qui a bien fixé qu’après l'adoption de la Constitution en référendum, on va voter la loi des élections, puis la loi des partis. Il y a un chronogramme qui a été arrêté et jusqu'à ce jour, le président Oligui respecte le chronogramme.

    Donc le code électoral qui vient d'être adopté pourra être réformé en début d'année prochaine avant la présidentielle ?

    Mais tout à fait. Personne n'a intérêt à aller avec un tel code si on ne discute pas sérieusement de comment on fait pour aller aux élections apaisées. Et même si les militaires qui sont en place souhaitaient aller aux élections, je ne crois pas qu'ils veuillent des élections brouillées, des élections avec des violences. Je pense que nous voulons tous avoir désormais, après la transition, des élections à peu près légitimes. On aura un nouveau code électoral après référendum et on aura une loi des partis qui va fixer des nouvelles conditions.

    13 min
  • Sécession du Katanga: «Les responsables français ont apporté une aide essentiellement clandestine»

    C'est un aspect méconnu de l'histoire de la sécession katangaise, dans le Congo du tout début des années 60. Pour renforcer l'influence française en Afrique centrale, plusieurs responsables du pouvoir français de l'époque ont souhaité accompagner, soutenir Moïse Tshombé qui cherchait à se détacher de la capitale, Léopoldville... Et ils l'ont fait au prix d'une véritable confrontation entre des mercenaires et les Nations unies. Cette histoire de transfert d'armes, de bras de fer diplomatique et d'espions est racontée dans un livre qui vient de sortir aux éditions Perrin : Katanga ! La guerre oubliée de la Françafrique contre l'ONU. Son auteur, Maurin Picard, est notre invité ce matin. Il répond à Laurent Correau.

    6 min
  • Mokgweetsi Masisi, président du Botswana: «Nous allons tout faire pour devenir des fabricants de vaccins»

    Plus d'un milliard de dollars pour accélérer la production de vaccins sur le continent africain. C’est l’une des annonces faites le jeudi 20 juin lors du Forum mondial pour la souveraineté et l'innovation vaccinales, qui s’est tenu à Paris. Un sommet pour faciliter l’accès aux vaccins et à leur fabrication en Afrique. La question de l'inégalité de l'accès aux vaccins sur le continent africain a été mise en lumière par la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui encore, le continent est confronté à une pénurie de vaccins contre le choléra. Parmi les présidents africains présents lors de ce sommet : celui du Sénégal, du Ghana, du Rwanda et du Botswana. Le président botswanais Mokgweetsi Masisi est notre invité ce matin. Il répond aux questions d’Alexandra Brangeon.

    RFI : Monsieur le Président, pourquoi cette question de fabrication locale de vaccin est importante pour le Botswana ?

    Mokgweetsi Masisi : C’est très important pour le Botswana de pouvoir accéder à des vaccins et de pouvoir les produire localement, parce que notre expérience avec la dernière pandémie de Covid a été très brutale. Notre pays a une économie sobre, frugale. Nous avions mis de l’argent de côté, en cas de besoin, et nous avons été obligés d'utiliser ces économies pour essayer de sauver notre population, en achetant des vaccins, tout en essayant d'en obtenir via l'organisation vaccinale Gavi. Nous avons payé, attendu, attendu encore et les gens sont morts. C’était un moment très difficile. Les pays producteurs, où les vaccins étaient manufacturés, ont sauté sur les vaccins, en en prenant parfois trois fois plus que ce dont ils avaient réellement besoin. Alors que nous – qui avions payé pour ces vaccins – nous regardions nos citoyens tomber comme des mouches. Nous avons alors décidé que, quoi qu’il arrive, nous allions tout faire pour devenir des fabricants de vaccin, responsables et éthiques... Pas seulement pour nous même, mais une consommation globale. Car jamais, jamais, nous n’aurons une politique comme celle adoptée par les fabricants de vaccins à l’époque.

    De quoi avez-vous besoin aujourd'hui pour y arriver ?

    Nous avons besoin de technologie, de finance, de capital intellectuel. Nous devons discuter de partenariat, d’assistance. C'est pour cela que je suis ici, en France, pour demander de l’aide et rencontrer des gens qui souhaitent la même chose.

    Avez-vous eu des discussions avec la France pour obtenir des financements et trouver des financements ?

    Vous savez, l’argent n’est pas le principal obstacle. Là où il y a une volonté et un projet solide, les financements suivent. L’obstacle principal est d'obtenir l’accord de ceux qui ont la technologie, les brevets. Nous ne demandons que ces brevets soient levés, nous demandons des partenariats. Mais au-delà de tout cela, nous voulons pouvoir construire nos propres capacités de production.

    Alors parlons de diamants : votre le pays en est le premier producteur africain. Récemment, avec l’Angola et la Namibie, vous avez écrit aux leaders du G7 pour protester contre une de leurs décisions, qui vous oblige à envoyer vos diamants – exportés dans ces pays du G7 – en Belgique pour y être certifiés. Une mesure imposée par ces leaders du G7 pour limiter l'importation de diamants russes, qu'ils estiment financer le conflit en Ukraine. Est-ce une mauvaise mesure ?

    C’est une décision scandaleuse, car nous n’avons pas été consultés et c'est une attaque envers notre souveraineté. Aussi louable soit la raison derrière cette décision, elle se fait au détriment de notre développement. Elle fait du mal à notre économie. Et nous ne pouvons prendre le risque qu'elle ait un impact sur l'emploi dans notre pays, sur le financement de nos systèmes de santé, d’éducation, d’infrastructure. Toute notre économie est affectée par cette décision. Je suis certain que ce n’était pas leur intention, mais cette décision fait du mal à des économies comme la nôtre, et nous sommes extrêmement dépendants de notre production de diamants.

    Parlons d'environnement : vous avez environ 130 000 éléphants sur votre territoire. Et récemment vous vous êtes énervé contre l’Allemagne qui critiquait votre politique de chasse aux trophées. Vous avez même menacé Berlin de leur envoyer 20 000 éléphants. Pourquoi ?

    Une fois de plus, je voudrais plaider auprès de nos amis européens, qu’ils prennent le temps de nous parler, de comprendre nos préoccupations. Mais, surtout, plus que tout, j’aimerais qu'ils acceptent une fois pour toute que nous sommes un pays indépendant et souverain, responsable de la façon dont nous gérons nos ressources, notre environnement. Le Botswana a le nombre le plus élevé d’éléphants au monde : nous sommes leaders dans la conservation de la faune et de la flore, y compris des espèces sauvages. Nous avons mis de côté un pourcentage conséquent de notre territoire pour la protection des espèces sauvages. Nous faisons bien plus en termes de conservation que certains pays qui, de façon condescendante, prétendent savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous. Je vous le demande : que sont devenus vos éléphants en Europe ? Et je propose de vous en donner 20 000. Même 25 000, cette fois-ci !

    Mais la critique des Allemands était sur l’utilisation de la chasse, que vous avez légalisé il y a quelques années comme moyen de gérer cette population d'éléphants…

    La chasse n'est qu'un aspect de notre politique de conservation, tout comme le tourisme photos, et un certain nombre d'autres mesures. Cette chasse aux éléphants est encadrée, elle est légale, régulée, quantifiée, calculée dans le temps, tout en prenant compte du comportement des espèces.

    Parlons de politique, maintenant : le Botswana organise des élections générales dans quelques mois. Vous êtes candidat à votre succession. On assiste ces dernières années à une tendance, qui est de vouloir modifier la Constitution pour rester au pouvoir. Qu’est-ce que vous en pensez ?

    Je suis horrifié par cela. Et je suis impatient que mes deux mandats prennent fin. Après cela, je m'en irai.

    Vous ne chercherez pas à rester ? 

    Non je ne resterai pas et je n’essaierai pas non plus de revenir plus tard. Car la Constitution du Botswana est très claire : un leader qui a déjà servi son pays deux fois ne doit et ne peut pas se représenter.

    6 min
  • Marie-Ange Saraka-Yao (Gavi): «La souveraineté vaccinale des Africains commence aujourd'hui»

    La levée de plus d'un milliard de dollars pour accélérer la production de vaccins en Afrique... c'est l'enjeu du forum mondial qui se tient le jeudi 20 juin 2024 à Paris, en présence des chefs d'État de France, du Sénégal, du Ghana, du Rwanda et du Botswana. À l'heure actuelle, l'Afrique ne produit que 1% des vaccins qu'elle utilise. Les investisseurs qui veulent se lancer sont donc devant un marché immense. Mais comment les accompagner ? Marie-Ange Saraka-Yao est, au sein de l'alliance Gavi pour les vaccins, la directrice générale pour la mobilisation des ressources et la croissance ; elle explique la stratégie des cinq années à venir.

    RFI : Quelle est la stratégie pour les cinq ans à venir que vous allez dévoiler ce jeudi au Forum ?

    Marie-Ange Saraka-Yao : Alors, cette stratégie consiste principalement à montrer comment on peut accélérer l'accès aux vaccins sur les cinq prochaines années. Et elle se résume ainsi : vacciner plus d'enfants le plus rapidement possible. Gavi, l'Alliance du vaccin pour laquelle je travaille, au cours des 20 premières années de son existence a aidé à immuniser un milliard d'enfants et protéger 17 millions de vies… Et là en fait, il s'agit vraiment d'accélérer la mise à disposition de nouveaux vaccins, en particulier le vaccin contre le paludisme.

    Donc vous voulez vacciner deux fois plus d'enfants par an dans les cinq ans qui viennent, c’est ça ?

    Oui, et avec plus de vaccins en leur donnant toutes les couvertures possibles. Par exemple, laissez-moi vous parler du vaccin contre le cancer de l'utérus. Le cancer de l'utérus est en fait en ce moment la principale cause de mortalité des jeunes femmes en Afrique. Et on a ce vaccin incroyable qui permet d'éliminer 90% des cas.

    Pendant la pandémie du Covid-19, il y avait beaucoup de vaccins au nord et très peu de vaccinés au sud. Quelle leçon vous en avez tiré pour les années à venir ?

    Alors cette stratégie justement met en place un instrument financier qui s'appelle l'accélérateur de production africaine de vaccins, pour justement toucher ce problème de la distribution mieux répartie des vaccins dans le monde. Et cet instrument financier va permettre d'encourager la production locale de vaccins et surtout les vaccins dont on a le plus besoin. Par exemple, sur le continent africain, j'ai parlé du paludisme mais il y a aussi le choléra où, en ce moment, il y a beaucoup d'épidémies, la fièvre jaune, Ebola par exemple. Et donc dans le cas de cette stratégie, cet accélérateur africain de production de vaccins va encourager la production locale. Et on espère aujourd'hui avoir plusieurs annonces.

    Oui, parce que ce jeudi sont à Paris le président du Sénégal, le président du Ghana, le président du Rwanda, celui du Botswana. J'imagine que ces pays vont annoncer quelque chose ?

    Ces pays, en fait, viennent pour justement sceller ce partenariat, donc très prometteur, qui va vraiment permettre une nouvelle façon de collaborer, si je puis dire, en permettant d'avoir une meilleure distribution de vaccins. Eux-mêmes, évidemment, sont très preneurs de ces vaccins dans leur propre pays et cela va montrer aussi l'importance des questions de santé mondiale.

    L'enjeu pour ces pays africains, c'est de monter une industrie du vaccin dans leur propre pays, c'est ça ?

    C'est monter une industrie pour la région très rapidement. C'est un continent qui croit et qui a besoin de différents types de vaccins.

    Un continent qui produit très peu de vaccins aujourd'hui…

    Exactement, mais il y a cette opportunité…

    Quel pourcentage ?

    1%.

    99% des vaccins utilisés en Afrique ne viennent pas d'Afrique ?

    Pas d'Afrique en ce moment, ils viennent du monde entier. Mais ce qui est important, c'est qu'il y a une couverture vaccinale quand même qui justement, grâce à tous nos efforts, j'ai parlé d’un milliard d'enfants vaccinés, qui monte. Maintenant, c'est vraiment avoir ce meilleur équilibre et des vaccins aussi qui répondent plus particulièrement aux priorités régionales. Alors l'accélérateur africain de production de vaccins va permettre de répondre à l'appel de l'Union africaine qui copréside le forum, pour produire 800 millions de doses de vaccin. Et les vaccins donc les plus en demande sur le continent.

    Un milliard de dollars, promettent les bailleurs de fonds aujourd'hui. Un milliard pour quoi ?

    Alors un milliard, c'est pour capitaliser cet instrument financier, l'accélérateur africain pour la production de vaccins, puisque c'est un instrument qui va encourager les producteurs locaux et le producteur local pourra avoir accès à une aide lorsqu'il atteint un certain niveau d'efficacité et lorsqu'il gagne les appels d’offres.

    Il y a des élections importantes en France dans quelques jours et aux États-Unis dans 4 mois, est-ce que vous ne craignez pas que les futurs gouvernants ne tiennent pas les promesses qui vont être faites aujourd'hui ?

    Nous avons eu l'occasion de travailler avec différentes administrations bipartisanes, que ce soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, pour ne citer que quelques-uns, et cette question de santé mondiale est toujours restée fondamentale.

    Il n'y a pas eu de différence entre Barack Obama et Donald Trump ?

    Toutes ces administrations ont vraiment gardé ces préoccupations au cœur de leur politique.

    Il n'y a pas eu un manque à gagner entre 2016 et 2020 ?

    [Rires] En fait, vraiment, il y a eu un effort de solidarité incroyable. Nous avons continué à avoir un accroissement de nos ressources sous toutes les différentes administrations.

    Américaines…

    Dans le monde entier, et en particulier aux États-Unis.

    14 min
  • Visite du président sénégalais à Paris: «Une première rencontre avec Emmanuel Macron dans un contexte assez particulier»

    Le nouveau président sénégalais Bassirou Diomaye Faye est attendu ce mercredi soir à Paris et déjeunera demain jeudi à l'Elysée avec son homologue français Emmanuel Macron. Il s'agit de sa première visite en France depuis son élection. Il y a un mois, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a été virulent contre le chef d'Etat français. Cette charge verbale va-t-elle laisser des traces ? Décryptage avec Pape Ibrahima Kane, expert des questions régionales africaines, en ligne de Dakar.

    RFI : Pour sa première visite hors du continent, le président Diomaye Faye choisit la France, est-ce que c'est un signe politique ou le fruit du hasard de ce Forum mondial sur la souveraineté vaccinale ?

    Pape Ibrahim Kane : C'est à la fois le fruit du hasard, mais je pense qu'il était nécessaire, vu l'histoire des relations entre le Sénégal et la France, qu’Emmanuel Macron soit le premier président occidental que le président Diomaye Faye rencontre, parce qu'ils ont quand même beaucoup de choses à se dire.

    Les deux hommes se sont parlé au téléphone, juste après l'élection de Bassirou Diomaye Faye. La conversation a duré assez longtemps, je crois. Mais là, ce sera la première rencontre physique.

    Oui, une première rencontre physique, mais qui se passe dans un contexte assez particulier. Le président Macron, au plan national, traverse quelques difficultés politiques. Et du côté sénégalais, le président Diomaye Faye rend visite au président français à un moment où la situation économique du Sénégal n'est quand même pas du tout bonne.

    Alors avant de bâtir une nouvelle relation, il faut purger le passé. Le 16 mai, le Premier ministre Ousmane Sonko a eu des mots durs contre Emmanuel Macron. Il lui a reproché d'avoir fait le jeu du régime répressif de Macky Sall, entre 2021 et 2024.

    Alors je pense que cela doit servir de leçon à tous les dirigeants occidentaux pour que, lorsqu’il y a une opposition, surtout une opposition républicaine, pour qu'on la considère comme étant un parti politique qui pourrait éventuellement prendre le pouvoir et donc la traiter avec déférence. Et ça, par le passé, ça n’a pas été le cas. Et donc, ça a créé inutilement des frictions, des attitudes d'hostilité qui ne doivent pas vraiment exister entre dirigeants occidentaux et partis politiques en Afrique.

    Mais cette charge d'Ousmane Sonko contre Emmanuel Macron il y a un mois, est-ce que ça veut dire que les relations vont être compliquées à présent ?

    Non pas du tout. Parce que Sonko, il est dans son rôle, il est dirigeant d'un parti politique, il a souffert dans sa chair. Cet ostracisme-là, il l’exprime. Mais, quand il s'agit de rapports entre le Sénégal et la France, celui qui est aux manettes, c'est le président Diomaye Faye. Et vous avez vu que dans sa posture, dans son comportement jusqu'à présent, il a vraiment pris soin d'avoir une attitude assez déférente par rapport à tous les dirigeants qu'il a rencontrés. Et aussi, c'est quelqu'un qui ne parle pas trop, et ça, c'est une très très bonne chose en diplomatie. Je pense que la rencontre, qui va avoir lieu demain, sera une rencontre où on va discuter de manière très sereine des rapports entre le Sénégal et la France, qui sont des rapports très importants pour la France, parce que c'est le 2e pays africain, en dehors de la Côte d'Ivoire, avec qui la France a vraiment des relations très solides. Mais en outre, le Sénégal a aussi beaucoup, beaucoup de choses à faire valoir. Il y a cette volonté des dirigeants sénégalais de reprendre de fond en comble les relations. Mais pour que cela puisse se faire, il faut bien qu'on discute. Il faut bien qu'on s'entende sur la méthode et qu'on s'entende aussi sur les objectifs à atteindre.

    Cette attaque verbale d'Ousmane Sonko contre Emmanuel Macron il y a un mois, est-ce que ce n'est pas aussi une façon pour le Premier ministre sénégalais de dire à son compagnon politique Diomaye Faye que les affaires étrangères ne relèvent pas seulement du président de la République ?

    Non, pas du tout. Vous savez, même ici au Sénégal, il y a beaucoup, beaucoup de supputations autour de la posture que Sonko est en train de prendre. Il reçoit des ambassadeurs, il s'intéresse à ceci et cela. Je pense qu'il faut savoir garder raison et comprendre que, en matière de diplomatie… et Sonko d'ailleurs, une fois, l'a reconnu publiquement, en disant que la défense, les affaires étrangères, c'est du domaine du président de la République. Et donc il faut comprendre que lui, il est un politicien, il est dirigeant d'un parti politique, il a beaucoup plus de liberté que le président de la République qui s'occupe des affaires de l'État, et donc qui a en main les destinées du Sénégal, les rapports entre le Sénégal et l'extérieur. Et donc peut être que les responsabilités ne sont pas les mêmes, ce qui explique les attitudes des uns et des autres.

    Le Pastef de Bassirou Diomaye Faye et la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon sont des alliés politiques, on l'a vu il y a un mois à Dakar. Est-ce qu'aujourd'hui le Pastef ne soutient pas naturellement le Nouveau Front populaire qui fait campagne en France ? Est-ce que cela ne risque pas de gâter un petit peu le déjeuner de ce jeudi à l'Élysée entre Emmanuel Macron et Diomaye Faye ?

    Non, pas du tout !  Aussi bien Diomaye Faye que Macron, j’imagine, ont quand même à l'esprit que ce sont des dirigeants d'État, que la vie politique intérieure de chacun des pays relève de chacun de ses dirigeants et que, quand ils se rencontrent en tant que chefs d'État, ils doivent parler des questions qui engagent le futur des rapports entre les États.

    Parmi les sujets qui divisent, il y a la base militaire française de Dakar avec ses 350 soldats. « La souveraineté du Sénégal est incompatible avec la présence durable de bases militaires étrangères », a encore dit Ousmane Sonko il y a un mois. Est ce qu'on va vers une fermeture de cette base ?

    Je pense qu’un État revendique une certaine façon de tisser des rapports avec l'extérieur. Surtout ces jeunes qui veulent montrer que l'Afrique est maintenant décomplexée par rapport aux anciennes puissances coloniales. La question des bases militaires, pour moi, est une question symbolique. On ne peut pas dire qu'on est souverain et garder sur son territoire ces bases militaires dont on n'a aucun contrôle. Parce que si la France décide par exemple d'intervenir au Mali et a des forces qui sont établies au Sénégal et qui doivent y participer, le Sénégal n’y peut absolument rien, parce que le Sénégal ne contrôle pas ces forces-là. Donc un des éléments de souveraineté, c'est effectivement de n'avoir sur son territoire que des forces que le pays accepte et que le pays peut contrôler. Cette question des bases militaires, de mon point de vue, n'est pas aussi fondamentale qu'on le pense. Et je pense que, si la question est posée par le président Diomaye Faye, je ne vois pas comment le président français pourrait s'y opposer. D'autant plus que la France elle-même réfléchit à se redéployer d'une autre manière avec tous les problèmes qu'elle a rencontrés ces dernières années dans le Sahel. Et donc cela va juste aider à prendre les bonnes décisions politiques.

    Donc, vous pensez que la prochaine visite à Dakar de Jean-Marie Bockel, l'émissaire d'Emmanuel Macron, ce sera pour annoncer la future fermeture de la base française ?

    Cela dépend s'ils s'entendent demain pour que la procédure s'accélère. Parce que la fermeture d'une base n'est pas aussi simple que cela. Vous avez vu au Niger, la décision a été prise de fermer les bases américaines. Mais ça prend encore du temps parce qu'il y a de la logistique. Ces bases-là sont aussi équipées de beaucoup, beaucoup d'instruments que les Français ne souhaiteraient pas laisser ici au Sénégal. Donc tout cela, ça se négocie, le timing se négocie. Et en principe aussi, comment rétrocéder formellement ces bases au Sénégal ? Parce qu'il ne s'agit pas seulement des deux bases de Dakar, la base de Ouakam et la base navale du port. Il y a aussi une présence française dans la région de Thiès, donc il y a tous ces éléments à régler, ce n'est pas aussi simple, ça demande effectivement beaucoup de discussions et je suis persuadé que, comme les militaires sénégalais et les militaires français se connaissent très bien, ça ne va pas être un sujet de friction. Au contraire, ils vont faciliter la rétrocession de ces bases là au Sénégal.

    D'ici quelques mois ou au plus tard d'ici un an ?

    Certainement, parce que vous savez actuellement, le président Diomaye Faye, et c'est là également un de ses points forts, ne précipite rien, sachant qu’il est novice dans ce nouveau poste, il prend son temps. Il essaie de consulter, de discuter et de voir dans quelle mesure chaque acte posé est un acte qui va dans le sens des intérêts du Sénégal. Donc le président de la République du Sénégal jusqu'à présent montre une attitude vraiment mesurée, le Sénégal étant un État qui a quand même des relations diplomatiques avec plus de 120 pays dans le monde. Donc c'est vraiment une responsabilité qu'il prend très au sérieux.

    Autre sujet clivant, le franc CFA, le Sénégal d'aujourd'hui veut-il le réformer ou le supprimer ?

    Je pense que le Sénégal est dans une démarche de réforme, mais de réforme dans le cadre de la CEDEAO. Le Président Diomaye Faye, il est dans la démarche de la CEDEAO qui consiste à créer une monnaie commune aux États africains. Alors il dit que, si cette démarche-là dure plus longtemps que prévu ou qu'elle est impossible à se réaliser, le Sénégal va revoir sa position et éventuellement trouver une autre démarche. La question du CFA, je pense que c'est un peu lié à la situation économique de nos pays. La monnaie est un instrument de développement. La monnaie est un moyen par lequel les États peuvent vraiment gérer leur économie et autres. Et là pendant plus de 60 ans, l'économie pratiquement des 8 pays de l'UEMOA était entre les mains de la France, entre les mains de l'UE. Et donc ça devient tellement difficile qu'il est nécessaire de réfléchir sur une autre façon de gérer les monnaies africaines. Et les petites monnaies ont aussi montré leur insuffisance. Prenez l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe, des pays qui ont de petites monnaies. Certains s'en tirent, mais avec énormément de difficultés. Toutes ces choses-là font que la démarche sénégalaise est une démarche assez prudente, allant dans le sens de la CEDEAO. Et cela, je pense que c'est un élément essentiel de cette souveraineté que le Sénégal et d'autres pays revendiquent.

    Le mois dernier, Bassirou Diomaye Faye a été reçu à Bamako et à Ouagadougou par deux des régimes putschistes du Sahel. Est-ce que vous pensez que Bassirou Diomaye et Emmanuel Macron vont parler justement des questions du Sahel ce jeudi à l'Élysée ?

    Nécessairement, parce que, dans la sous-région, tout le monde fait confiance maintenant au Sénégal pour qu'il joue un rôle important dans le retour des pays de l'AES, l’Alliance des Etats du Sahel à la maison, c'est-à-dire dans le cadre de la CEDEAO. Et il se trouve que Diomaye Faye a tissé de bonnes relations aussi bien avec le président du Mali que le président du Burkina. Tout cela permet aussi pour lui d'avoir le point de vue français sur cette situation. Le point de vue français sur comment on en est arrivé là, pour que la France soit totalement exclue de cette partie du continent. Et quand il aura tous ces éléments en main, ça permettra aussi au président sénégalais de voir comment envisager les discussions futures avec tous ces dirigeants-là. Parce que, qu'on le veuille ou pas, la question de la CEDEAO est aussi une question vitale pour le Sénégal. Il n'est pas possible de se développer dans de petits pays. Il n'est pas possible de se développer en dehors du cadre de la CEDEAO. Et donc tous les deux ont intérêt à ce que ces questions-là soient résolues de la meilleure des façons. Et que, même s'il y a rupture avec la France, que cette rupture quand même laisse la place à des relations renouvelées, des relations qui permettent et aux uns et aux autres de défendre leurs intérêts.

    Bassirou Diomaye Faye peut-il faire passer des messages entre Bamako et Paris, dans un sens comme dans l'autre ?

    Jene pense pas qu'il soit dans cette posture de faire passer des messages. Je pense que les relations entre la France et le Mali sont tellement complexes que ça dépasse les compétences d'un pays comme le Sénégal.

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