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La relation Europe-Afrique est en question après la poussée de l'extrême droite aux élections européennes du 9 juin et l'arrivée du Premier ministre hongrois Viktor Orban à la présidence de l'Union européenne. Les acquis du sommet de Bruxelles de 2022 sont-ils en danger ? La politique migratoire de l'Union européenne va-t-elle se durcir ? Guillaume Arditti est le fondateur du cabinet de conseil Belvedere Advisory et chercheur associé à l'Institut Jacques Delors. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Guillaume Arditti, il y a deux ans, au sommet de Bruxelles, l'Union européenne (UE) a promis une enveloppe de 150 milliards d'euros pour développer les infrastructures en Afrique. Est-ce que la poussée de l'extrême droite aux élections européennes du 9 juin peut remettre en cause cette promesse ?
Guillaume Arditti : Je pense que, sur la poussée de l'extrême droite, s'il y a eu une poussée en France qui a été extrêmement notable, lorsqu’on regarde ce qu’il se passe au niveau du Parlement européen, en fait, on passe d'une présence de l’extrême droite qui est représentée à un peu plus de 20% en 2019 à un peu moins de 25% aujourd'hui. Donc, je pense que ce sera assez difficile dans la mesure où le poids que les groupes d'extrême droite représentent au Parlement n’est pas suffisant aujourd'hui pour provoquer un changement drastique de la politique de l'Union européenne vis-à-vis du continent africain. Et du côté gouvernemental, quand bien même Viktor Orban soit arrivé à la présidence du Conseil de l'Union européenne, ça reste un phénomène qui est conjoncturel. On est sur un hasard du calendrier qui fait que Orban arrive au même moment où on voit que les extrêmes sont en train de se renforcer. Néanmoins, il ne faut pas surestimer le rôle qu’il peut jouer dans un poste qui finalement va durer six mois. Et donc, le poids qu’il va avoir ne doit pas être surestimé.
Deux ans après le sommet de Bruxelles, quels sont les secteurs où l'Europe et l'Afrique peuvent développer aujourd'hui leur partenariat ?
Je pense que, là, aujourd'hui, ce qui est en train de se produire, c'est un changement qui est induit par la crise qu'on connait actuellement avec la guerre en en Ukraine. La conséquence que ça a eue, c'est une prise de conscience au niveau de l'Union européenne d'une forme de vulnérabilité sur des problématiques de souveraineté qui sont extrêmement importantes. Donc, le premier élément, évidemment, qui a été mis à jour, c'est la dépendance énergétique. Le deuxième, c'est la vulnérabilité par rapport à l'approvisionnement en métaux critiques qui sont un élément essentiel pour la transition. Et le troisième, c'est la volonté de réindustrialiser l'Union européenne à un moment où la dépendance vis-à-vis de la Chine est devenue un point de vulnérabilité extrêmement fort. Donc, tous ces éléments-là sont en train de militer en faveur d'un changement, je pense, assez profond, au sein de l'Union européenne. Donc, ce n'est pas encore très visible, mais qui se retranscrit quand même dans la déclaration qui avait été faite en 2022 lors du 6e Sommet – qui avait donné lieu à ce paquet de 150 milliards – où le Parlement européen avait bien dit qu’il fallait aujourd’hui dépasser la relation de donateurs-bénéficiaires.
C'est-à-dire qu'il ne faut plus inscrire Europe-Afrique dans une relation entre celui qui donne et celui qui reçoit, mais dans une relation entre partenaires qui peuvent se développer conjointement ?
Absolument ! C'est-à-dire que, jusqu'à maintenant, la relation avec le continent africain était marquée par un discours disant qu’il fallait saisir des opportunités de croissance, des relais de croissance en Afrique. L'opportunité, c'est une optionnalité : c'est-à-dire qu'on peut la saisir ou on peut ne pas la saisir. En revanche, ça n'est pas une nécessité. Et, aujourd'hui, on est en train de réaliser que la relation avec le continent africain est une nécessité. Par exemple, quand on parle de trouver des alternatives en termes énergétiques, évidemment, plutôt que d'importer du gaz liquéfié des États-Unis, ça a beaucoup plus de sens de trouver des alternatives au niveau des développements en Afrique du Nord, les développements récents en Mauritanie, au Sénégal ou encore d'autres développements au Mozambique.
Ça, c'est pour satisfaire les besoins en énergie en Europe. Et pour faire face aux changements climatiques ?
De la même façon qu'il faut trouver ces alternatives pour renforcer l'indépendance au niveau énergétique, il faut trouver aussi des métaux critiques pour renforcer l'indépendance par rapport au modèle chinois et au partenariat avec la Chine. Or, on réalise que les métaux critiques se trouvent très largement en Afrique. Le cobalt est souvent l'exemple le plus mis en avant avec des réserves qui sont de 70% quasiment en République démocratique du Congo. Mais on pense aussi à des métaux comme le manganèse, le graphite, le cuivre ou encore du nickel : des métaux critiques qui sont indispensables à la fois là pour la production de turbines éoliennes ou la production de batteries pour des véhicules électriques.
À la suite des élections européennes du 9 juin, les eurodéputés d'extrême droite de 12 pays, notamment ceux du Rassemblement national en France et ceux du Fidesz en Hongrie, viennent de constituer le groupe Patriotes pour l'Europe, qui sera la troisième force du Parlement européen. Est-ce que ça veut dire que l'Union européenne va durcir sa politique migratoire ?
Là encore, je pense que ça rejoint le début de notre conversation sur le point qui est donné à l'extrême droite au niveau du Parlement européen. En termes de poids, finalement, l'Union pour les Patriotes, quand on regarde par rapport à la situation précédente, c'est plus une recomposition de l'extrême droite qui est en train de se faire sur une ligne de fracture d'ailleurs entre des pro-Kiev et des pro-Moscou, plutôt qu'un changement fondamental sur le poids de l'extrême droite au sein de l'Union européenne. Donc, moi, il me semble que l'importance qui est accordée à l'union Patriotes et à l'influence qu'elle pourrait avoir sont un petit peu surestimées actuellement.
Les migrants sont deux fois plus nombreux à mourir dans le Sahara que dans la mer Méditerranée, selon des experts du Haut-commissariat aux réfugiés et de l'Organisation internationale pour les migrations, qui ont recueilli, ces trois dernières années, les témoignages de quelque 30 000 survivants de cette traversée du Sahara. Vincent Cochetel est l'envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée occidentale et centrale. En ligne de Genève, il décrit le calvaire que vivent les migrants, hommes et femmes, sur ces routes de la mort. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : D’après les témoignages que vous avez recueillis auprès des migrants, ce qu'ils craignent le plus, ce sont les violences physiques. Quel type de violence ?
Vincent Cochetel : Des violences par des bandes criminelles qui essaient de dépouiller les migrants et les réfugiés de toute leur possession pendant ces voyages périlleux. Ça s'ajoute en plus à des contraintes de type travail forcé pour certains, exploitation sexuelle pour les femmes. Donc, c'est ce type de violence physique auquel on se réfère.
Est-ce que les femmes migrantes qui traversent le Sahara peuvent échapper au viol ?
Elles peuvent échapper au viol et elles développent entre elles des stratégies de protection, en voyageant à l'intérieur de groupes un peu plus larges. Mais là encore, malheureusement, une fois que ces gens-là arrivent en Afrique du Nord, on s'aperçoit que beaucoup ont déjà fait l'objet de sévices le long des routes.
Alors qui sont les agresseurs de ces migrants, est-ce que ce sont les passeurs ou d'autres individus ?
Il s’agit de bandes armées criminelles qui voient le caractère vulnérable de ces personnes et essayent d'en profiter, d'en profiter de toutes les manières possibles. Parfois, ces bandes criminelles sont liées aux passeurs et aux trafiquants, qui eux essayent de retenir dans des centres de détention informels les migrants et les réfugiés de façon à pouvoir extorquer de leurs familles un peu plus d'argent. Ça, ce sont les principaux acteurs de ces violences et de ces abus. Mais on a aussi des officiels qui sont des gardes-frontières, qui sont des gardiens de prison, qui sont des responsables des services des migrations, qui font subir aux migrants et aux réfugiés sur ces routes malheureusement des violations.
Alors quand un migrant paye un passeur pour traverser le Sahara, il n'est pas du tout sûr que le passeur honore ce contrat ?
Non, c'est rarement le cas. Beaucoup de passeurs aujourd'hui disent même aux migrants et aux réfugiés : « Partez maintenant, vous pourrez payer après, vous n’avez pas besoin d'avancer de l'argent ». On voit le développement un peu de ce type d'offre alléchante des passeurs. En réalité, très rapidement, les gens vont être soumis à un travail forcé de façon à rembourser leur dette. Et étape par étape, le coût va augmenter.
Est-ce qu'il arrive que les migrants soient abandonnés au milieu du désert ?
Effectivement, ou parce qu'ils sont malades, ou parce qu’il y a un problème avec le passeur, parfois même ces migrants et réfugiés, quand ils sont tombés du camion dans lequel ils étaient, ces passeurs ne vont pas les ramasser. Parfois, il y a un problème avec le camion et donc ,tout le monde est débarqué et les passeurs se sauvent, abandonnant les gens au milieu de nulle part.
Dans votre rapport, vous écrivez que tous ceux qui ont traversé le Sahara peuvent nous parler de personnes qu'ils connaissent, qui sont mortes dans le désert…
Oui, toutes les personnes qu'on interviewe ont vu au moins des cadavres dans le désert, et parfois, ils connaissent des gens qui ont commencé le voyage avec eux, qui sont décédés au cours de ce voyage-là. Ce qui nous laisse à penser qu’effectivement les morts le long des routes terrestres sont beaucoup plus importants que par les voies maritimes.
Et vous allez jusqu'à penser qu'il y a deux fois plus de morts dans le Sahara que dans la mer Méditerranée ?
C’est tout à fait ça. C'est sur la base des témoignages qu'on recueille. C'est un rapport qui est quand même fondé sur plus de 31 000 interviews avec des migrants et des réfugiés. Ça constitue une base solide de preuves pour étayer cette supposition.
Alors longtemps, le couloir Niger-Libye a été bloqué par les autorités de Niamey, qui, avec le soutien de l'Union européenne, ont réprimé le trafic au niveau d’Agadez. Mais depuis que cet accord avec l'Union européenne a été dénoncé par la junte au pouvoir à Niamey, c'était en novembre dernier, est-ce que les migrants repassent très nombreux par ce couloir ?
Ils repassent par ce couloir, mais pas simplement par ce couloir. Ils passent aussi vers l'Algérie dans les deux sens. Un petit peu moins du Tchad vers le Niger, mais effectivement les mouvements à travers le Niger pour aller en Libye ont repris.
Et est-ce que les migrants qui traversent le Sahara sont de plus en plus nombreux chaque année depuis 2020 ?
Oui, cette année, on voit une augmentation avec ce changement de législation au Niger, on voit beaucoup plus de mouvements vers le Niger. Mais effectivement, les crises, tant dans le Sahel, au Mali, au Burkina Faso, qu'au Soudan, sont vraiment des méga crises qui affectent des millions de personnes. Tous ne vont pas vers l'Afrique du Nord. On voit aussi des gens aller vers le golfe de Guinée. Mais il est certain que l'espace saharien restera un espace de passage pour les réfugiés et les migrants en quête de vie meilleure ou de sécurité.
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Le 2 avril, lors de son discours d'investiture à Dakar, le président Bassirou Diomaye Faye a promis de « construire un Sénégal nouveau » et de réaliser « un changement systémique » à la tête de l'État. Cent jours après, qu'en est-il réellement ? Les promesses de l'ex-mouvement Pastef sont-elles en train d'être honorées ? Le président Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko parviennent-ils à se partager le pouvoir sans accrocs ? Mamadou Lamine Sarr enseigne les sciences politiques à l'université numérique Cheikh Amidou Kane et répond aux questions de Christophe Boisbouvier depuis Dakar.
RFI : Comme promis, le Pastef au pouvoir a baissé le prix de plusieurs denrées de première nécessité comme le pain, le sucre, l'huile de palme… Mais, est-ce que cela ne risque pas de mécontenter les producteurs, notamment les boulangers et les meuniers ?
Mamadou Lamine Sarr : Oui, il y a toujours ce risque-là, mais je pense que les dernières diminutions de ces prix de denrées de première nécessité ont été faites globalement avec ces acteurs-là, même s'ils n'ont pas été d'accord à 100 % avec l'État sénégalais. Mais les discussions ont eu lieu et je pense que c'est une première vague, et je pense que, peut-être d'ici à quelques mois ou d'ici à quelques années, il y a d'autres secteurs - par exemple, je pense notamment au secteur de la construction, le ciment, etc. - où les Sénégalais attendent effectivement que les choses soient beaucoup plus flexibles qu'elles le sont aujourd'hui.
Toujours sur le plan économique, le Pastef a promis de renégocier les dividendes du pétrole et du gaz avec les compagnies qui vont exploiter ces hydrocarbures, notamment BP British Petroleum. Mais dans la pratique, est-ce que cette promesse est réalisable ?
Ce sera très difficile, mais ces compagnies-là ont également des intérêts à travailler, à rester au Sénégal.
En tout cas, depuis trois mois, il ne s'est rien passé…
Oui, cela prend du temps. Il est beaucoup plus difficile de renégocier un contrat que de faire baisser le prix des denrées alimentaires. Donc la meilleure solution, c'est effectivement de s'entendre avec ces acteurs-là. L'autre solution, qui est la solution extrême, c'est effectivement passer en force. Mais cela,également, c'est quelque chose à mon avis qui n'est pas souhaitable parce que cela n'incite pas les autres acteurs économiques à venir investir ou à travailler avec le Sénégal.
Sur beaucoup de sujets, y compris en politique étrangère, on l'a vu lors de la visite de l'opposant français Jean-Luc Mélenchon à Dakar, c'est le Premier ministre Ousmane Sonko qui monte en première ligne. Est-ce à dire que, dans le tandem au pouvoir, c'est Ousmane Sonko qui tient le guidon ?
Je ne dirai pas ça. Je pense que cela fait partie de la personnalité des deux. Ousmane Sonko, c'est quelqu'un plutôt qui va au front. Même si en matière de politique étrangère, et c'est la Constitution qui le dit, c'est le président de la République qui reste l'acteur central qui oriente, qui définit. Et je pense qu’aujourd’hui la posture du président Diomaye Faye à mon avis, me semble la bonne. Le fait d'aller faire des visites un peu partout dans la sous-région, de se rendre en France par la suite et en Europe, montre qu’il n'est pas prêt lui également à laisser ce domaine-là à Ousmane Sonko.
Donc, je pense qu'il y a quand même malgré tout une bonne répartition des rôles, même si c'est le personnage et l'attitude d’Ousmane Sonko qui marquent le plus. Mais fondamentalement, je pense que le président de la République tient encore les rênes, non seulement en matière de politique étrangère, mais en matière de politique nationale.
Est-ce qu’Ousmane Sonko se comporte comme chef du gouvernement ou encore comme le chef d’un parti politique ?
Oui, bonne question. Je pense que parfois, il a du mal à se déshabiller en tout cas de l’habit de l'opposant. Mais je pense que cela est tout à fait normal. Dans toute l'histoire des États, l'arrivée au pouvoir n'est pas aussi évidente que ça. Il faut du temps pour que les décideurs portent leurs nouveaux habits, qu'ils prennent leurs responsabilités, qu'ils prennent leurs marques. Et je pense que, petit à petit, il saura mettre un peu d'eau dans son vin pour pouvoir discuter avec l'opposition.
Je pense qu’il y a des choses à améliorer, en tout cas en ce sens-là, mais globalement quand même, il montre qu'il est le Premier ministre du pays, ce qu'on ne peut que saluer, même si, encore une fois, il y a des choses, notamment sur son rapport avec l'opposition à l'Assemblée nationale, notamment sur la question de la déclaration de politique générale. Il y a des choses à mieux faire, à ne pas tout surjouer à mon avis, et je pense que ça va venir avec le temps.
Alors justement, depuis quelques semaines, il y a un bras de fer entre l'Assemblée nationale à majorité pro Macky Sall et le Premier ministre Ousmane Sonko qui pose des conditions avant de faire sa déclaration de politique générale, est-ce qu'un compromis est possible ?
Je pense qu'un compromis est possible. Il faut dire que sur ce point-là, les responsabilités sont partagées, notamment du côté de l'Assemblée nationale qui n'a pas mis à jour, n'est-ce pas, son règlement quant à la reconnaissance du Premier ministre. Malgré tout, je pense que quand même, il y a moyen d’aboutir à un consensus là-dessus.
Et ce bras de fer entre le Pastef au pouvoir et les pro-Macky Sall à l'Assemblée nationale, est-ce que ça ne va pas se terminer par une dissolution de l'Assemblée nationale au mois de septembre ?
C'est une possibilité et on ne peut pas l'exclure effectivement parce qu’à un moment donné, le Pastef aura également besoin d'une majorité à l'Assemblée nationale pour gouverner plus dans le calme si on peut le dire ainsi. Donc c'est une possibilité. Je pense que, en ce moment, autant comme je disais tout à l'heure, le Premier ministre peut-être dans certains cas n'a pas encore dévêtu l'habit de l'opposant. Mais également, je pense que l'opposition, dans certains cas également, n'a pas encore pris en compte tout à fait qu'elle a perdu le pouvoir et qu’elle n'est plus aux manettes du pouvoir, en tout cas du pouvoir exécutif. Et donc chacun d'eux, à mon avis, doit avoir l'esprit républicain pour aboutir à un compromis sur pratiquement tous les sujets sur lesquels ils sont interpellés.
L’est de la RDC est depuis une trentaine d’années en proie aux groupes armées et aux conflits. Avec la résurgence du groupe M23, soutenu par le Rwanda, au Nord-Kivu et la présence de groupes terroristes ou de milices communautaires en Ituri, le pays enregistre un nombre sans précédent de déplacés : plus de 7 millions de Congolais ont dû fuir leurs habitations, leurs villes ou leurs villages. Ils s’entassent dans des camps où l’aide humanitaire ne suffit plus à répondre à tous leurs besoins. Pour évoquer cette situation, Florian Monnerie, le directeur pays de l’ONG Action contre la faim en République démocratique du Congo est notre invité. Il répond aux questions de Paulina Zidi.
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Les services secrets français sont-ils encore efficaces en Afrique ? La question se pose après la série de putschs au Sahel qui ont pris les autorités françaises au dépourvu. Beaucoup disent d'ailleurs que c'est à la suite du coup d'État au Niger, il y a un an, que Bernard Emié, le patron de la DGSE, a été limogé par le président Macron. Témoignage aujourd'hui d'un ancien officier français, qui a été en poste au Niger, au Tchad et en Côte d'Ivoire, avant de diriger le « secteur Afrique Noire » de la DGSE à Paris. Jean-Pierre Augé vient de publier « Afrique Adieu », aux éditions Mareuil. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Jean-Pierre Augé, dans votre livre, vous racontez que vous avez été d'abord en poste au Niger comme officier de liaison. C'était dans les années 1990. Or, il se trouve que c'est sans doute le Niger qui a fait tomber Bernard Emié, le patron de la DGSE, à la fin de l'année dernière. Il semble en effet que le président français Emmanuel Macron lui ait reproché de ne pas avoir vu venir le putsch militaire du 26 juillet 2023 à Niamey. Est-ce que ce reproche vous paraît justifié ?
Jean-Pierre Augé : Ce que je sais, c'est qu’il est très difficile de déterminer le jour d'un putsch. Les complots, les Africains qui se livrent à ce genre d'exercice, généralement, s'y prennent au dernier moment, ce qui explique que nombre de complots échouent. Parce que c'est toujours dans la précipitation. C'est pour ça que ça ne me paraît pas très justifié de dire, qu’ils n’ont pas prévu le complot. Quand quelque chose ne va pas, il faut bien trouver un coupable.
Alors vous êtes d'abord en poste au Niger, puis au Tchad, toujours dans les années 1990. Et donc, en 1996, Idriss Déby est au pouvoir depuis 6 ans, il organise une élection présidentielle, sa première. Son directeur de cabinet, Timan Erdimi, vous informe sous le sceau de la confidence qu'il a gagné dès le premier tour et, à ce moment-là, vous appelez Paris. Qu'est ce qui se passe ?
Oui, mon travail est d'informer aussitôt de la victoire du Président. Donc, je le fais. Et Paris m’invite à voir le Président et à lui dire que cette victoire de 60% risque de ne pas être très appréciée par toute la communauté internationale et notamment nos amis américains. Parce qu'il faut replacer cet événement. Les Américains ont soutenu Habré jusqu'au bout. Donc, 6 ans après, les Américains notamment avaient quand même des raisons de douter de l’exactitude des résultats. Donc, Paris propose un 2e tour. Pourquoi ? Parce que l'élection d’Idriss Déby, elle était inéluctable. En fait, c'était une façon de la présenter mieux, de dire : il a accepté un 2e tour.
Donc vous appelez Paris et Paris vous demande d'aller voir le Président Déby et de lui dire quoi ?
Il fallait trouver les mots. Idriss Déby n'est pas homme à se plier aux caprices ou aux injonctions. Donc, il m'a fallu trouver les mots et les mots, ils étaient simples. Autant être relativement bien vu par le maximum de pays, donc pourquoi pas ? Et après quelques secondes, de longues secondes de réflexion,
Et de silence
Oui, Idriss Déby a convenu de l'intérêt de cette formule.
Et du coup, il organise un 2e tour qu’il emporte officiellement face à Abdelkader Kamougué. Mais quelques années plus tard, plusieurs hauts magistrats tchadiens reconnaissent que les résultats d'alors avaient été trafiqués. À votre avis, quels ont été les vrais résultats de cette présidentielle ?
Je n'en ai aucune idée. Ce qui peut paraître surprenant effectivement, c'est que le Sud ne lui était pas acquis et le Sud est quand même important, au point de vue démographique. Si on ne s'en tient qu'aux seuls Zaghawas déjà divisés entre eux... Mais bon, c'est comme ça. L’Afrique a un lien avec la force. Moi, ce que je reconnais à Idriss Déby, c'est 30 ans de paix dans son pays, ce qui est quand même un bon résultat.
Alors, autre pays africain où vous avez été en poste, la Côte d'Ivoire. Un putsch surprend la France, c'est celui de décembre 1999 contre le président Henri Konan Bédié. À l'époque, vous êtes justement chargé de mission à la présidence ivoirienne. Est ce que vous avez vu venir quelque chose ?
Je n'ai pas vu venir le putsch. D’ailleurs, même le putschiste était un peu un putschiste malgré lui. Le général Robert Gueï, on est venu le chercher. En revanche, j'ai senti que le régime Bédié n’était quand même pas très solide. On va dire ça comme ça. Et j'ai envoyé des choses [à Paris] qui devaient peut-être un peu surprendre. Et je me suis rendu compte assez vite, donc, que ce Président Bédié, ce n’était pas Félix Houphouët-Boigny, voilà ! Alors, a-t-on tenu compte de mes mots ? Je le pense. Mais de là à dire que quelques soldats se mutineraient un jour pour être mieux payés et entraîneraient, avec eux, la chute de Bédié… Moi-même, j'ai appelé son directeur de cabinet pour lui dire d'être dur, répressif. Surtout pour ne pas laisser cette mutinerie se développer, parce que ce n’est jamais très bon. Il ne l'a pas fait et, le lendemain, il était par terre. Mais je vous dis, ces putschs et complots partent de pas grand-chose. Parfois, une étincelle, un mécontentement, et c'est parti.
Certains y ont vu la main d'Alassane Ouattara ?
Non. Alors ça, je me trompe peut-être, mais je ne le crois pas du tout. Parce que Alassane Ouattaraest trop intelligent pour confier à quelques zèbres le soin de… Ils seraient tombés sur un Président qui avait une poigne, un petit peu de poigne, ça ne serait pas allé bien loin.
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Comment éviter la rupture avec les trois pays du Sahel central, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ? C'est le principal enjeu du sommet des chefs d'État de la Cédéao, ce dimanche 7 juillet à Abuja. « Il faut repenser la gestion des coups d'État en Afrique de l'Ouest », dit justement un rapport qui vient de sortir. Il faut notamment réviser le régime de sanctions contre les auteurs de putschs, préconise ce document de l'ISS, l'Institut d'Études de Sécurité. Fahiraman Rodrigue Koné est le chef du projet Sahel à l'ISS. Il est l'un des sept auteurs de ce rapport.
RFI : Fahiraman Rodrigue Koné, pourquoi dites-vous qu'il faut repenser la gestion des coups d'État en Afrique de l'Ouest ?
Fahiraman Rodrigue Koné : Je pense que cette suggestion s'impose à la lumière de l'actualité. Nous constatons que la Cédéao en particulier a de la peine à pouvoir clairement agir sur ces transitions, alors qu'elle avait toute cette influence il y a quelques années. On constate clairement qu'elle semble ne pas réussir à mettre la pression sur les auteurs actuels des coups d'État dans la région. Et l'institution elle-même reconnaît qu'il y a besoin de pouvoir se réformer et s'adapter de sorte à pouvoir faire face à ces crises. Le 24 février passé, lors du sommet extraordinaire des chefs d'État de la Cédéao, le président en exercice, le Nigérian Bola Tinubu, a appelé à un réexamen de l'approche de l'organisation, de sorte à enrayer cette dynamique des coups d’Etat dans la région.
Quelles sont, à votre avis, les raisons pour lesquelles la Cédéao n'a pas réussi à contrer efficacement la menace terroriste ces 12 dernières années dans 3 de ses pays membres ?
Il faut dire que, dans cette phase de la lutte contre le terrorisme dans la région, il y a eu plusieurs forces ad hoc qui ont été mises en place et qui ont affaibli son leadership. On va se rappeler, par exemple, de la force multinationale mixte qui a été mise en place en 2014 pour lutter contre Boko Haram, en 2015 de la mise en place du G 5 Sahel et en 2017 de l'initiative d'Accra. Toutes ces forces ad hoc mises en place, même par les chefs d'État de la région ont donc créé des formes de rivalités institutionnelles et financières et ont porté atteinte au positionnement de la Cédéao dans la région. Ces forces ad hoc ont miné sa capacité à gérer cette crise sécuritaire là.
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Alors dans votre rapport, vous écrivez que la Cédéao devrait réviser son régime de sanctions à l'égard des auteurs de coups d'État. Est-ce à dire Fahiraman Rodrigue Koné qu'il faudrait supprimer les sanctions ?
Non, pas du tout. Les sanctions sont utiles et elles sont nécessaires. Il ne peut pas y avoir de règles sans sanctions, sinon les règles n'auront pas de sens. Donc, un régime de sanctions révisé inclurait des critères d'application plus clairs, tout en restant flexibles, et en veillant surtout, et ça c'est important, à réduire autant que possible les effets sur les citoyens innocents, de sorte à limiter un peu les effets nocifs. Il faudrait aussi adopter une posture plus systématisée et plus adaptée aux différents contextes. Aussi, on pense qu’il faut une possibilité dans la gradation des sanctions sur la base de critères objectifs. Et une clarification des déclencheurs des différents niveaux de sanctions pour que l'instrument soit beaucoup plus efficace.
Voulez-vous dire que fermer les frontières avec le pays putschiste, comme cela a été fait avec le Mali en janvier 2022 et avec le Niger en août 2023, c'est une sanction trop lourde ?
Ce sont des sanctions surtout sur lesquelles tous les acteurs n'étaient pas totalement d'accord et, ensuite, ces sanctions se sont appliquées dans un contexte particulier de pays qui sont frappés par une menace sécuritaire de longue date où les populations, déjà pauvres, sont très vulnérables. Donc des sanctions de ce type peuvent être contre-productives et, on l'a vu, elles l'ont été, dans la mesure où elles ont plutôt renforcé l'assise populaire des militaires, dans la mesure où ces derniers se sont basés sur ces mesures là pour accroître le sentiment patriotique et renforcer la posture souverainiste de l'État.
Que répondez-vous à ceux qui pourraient vous reprocher d'être trop complaisants à l'égard des auteurs de coups d’État ?
Il ne s'agit pas d'encourager des transitions militaires longues. Ni aussi d'encourager l'intrusion des militaires dans la sphère politique. Nous conseillons une approche beaucoup plus pragmatique dans un contexte qui a totalement changé, où les institutions régionales, notamment la Cédéao, ont du mal à appliquer l'organisation rapide des élections pour des transitions assez courtes. Et donc une approche plus pragmatique indiquerait comment on peut accompagner le contenu de ces transitions, en mettant l'accent sur la sécurité, l'éducation, la santé, de sorte à stabiliser, dans un long terme, ces États-là.
Donc ce sommet de dimanche prochain à Abuja peut être l'occasion d'un début de refondation de la Cédéao ?
Il faut une réforme à la fois des institutions, du modèle de fonctionnement de la Cédéao, mais également de ses instruments, notamment de son protocole pour la gouvernance, une révision du régime des sanctions, des modalités d'usage de la force. C'est une réflexion collective des chefs d'État qui doivent être également les porteurs de ce changement, en posant des actes qui vont dans le sens du respect des principes et des normes démocratiques de l'institution.
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Va-t-on vers un apaisement entre le Niger et le Bénin ? Depuis bientôt cinq mois, le Niger refuse de rouvrir sa frontière avec le Bénin. Mais la semaine dernière, deux anciens chefs d'État du Bénin ont été accueillis au Niger par le chef du régime militaire, le général Tiani. Et aujourd'hui, on apprend qu'une délégation du Niger pourrait être bientôt reçue au Bénin par le président Talon. Le juriste Théodore Holo a été ministre béninois des Affaires étrangères. Il a présidé aussi la Cour constitutionnelle de Cotonou. En ligne du Bénin, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Comment expliquez-vous que le Niger ait accepté de rouvrir sa frontière avec le Nigeria et pas avec le Bénin ?
Théodore Holo : Il y a de très bonnes relations entre les populations de part et d'autre des frontières au nord du Nigeria et au sud du Niger. Des anciens présidents du Nigeria sont allés aussi en médiation parce qu’ils ont dissuadé le président Bola Tinubu de mettre en œuvre la décision d'intervenir militairement au Niger. Cela a amené les dirigeants du Niger à penser que le Nigeria n'était pas leur ennemi et ne pouvait pas s'opposer aux Nigériens. Mais le Bénin est le maillon faible de la chaîne. Et il y a une sanction directe qui est le fait que le port de Cotonou rapporte également au Bénin beaucoup de ressources, à peu près 20 à 30% de ses ressources, grâce au transit des produits à destination du Niger. Je crois que nous sommes plus faibles que le Nigeria et on a voulu nous tirer davantage les oreilles. C'est comme ça qu'il faudrait le comprendre parce qu’il n’y a pas de raison, une fois que le Bénin a décidé d'ouvrir les frontières, que le Niger n'en fasse pas autant. Le Niger a évoqué des problèmes de sécurité, de présence de bases militaires qui constitueraient une menace pour la sécurité des nouveaux dirigeants de ce pays-frère.
Oui, pour justifier cette frontière toujours fermée avec le Bénin, le Premier ministre du Niger a accusé le Bénin d'abriter « des bases militaires où l'on entraîne des terroristes qui doivent venir déstabiliser le Niger » …
Je crois que cet argument, à mon avis, n'est pas fondé. En tout cas, je n'ai pas d’éléments concrets pour soutenir le point de vue du Premier ministre du Niger. C'est peut-être un argument pour justifier le maintien de la fermeture des frontières.
Alors, vu la frontière fermée entre le Niger et le Bénin, une partie du trafic de marchandises en provenance ou à destination du Niger ne passe plus par le Bénin, mais par le Togo. Est-ce que, dès le mois d'août dernier, ce pays, le Togo, n'a pas adopté une attitude différente des autres pays de la Cédéao à l'égard du régime putschiste du Niger ?
Le Togo n'a pas la même adhésion aux valeurs de la Cédéao. Je voudrais rappeler que le Togo fait partie des pays qui refusent la limitation du nombre de mandats des présidents de la République, souhaité par un projet de protocole au niveau de la Cédéao. [NDLR : depuis la révision constitutionnelle de 2019, ce n’est plus le cas]. Je voudrais rappeler que la Cédéao, en son temps, en 2005, avait également essayé de s'opposer à l'arrivée au pouvoir du président Faure Gnassingbé, ministre des Travaux publics, à la tête de l'État, alors qu'il était prévu dans la Constitution que ce soit le président de l'Assemblée nationale qui doive lui succéder.
Fambaré Natchaba…
Natchaba, qui était président de l'Assemblée nationale. Donc il y a cette frustration, certainement, qui explique cette attitude de complaisance vis-à-vis du Niger de la part du Togo.
Est-ce que, derrière ce bras de fer actuel entre le Bénin et le Niger, il n'y a pas un autre bras de fer plus ancien historiquement entre le Bénin et le Togo ?
Vous savez quenous avons toujours des difficultés avec le Togo, puisque vous savez qu’une ancienne ministre de la Justice, garde des sceaux du Bénin, Reckya Madougou, qui fut conseiller spécial du président Faure, est actuellement en détention pour avoir voulu être candidate à l'élection présidentielle.
Au Bénin…
Au Bénin, où elle a été condamnée pour terrorisme par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme. Et les interventions des présidents togolais, sénégalais, même ivoirien n'y ont rien fait. Il y a peut-être également cette frustration qui peut justifier ce coup que joue le Togo au Bénin, certainement.
La semaine dernière, deux anciens présidents béninois, Nicéphore Soglo et Boni Yayi, ont été reçus à Niamey par le général Tiani, le numéro un du régime militaire nigérien. Cela est-il de bon augure à votre avis ?
Qu'il ait accepté de recevoir d’anciens présidents de la République est déjà de bon augure. Que les anciens présidents de la République, à la différence de ce qu’ont fait les anciens présidents du Nigeria, n’aient pas exigé le retour au pouvoir de Bazoum, cela permet à mon avis de discuter, d'écouter les arguments des uns et des autres et de voir les concessions nécessaires qu'il est possible de faire pour retrouver la quiétude entre les deux États, puisque nous sommes condamnés à vivre ensemble. Et je crois que les anciens présidents Boni Yayi et Nicéphore Soglo ont rendu compte au président Talon des résultats de leur mission, et je crois savoir qu’il y aura une arrivée certainement d'une délégation du Niger, pour qu’au moins les voies de la négociation soient ouvertes et que les concessions nécessaires puissent être faites afin que les choses redeviennent normales.
En RDC, la ville de Kanyabayonga, considérée comme un verrou stratégique contrôlant l’accès au grand nord dans l’est du pays, notamment à Butembo, la plus grande ville du Nord-Kivu dans la région, ou encore à Beni, dans l’Ituri, est tombée aux mains du M23 soutenu par le Rwanda, samedi 29 juin, la veille de la commémoration du 64e anniversaire de l’indépendance de la RDC. Quelles conséquences, de quelle marge de manœuvre dispose le président congolais ? Pierre Boisselet coordonne les recherches sur la violence au Congo pour l'Institut Ebuteli, basé à Kinshasa et partenaire du Groupe d'études sur le Congo, de l'université de New York, répond aux questions de Esdras Ndikumana.
RFI : Pierre Boisselet, est-ce qu’on peut parler d’un coup dur politique et stratégique pour le président de la RDC, Félix Tshisekedi, à la veille de la commémoration de l’indépendance du pays ?
Pierre Boisselet : Je relativiserai peut-être un tout petit peu l'importance stratégique de Kanyabayonga. C'est vrai que c'est un nœud de communication, mais en fait ces routes-là étaient déjà très largement contrôlées par le M23. Donc, en soi, la chute de Kanyabayonga n'a pas forcément un impact très important sur la capacité à communiquer entre Goma et les villes du Grand Nord que vous avez cité.
Butembo et Beni... Et sur le plan politique, qu’en est-il ?
C'est vrai que ça a une importance politique et symbolique très grande, notamment parce que, en fait, ça faisait plusieurs semaines que les Forces armées de la RDC (FARDC) et les groupes armés qui leur sont alliés, dits « Wazalendo », essayaient d'empêcher en fait le M23 de la prendre, et c'est vrai que cette ville, c'était un peu le verrou qui empêchait le M23 de pénétrer sur le territoire de Lubero. Et ça, c'est important, entre autres raisons, parce que le M23 précédemment, et notamment dans la crise de 2012, 2013, n'avait jamais pénétré dans ce territoire.
À ce propos justement, la chute de Kanyabayonga, « c'est comme une digue qui lâche », selon les mots d'un analyste congolais, qui a parlé d'une série de villes qui sont tombées comme un château de cartes dans la foulée. Et c'est aussi votre impression ?
Oui, il y a plusieurs localités qui sont tombées très vite après. On peut citer notamment Kayna et Kirumba. Effectivement, la progression du M23 après la chute de Kanyabayonga a été très rapide.
Alors, les FARDC sont accusées par une partie de la population d'avoir fui sans combattre et notamment à Kirumba justement, la plus grande agglomération de la région. Comment peut-on l'expliquer ?
Alors, effectivement, on a des informations qui nous viennent du front aussi, qui vont dans ce sens. C'est dû aux faiblesses des FARDC, qu’il y a un manque d’encadrement, de gouvernance, d'équipements et d'organisation assez largement, et ce sont des choses qu'on avait déjà vues par le passé dans cette crise du M23. Il faut peut-être ajouter aussi, pour être juste, que dans cette crise, les FARDC font non seulement face au M23, mais aussi à l'armée rwandaise et dont on sait qu'elle est extrêmement bien organisée et extrêmement bien équipée. Les experts de l'ONU affirment que l'armée rwandaise est aussi nombreuse, sinon plus, que les troupes du M23 en RDC actuellement.
Le nouveau développement militaire survient après des mois d'accalmie dans la région. Vous l'avez évoqué à propos de renforts rwandais, de soldats rwandais qui se trouvent dans le Nord-Kivu. C'est ce qui explique ce qui se passe aujourd'hui ?
Ces renforts, dont les experts ont parlé, datent d'il y a plusieurs mois, vraisemblablement. Donc, cette explication seule n'explique pas forcément pourquoi il y a eu cette percée au niveau de Kanyabayonga. Mais ce qui me frappe, c'est que d'une part, on l'a dit, c'est arrivé à la veille de la fête nationale congolaise. Et je note aussi que c'est arrivé quelques jours après l'annonce du Médiateur de cette crise, le président angolais Lourenço, qui avait annoncé que les présidents congolais Tshisekedi et rwandais Kagame devaient se rencontrer prochainement. La Première ministre de la RDC, Judith Suminwa, a tout de suite dit qu'il n'était pas question de négocier avec les agresseurs. Voilà, on peut se poser la question s'il ne s'agit pas de renforcer encore la pression au niveau militaire pour contraindre le gouvernement congolais à négocier.
La Première ministre, Judith Suminwa, a réaffirmé le refus de la RDC de négocier avec le Rwanda. La montée en puissance promise par le gouvernement n'a pas donné de fruits jusqu’ici. Est-ce qu’on peut parler d’une véritable impasse ?
D’un côté, le M23 et le Rwanda semblent compter sur leur supériorité militaire et jugent qu’ils sont en capacité de contraindre le gouvernement congolais à des concessions. Et de l'autre, le gouvernement congolais se veut intransigeant, ce qui d'ailleurs correspond à la volonté de nombreux Congolais. Et donc, ça explique que ces négociations soient sans cesse repoussées et que dans l'intervalle, le conflit continue.
Félix Tshisekedi a annoncé lors de son discours à la Nation qu'il a donnée des instructions claires et fermes pour la sauvegarde de l'intégrité territoriale du pays. Quelle est sa marge de manœuvre réellement ?
On ne sait pas vraiment quelles sont ses instructions, donc c'est assez difficile de les commenter. Mais, effectivement, on a le sentiment que sa marge de manœuvre est assez réduite. En fait, le gouvernement congolais a joué beaucoup de cartes jusqu'à présent. Il a considérablement augmenté le budget de sa défense, il a recruté des sociétés militaires privées, il a décidé de s'appuyer sur les groupes armés locaux « Wazalendo ». Il a aussi sollicité l'intervention de pays de la région... Tout ceci a déjà eu lieu d'une certaine manière, sans qu'on voie d'avancées décisives jusqu'à maintenant au profit de l'armée congolaise. Et donc c'est assez difficile de voir quelles sont les cartes qui lui restent encore à jouer aujourd'hui.
Le Rassemblement national est arrivé en tête des législatives anticipées en France. Marc Ona Essangui est une figure de la société civile gabonaise, également troisième vice-président du Sénat gabonais. Il se définit comme un grand observateur de la vie politique française. C'est donc avec intérêt qu'il a suivi le scrutin. Pour l'intellectuel gabonais, Jordan Bardella et le Rassemblement national ne pourront pas appliquer leur programme sur l'immigration : « Ce sont des discours populistes pour se faire élire ». Marc Ona Essangui est le Grand invité Afrique de RFI, il répond aux questions de Kaourou Magassa.
RFI : Marc Ona Essangui, les résultats des élections législatives françaises donnent au niveau national la victoire du Rassemblement national. Ce parti d'extrême droite vise et est toujours en lice pour avoir une majorité absolue à l'Assemblée dans une semaine. Comment réagissez-vous ?
Marc Ona Essangui : Les Français ont exprimé leur volonté de voir la France changer. C'est l'expression du peuple et c'est une expression souveraine. Je pense qu'on doit respecter cette expression. Si le Rassemblement national est aujourd’hui en tête des suffrages, cela voudrait tout simplement dire que les Français estiment que le Rassemblement national doit diriger la France.
Et est-ce qu'il y a des craintes d'une victoire du Rassemblement national pour les Africains ?
Je pense qu'il y a beaucoup de fantasmes sur cette histoire pour les Africains. La France appartient aux Français, ce sont les Français qui s'expriment. Maintenant, imaginons que Jordan Bardella soit Premier ministre, entre le discours politique et la réalité du pouvoir, je pense qu'il y a une différence à faire. Moi, Africain, je ne pense pas que nous soyons inquiets. Si on est inquiet en Afrique, est-ce que cela voudrait dire que les Français aussi devraient être inquiets quand ils sont ici ?
Mais il y a eu malgré tout beaucoup de commentaires sur l'élection française sur le continent africain. Le programme du Rassemblement national vise à restreindre la migration dans le pays. Au vu des résultats du 30 juin et l'arrivée probable au pouvoir de l'extrême droite, n'y a-t-il pas des risques quand même pour les Africains ou pour les afro-descendants qui vivent en France ?
Alors si vous suivez les campagnes électorales dans les différents pays en Afrique, le discours qui est porté sur l’immigration est un discours qu’on retrouve dans tous les peuples, c’est le populisme. Alors face à ce populisme, quelle est la réalité ? Les hommes politiques qui discourent ne sont pas toujours ceux qui mettent leurs discours en pratique. Je suis sûr qu'aujourd'hui, Bardella, à la tête du gouvernement français, ne pourra jamais appliquer ce qu'il a prononcé comme discours. Ce sont les discours populistes pour se faire élire.
Mais selon vous, que va changer la reconfiguration politique en France qui s'annonce ? Quel impact cela pourrait-il avoir pour le continent africain sur le plan économique et politique ?
Je pense que ce sont les relations de coopération entre la France et les pays africains qui vont s'imposer. Je suis gabonais, ce qui m'intéresse c'est la relation entre la France et le Gabon. Chaque pays définit la politique de coopération avec tous les partenaires internationaux. C'est valable pour la France, c'est valable pour la Chine, pour la Russie, pour les États-Unis. Je ne pense pas que nous soyons esclaves d'une certaine vision entre la France et l'Afrique, non, chaque pays va définir sa politique.
Avec la perte probable de sa majorité, une cohabitation, est-ce selon vous la fin de la politique africaine d’Emmanuel Macron ? Emmanuel Macron, qui promettait d’ailleurs la rupture d’avec ses prédécesseurs, a-t-il selon vous réussi son pari ?
C'est le même discours que François Hollande avait tenu, le même discours que Jacques Chirac avait tenu, mais on a vu exactement ce qui s'est passé. Je pense qu'il faudrait tout simplement que la vision de la France sur beaucoup de pays africains, il faudrait changer cette vision : la vision qui consiste à venir exploiter nos ressources tout simplement, sans pour autant assurer ce transfert de technologie. Il faudrait absolument que cette vision change. Il faudrait aussi que les Africains sachent que 60 ans plus tard, si nous ne sommes pas capables de mettre les moyens de créer des structures, des multinationales pour exploiter nous-mêmes nos ressources, et les mettre à la disposition de ceux qui en ont besoin, nous serons toujours dans cette situation.
Vous avez des espoirs de changement des relations entre la France et les pays africains ?
Tout dépend du rapport de force que les Africains vont mettre sur la balance, pas dans le populisme, mais dans les faits. Les Africains doivent prendre leurs responsabilités pour se débarrasser des facteurs de sous-développement. C'est ce débat qu'on doit avoir, pas le débat de bouc émissaire où d'accusation de tel ou tel qui voudrait appauvrir l'Afrique. Et ce qui est contradictoire dans le discours de certains Africains, c'est de penser que voilà, on va chasser la France, on va chasser le colon, et puis on va se jeter dans les bras de la Russie, de la Chine et autres. Mais on ne peut pas être aussi incohérent. Si nous voulons nous débarrasser de tout ce qui, pour beaucoup, est à l’origine de notre sous-développement, et bien il faut tenir un discours qui engage les Africains pour se développer. Parce que nous avons tout : nous avons la ressource naturelle, nous avons la ressource humaine, nous avons tout.
Samuel Eto'o est-il impliqué dans l’organisation de matchs truqués au Cameroun ? L’accusation est grave, car il risque d’être suspendu à vie de toute activité liée au football. Ce mardi et ce mercredi au Caire, en Égypte, le président de la Fécafoot, la Fédération camerounaise de football, a plaidé non coupable devant le jury disciplinaire de la CAF, la Confédération africaine de football. Mais avec quels arguments s’est-il défendu ? Et pense-t-il être la victime d’un complot politique ? Maître Florian Mbayen, qui est un avocat camerounais du barreau de Paris, était aux côtés de Samuel Eto’o cette semaine au siège de la CAF. Ce matin, il témoigne sur RFI au micro de Christophe Boisbouvier.
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Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce…
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