Le grand invité Afrique

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By RFI
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Le grand invité Afrique episodes

  • Vers une extradition de Claude Pivi en Guinée? «J'ai confiance en les autorités libériennes», répond le chef du CNT

    Il était le fugitif le plus recherché de Guinée. Après plusieurs mois de cavale, le colonel Claude Pivi a été arrêté au Liberia. Selon une source, des négociations seraient déjà en cours entre les autorités guinéennes et libériennes concernant son éventuelle extradition, souhaitée par Conakry. Sur le sujet, le président du Conseil national de la transition, le médecin Dansa Kourouma se dit confiant au micro de Christophe Boisbouvier. Il s'exprime aussi sur le régime militaire du général Mamadi Doumbouya qui s'apprête à faire adopter une nouvelle Constitution par référendum, le fait qu'aucune date ne soit encore fixée pour ce scrutin et que personne ne sache si le général Doumbouya sera candidat ou non à la présidentielle qui suivra.

    RFI : On a appris hier l'arrestation du colonel Claude Pivi qui était en cavale depuis 10 mois, est-ce qu'il préparait un coup ?

    Dansa Kourouma : D’après les informations, la Guinée courait des risques sérieux d'insécurité le long de sa frontière avec le Liberia. Ces informations nous ont été rapportées par l'intermédiaire de nos amis qui vivent au Liberia.

    Qu'est-ce que va devenir le colonel Pivi, maintenant qu'il est prisonnier au Liberia ?

    C'est le mettre, tout simplement, à la disposition de la justice guinéenne, pour qu'il puisse purger sa peine.

    Mais êtes-vous certain que les autorités du Libéria vont accepter de l'extrader ?

    Le Libéria est un État de droit et j'ai confiance aux autorités libériennes.

    Dansa Kourouma, le Conseil national de la transition que vous présidez vient de présenter l'avant-projet de la future Constitution. Quelles sont les principales nouveautés ?

    La première innovation, c'est l'affirmation de l'identité guinéenne, notamment l'enseignement des langues nationales et la traduction des actes officiels de l'État dans les langues nationales, pour plus de compréhension de la loi. L'autre innovation qui est extrêmement importante, nous avons souscrit, cette fois-ci, à un Parlement bicaméral. La Guinée, depuis l'indépendance, a connu un Parlement monocaméral, une seule chambre.

    Une Assemblée nationale ?

    Une Assemblée nationale.  Aujourd'hui, l'avant-projet propose au peuple de Guinée, à sa demande d'ailleurs, un Sénat qui est composé de personnalités élues par les membres des conseils régionaux et les membres des conseils locaux. C'est à dire l'inclusion de la diversité ethnique dans la conduite de l'action politique. C'est pourquoi le Sénat devient le garant de la participation équitable des régions dans la conduite de l'action publique.

    Docteur Dansa Kourouma, dans la Charte de transition qui régit le pays depuis le coup d'État de septembre 2021, il est écrit, article 46, que le président de cette transition ne peut pas faire acte de candidature aux élections nationales qui marqueront la fin de la transition. Pourquoi cet article ne figure-t-il pas dans votre avant-projet ?

    La charte de la transition était un acte transitoire, la Constitution est une loi suprême ou une loi fondamentale qui va régir la vie politique, sociale, économique de la Guinée, les 30 années ou les 50 années à venir. Aucune constitution n'a mentionné des catégories de personnes qui ne peuvent faire acte de candidature à une élection. C'est pourquoi, pour respecter le caractère général, le caractère impersonnel et intemporel de la Constitution, nous n'avons pas voulu rentrer dans ces détails.

    Alors l'article 46 de la Charte de transition sur la non-candidature des militaires du CNRD, c'est un article intangible. Du coup, l'opposition dit que cet article n'est pas de nature à individualiser la Constitution et qu'il peut au contraire, s'il est introduit dans l'avant-projet, rendre effectif le respect des dispositions proclamées intangibles dans la Charte de transition ?

    Le caractère général, le caractère impersonnel… Une constitution est une norme juridique suprême. Nous ne pouvons pas inventer un précédent en matière d'écriture des normes constitutionnelles.

    Pour l'opposant Cellou Dalein Diallo, il ne fait plus aucun doute que le général Doumbouya va être candidat. Est-ce que, de fait, l'absence de cet article 46 de la Charte dans votre avant-projet, ça ne préfigure pas une candidature à venir du chef de la transition ?

    Jusqu' à preuve du contraire, nous n'avons vu aucun acte de la part du général par rapport à : pour ou contre sa candidature.

    En tout cas, rien ne s'oppose à ce qu'il soit candidat désormais ?

    En règle générale, une constitution n'établit pas une liste de personnes qui peuvent être candidates ou pas.

    À plusieurs reprises, les militaires du CNRD se sont engagés à ce que la transition prenne fin le 31 décembre prochain. Mais ce référendum constitutionnel aura-t-il lieu avant le 31 décembre ?

    En tout cas, toutes les conditions sont réunies pour que le référendum soit possible d'ici le 31 décembre.

    Le 9 juillet dernier, les deux grandes figures de la société civile et du FNDC, Messieurs Foniké Mengué et Mamadou Billo Bah, ont été enlevées à Conakry par des militaires. Est-ce que vous avez de leurs nouvelles ?

    Je ne peux pas vous donner de nouvelles ou d’informations officielles sur eux, mais ce qui est important et ce que je peux dire avec certitude, c’est que les autorités judiciaires sont vent debout pour pouvoir trouver des indices sur ces deux compatriotes. Et le procureur général auprès du Parquet de Conakry a déjà fait un communiqué là-dessus et a instruit des officiers de police judiciaire à enquêter pour trouver les traces et les indices de nos deux compatriotes. Ils ne sont pas deux, il y a d'autres compatriotes qui sont dans la même situation.

    Leurs familles n'ont aucun accès à eux, personne ne peut les voir, personne ne sait où ils sont. Est ce qu'on n'est pas dans la plus grande illégalité ?

    Écoutez, nous souhaitons que nos deux compatriotes rentrent à la maison, sains et saufs.

     

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    11 min
  • Mali: «Le Jnim a démontré avoir la capacité de frapper Bamako en plein cœur»

    Le Jnim a revendiqué l'attaque contre Bamako, son école de gendarmerie et l'aéroport. Pourquoi cette cible ? Quelles conséquences pour le régime militaire du colonel Assimi Goïta ? Arthur Banga est enseignant-chercheur et spécialiste des questions de défense à l'université Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

     

    RFI : Arthur Banga, est-ce que vous êtes surpris par cette attaque revendiquée par le JNIM, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans ?

    Arthur Banga : Pas vraiment, parce qu'on savait, plus ou moins, que les groupes terroristes commençaient à reprendre du poil de la bête au Mali, généralement dans le nord et dans le centre. Mais la surprise, c'est que cette attaque touche Bamako aujourd'hui. C'est un peu cela, la grosse surprise du moment. On s'attendait à des combats, comme on en a vu la semaine passée, dans le nord et dans le centre du Mali. On ne s’attendait quand même pas à ce que Bamako – et principalement des cibles militaires, même pas des cibles civiles – soient prises d'assaut, hier matin.

    Les jihadistes s'en sont pris notamment à la base 101, située dans la zone aéroportuaire de Bamako. Savez-vous pourquoi cette cible ?

    Sans doute, pour essayer de ralentir les activités de l'armée de l'air malienne, parce que l'on voit que la supériorité des Forces armées maliennes (FAMA) et de leurs alliés est d'abord aérienne. Cibler l'armée de l'air malienne, c'est quelque chose d'assez bien réfléchi du point de vue opérationnel et du point de vue psychologique.

    Est-ce que les drones ont donné une supériorité militaire aux FAMA ces dernières années ?

    Oui, ça leur a permis de pouvoir mener des opérations et de pouvoir prendre la supériorité dans l'air. Donc c'est important pour les groupes terroristes de pouvoir ralentir un peu ce facteur qui permet à l'armée malienne d'avoir une supériorité opérationnelle.

    Est-ce que vous savez si des drones ou des rampes de lancement de drones ont été détruits pendant cette attaque ?

    Pour l'instant, c'est trop tôt pour le dire, mais je pense que, dans les jours à venir, on saura exactement les dégâts qui ont été causés. Même si le Jnim, dans son communiqué, insiste sur le fait d'avoir atteint la capacité opérationnelle de l'armée malienne. On peut donc dire que qu’il pense avoir atteint des drones ou des avions, ou avoir au moins endommagé la piste pour ralentir les capacités de projection de l’armée malienne.

    Cela dit, le chef d'état-major général des armées maliennes, le général Diarra, affirme que les terroristes infiltrés ont été neutralisés.

    Je pense que, dans ce genre d'opération, ce sont des kamikazes. Je pense que les terroristes qui ont été lancés à l'assaut de l'armée malienne savaient très bien que leur mort était certaine. De ce point de vue, l’armée malienne a réussi à les neutraliser. En termes opérationnels, c'est bien comme réponse, mais je pense que, dans le calcul du Jnim, les jihadistes n'ont pas mené cette attaque pour occuper l'école de gendarmerie ou la base de l'armée de l'air. Ils ont mené cette attaque pour pouvoir montrer qu'ils peuvent et qu'ils ont la capacité, aujourd'hui, de frapper au cœur de Bamako. De ce point de vue-là, oui, c'est une réussite pour eux, même s'il faut dire bravo à l'armée malienne qui a pu réagir à temps et neutraliser les jihadistes de la journée d'hier.

    Sur cette base 101, située dans la zone aéroportuaire de Bamako, il y aurait aussi des supplétifs russes du groupe Wagner. Est-ce que vous confirmez ?

    J'ai envie de dire qu'aujourd'hui, toute opération de l'armée malienne est faite – et c'est totalement assumé – avec ses partenaires russes, donc il faut s'attendre à leur présence dans ce secteur. C'est normal aujourd'hui. Je pense que les partenaires russes de l'armée malienne sont aussi une cible pour tous les adversaires potentiels de l'armée malienne.

    Alors certains observateurs font le rapprochement avec, il y a deux ans, l'attaque jihadiste contre le camp militaire de Kati, à 15 km au nord de Bamako.

    Oui, c’est le même objectif, à peu près. Quand il s'agit de toucher des bases militaires ou des centres militaires à Bamako, le message est très clair : il s'agit de montrer que le Jnim a la capacité d'agir sur Bamako. Et cela montre que les jihadistes savent coordonner des opérations depuis leurs bases, sans doute du nord ou du centre, qu'ils ont encore des cellules dormantes dans Bamako, qui savent faire peur à la fois à la population et aux FAMA. Mais on voit bien qu'hier, ça a été beaucoup plus coordonné, parce qu'il y a eu à la fois plusieurs sites qui ont été ciblés, contrairement à ce qui s'était passé il y a deux ans. Et là, je pense qu'on est dans une opération qui était bien plus importante.

    D'un point de vue politique, est-ce que cette opération jihadiste peut renforcer le prestige et la popularité du colonel Assimi Goïta auprès de la population ou va, au contraire, le fragiliser ?

    Il y a deux choses. D'abord, naturellement, dans ce genre de situation, le premier réflexe, c'est d'être patriote. Le premier réflexe, c'est d'avoir de la compassion pour ces Forces armées maliennes qui se battent au quotidien et donc, naturellement, le colonel Goïta peut en tirer profit. Mais, de l'autre côté, il faut faire attention pour lui-même, parce qu'il s'était engagé à ramener la sécurité et, aujourd'hui, cela va remettre en question sa stratégie pour ramener la sécurité au Mali. Et sans doute, les opposants, notamment les opposants en exil, ne manqueront pas de rappeler que, finalement, après près de quatre ans, la junte militaire n'arrive pas, elle aussi, à répondre aux questions sécuritaires, en dépit du changement de partenaire, en dépit de tout ce qui est annoncé. De ce point de vue-là, ça peut poser un problème.

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    6 min
  • Inondations au Nigeria: «Si l'eau compromet les récoltes, on craint une saison encore plus difficile que prévue»

    Près de 40 morts, 400 000 personnes déplacées. Dans le nord du Nigeria, à Maiduguri, la crise humanitaire reste majeure. Il y a 7 jours, le barrage d’Alau situé à 20 kilomètres de la capitale de l’État de Borno cédait suite à des pluies diluviennes. Une catastrophe qui s’ajoute à la crise alimentaire et sécuritaire qui frappe tout le nord du Nigeria. Situation de crise donc que tente de juguler les autorités locales avec l’appui des Nations unies. Notre grand invité Afrique ce mardi est Mohammed Malick Fall, il est sous-secrétaire général de l’ONU, coordonnateur résident au Nigéria, en charge notamment de la réponse humanitaire.

     

    RFI : Mohammed Malick Fall, une semaine après la rupture du barrage d’Alau, est ce que la situation humanitaire est aujourd'hui stabilisée ?

    Mohammed Malick Fall : On ne peut pas encore parler de stabilisation. J'étais à Maiduguri avant hier et j'ai pu voir que non seulement le nombre de personnes affectées est en train d'augmenter on parle de 400000, mais le nombre de personnes déplacées aussi en train d'augmenter. On a dépassé les 100000 déplacées. Les conditions sont horribles, une forte congestion, quelquefois des conditions d'assainissement et d'hygiène qui sont extrêmement limitées. Le manque de nourriture, des enfants qui sont malades.  N'oublions pas que tout ça se passe sur un terrain qui était déjà très fragile, l'État de Borno est l'épicentre de la crise de Boko Haram depuis 2009. Et c'est dans ce contexte-là, que cette inondation vient à la limite nous faire reculer par rapport au travail qui était en train d'être entrepris pour résoudre la question des déplacés sur la durée.

    Vous venez de le dire, vous étiez à Maiduguri samedi. Concrètement, à quoi ressemble la capitale de l’État de Borno ?

    J'ai vu à une ville effectivement coupée en deux, une partie de la ville occupée par l'eau. Il y a des parties de la ville, qui ne sont toujours pas accessibles, il y a même des populations auxquelles on ne peut pas avoir accès, pour les faire sortir de leurs résidences où elles se trouvent en ce moment. Les efforts continuent de ce point de vue-là, mais on n'a pas une certitude que toutes les personnes ont pu être évacuées des lieux qui sont affectés par l'inondation.

    Six jours après, il y a encore de l'eau dans la ville ?

    Il y a encore beaucoup d'eau dans la ville. Et je crois que cette eau-là, va rester encore longtemps.

    Cette catastrophe survient aussi en pleine crise alimentaire, notamment en pleine période de soudure ?

    Non seulement c'est une période de soudure, mais c'est aussi dans un contexte où, à cause des réformes économiques entreprises par la nouvelle administration, on a observé et on observe depuis plusieurs mois une inflation galopante, surtout une inflation sur les denrées alimentaires. On parle même de 40% d'inflation sur une année, en plus du fait maintenant qu'on est dans la période de soudure. La grosse crainte que j'ai et que j'observe, c'est aussi quel impact cette inondation va avoir sur les récoltes. Parce que si les gens sont empêchés de se livrer à des travaux champêtres, si l'eau compromet la récolte, on risque de se retrouver donc avec une saison encore plus difficile que prévu.  Alors que tous nos espoirs, c'était qu'il y ait une bonne saison et une bonne récolte pour avoir plus de disponibilité de produits alimentaires sur le marché.

    Vous lancez déjà un appel à la vigilance et justement à anticiper les mois à venir ?

    Je dois avouer que, en ce moment, les inondations affectent énormément d'États dans le Nord-est et Nord-ouest du Nigeria, dont la principale activité est l'agriculture. Donc c'est une alerte aussi, non seulement pour se mobiliser et sauver la vie des populations qui sont directement affectées. Faire une course contre la montre pour éviter les épidémies, je pense surtout au cholera, parce que l’on sait très bien aussi que, l'accès à l'eau potable, les limites d'accès à l'eau potable peuvent conduire à ces épidémies-là. Mais au-delà des besoins immédiats et au-delà des interventions immédiates pour sauver des vies ou réduire la vulnérabilité des personnes affectées, la question qu'il faut garder en perspective, c'est dans les semaines, dans les mois à venir. Si les récoltes sont compromises, qu'est-ce que cela va avoir comme conséquence sur la détérioration de l'accès à l'alimentation, de l'accès à des produits dont les gens ont besoin pour leur survie quotidienne ?

    On entend une réelle inquiétude ?

    Je suis très inquiet effectivement, parce que c'est une crise qui vient se superposer à d'autres crises et donc dans ces conditions-là, avoir une détérioration comme on est en train de le voir peuvent avoir des conséquences beaucoup plus graves qu'on ne le perçoit aujourd'hui.

    Derna en Libye il y a un an, Arbat au Soudan fin août, le barrage de Maiduguri la semaine passée, les catastrophes sur les barrages se multiplient. Comment prévenir ces accidents majeurs ?

    Tout ne se résume pas au changement climatique. Je crois aussi que la préparation des États à ce genre de catastrophe est quelque chose qu'il faut renforcer. Notamment, la surveillance et la maintenance de ces infrastructures comme les barrages, les ponts. Nous, les Nations –Unies, en tout cas, les leçons qu'on tire, c'est que, il va falloir renforcer, accélérer sur ce plan-là, éduquer les populations, s'assurer que les populations ne s'installent pas dans les zones qui sont très propices à ce genre de catastrophe. Et aussi mettre en place des systèmes d'alerte précoces qui permettent d'évacuer les populations et de les alerter avant que les catastrophes n’atteignent un certain niveau.

     

    Nigeria: la ville de Maiduguri sous les eaux après la rupture d'un barrage

    5 min
  • Olivier Vallée: «Le Mali est le pays le plus exposé à des rétorsions d'un pays de la Cédéao»

    En Afrique de l’Ouest, le Mali, le Burkina Faso et le Niger célèbrent, ce lundi 16 septembre 2024, le premier anniversaire de l’AES, l’Alliance des États du Sahel, ce regroupement anti-Cédéao qui avait, au début, des objectifs essentiellement militaires, et qui nourrit aujourd’hui de grandes ambitions politiques, économiques et monétaires. Mais est-ce que tous les ponts sont coupés avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) ? Ce n’est pas si sûr ! L’économiste français Olivier Vallée a été conseiller technique au Sahel, notamment au Niger, où il a gardé de précieux contacts. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : En se coupant des autres pays d'Afrique de l'Ouest et de la zone de libre-échange qu'est la Cédéao, est-ce que ces trois pays ne risquent pas de rencontrer des difficultés dans leurs importations et leurs exportations ?

    Olivier Vallée : Non, je ne pense pas, parce que quand on regarde les chiffres, le Bénin, la Guinée – tous les pays portuaires par lesquels s'acheminent des marchandises vers les pays de l'AES – ne sont pas des gros fournisseurs des États de l'AES. Et ces États de l'AES exportent massivement en dehors des pays de la Cédéao et même en dehors, aujourd'hui, des pays de l'Union européenne.

    Cette année 2024, le Niger espérait exporter près de 100 000 barils jour. Mais à la suite de la crise avec le Bénin, le Niger ne vend plus une goutte de pétrole. Est-ce que les pays de l'AES ne vont pas être obligés, quand même, de trouver des compromis avec leurs voisins ?

    Je ne sais pas si le compromis avec le Bénin est à l'ordre du jour, mais on ne peut pas dire que le Niger ne vend plus de pétrole. Il vend du pétrole raffiné parce qu'il y a une raffinerie à Zinder. Il vend du pétrole raffiné avec une quantité maintenant qui est en augmentation au Nigeria, au Tchad et au Mali. Donc il a un marché régional conséquent, il a un marché national, ce qui a permis d'ailleurs au Niger de baisser les prix à la pompe, en particulier du diesel et du pétrole lampant. Donc, le Niger ne souffre pas trop, pour l'instant, de la baisse de ses exportations de son pétrole brut cette fois-ci, parce qu'il le transforme. Pour ce qui est de l'avenir proche, le Niger explore d'autres voies d'évacuation de son pétrole que Cotonou et je pense que ça a été l'objet des discussions lors de la visite du Premier ministre du Niger à Pékin, lors du sommet Chine-Afrique, qui serait éventuellement de faire partir une partie du pétrole vers le Tchad et ensuite de le faire redescendre vers Kribi [au Cameroun, NDLR] et de se greffer sur un pipeline qui irait vers le Maghreb et qui évacuerait le pétrole nigérian et le pétrole nigérien.

    Donc, lors du sommet de Pékin, le Premier ministre nigérien Lamine Zeine a parlé avec plusieurs de ses voisins de « pipeline alternatif », si j'ose dire ?

    Oui, tout à fait, et en particulier avec le partenaire chinois.

    Qui serait d'accord pour renoncer à l'utilisation du pipeline déjà construit entre le Niger et le Bénin ?

    Je pense que ce pipeline, il est pour l'instant hors de question pour les autorités nigériennes, par rapport à l'attitude du président béninois Patrice Talon, aux menaces en tout cas qu'ils estiment peser sur la sécurité du Niger, de l'utiliser.

    « Avec la Cédéao, on va se parler et identifier des moyens de coexistence », a déclaré le ministre malien des Affaires étrangères. C'était en juillet dernier, lors d'un colloque à Bruxelles. Est-ce que l'AES et la Cédéao commencent à se reparler ?

    Ce n'est pas par hasard que c'est Monsieur Diop, le ministre malien, qui se préoccupe d'une coexistence plus harmonieuse avec la Cédéao, parce que c'est le Mali qui est le pays le plus exposé à des rétorsions d'un pays de la Cédéao. Là, en l'occurrence, c'est la Côte d'Ivoire qui vient de rétablir – comme elle le fait d'ailleurs périodiquement – des cartes de séjour payantes avec des tarifs élevés. Et donc la diaspora malienne, qui est très importante, ne roule pas, n'est pas favorable aux orientations de son gouvernement au sein de l'AES. Donc il est évident que, par le biais de rapprochement avec la Cédéao, le ministre Diop parle pour tous les citoyens de l'AES qui se trouvent dans des pays côtiers de façon à ce qu'ils ne se trouvent pas en butte à des conditions trop détériorées. Parce que, bien entendu, ça a énormément d'impact sur la popularité des deux comités militaires qui dirigent le Mali et le Burkina Faso.

    Donc via les diasporas malienne et burkinabè en Côte d'Ivoire, Abidjan a des moyens de pression sur Bamako et Ouagadougou ?

    Ce n'est pas directement un moyen de pression, mais la Cédéao, d'une façon bien molle il est vrai, permettait un arbitrage ou un recours. Et c'est peut-être cette espèce de demi arrangement que le ministre Diop sollicite pour les diasporas burkinabè et malienne.

    18 min
  • Une histoire de l'Afrique par Karen Adédiran Nganda: «J’ai écrit cet ouvrage pour l’enfant que j’ai été»

    Avec notre invitée ce samedi matin, nous allons parler d’un livre ludique et instructif sur l’histoire de l’Afrique et de ses héros. Les Icônes de Kimia – c’est le titre de cette série de livres – raconte aux plus jeunes l’histoire du continent, à travers les moments forts de son passé, et les personnalités qui l’ont incarné. Le tome III vient de paraître. Avec cette collection, Karen Adédiran Nganda (qui a écrit l’ouvrage) entend valoriser l'héritage africain pour les enfants. Elle répond aux questions de Frédéric Garat.

    5 min
  • Sénégal: «Ce n'est pas une surprise, on s'attendait bien évidemment à une dissolution»

    Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye a annoncé, hier, jeudi 12 septembre au soir, la dissolution de l'Assemblée nationale, dont la majorité lui était hostile. Après la présidentielle du 24 mars dernier, les Sénégalais retourneront donc aux urnes, le 17 novembre prochain, pour élire leurs députés. Le chef de l'État était-il vraiment obligé de dissoudre ? Et son parti, le Pastef, ne prend-il pas un risque en allant à ces législatives ? Mamadou Lamine Sarr est enseignant-chercheur à l'université numérique Cheikh Amidou Kane. En ligne de Dakar, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Mamadou Lamine Sarr, êtes-vous êtes surpris par l'annonce de cette dissolution ?

    Mamadou Lamine Sarr : Non, ce n'est pas une surprise en soi. On s'attendait à cette dissolution. La question qui se posait, c'était quand et comment il allait le faire. Mais on s'attendait bien évidemment à une dissolution parce que le président n'avait pas tous les moyens pour agir et mettre en place sa politique. Donc en soi, ce n'est pas une surprise.

    Mais le président a quand même eu des mots assez sévères contre la majorité parlementaire, qu'il a accusée de « ramer à contre-courant de la volonté du peuple » et d'être dans une culture de « blocage ».

    Oui, ce sont des mots qui peuvent sembler effectivement durs, notamment pour l'opposition. Mais je pense que cela illustre la polarisation encore forte, du fait que l'opposition et la majorité présidentielle n'ont jamais su trouver un point d'équilibre, qu'on peut appeler un point républicain, pour discuter des grands sujets. D'une part, l'opposition n'a peut-être pas encore admis totalement sa défaite à l'élection présidentielle. Et d’autre part, le camp présidentiel, le camp du président Diomaye Faye, peut-être pressé également de répondre aux attentes des Sénégalais, n'a pas également été peut-être assez à l'écoute de l'opposition. Donc, on a un « discours de sourds », une discussion de sourds malheureusement.

    Est-ce que les derniers votes à l'Assemblée nationale ont montré que la situation était bloquée ?

    Oui, tout à fait. Les derniers projets de lois qui ont été rejeté, notamment sur la dissolution de deux organes de l'État du Sénégal et le positionnement de l'opposition, ont illustré cela. Donc, inévitablement, je pense que s'il y avait eu une autre issue sur ce projet de loi-là, peut-être que des discussions et des échanges auraient été plus possibles et que peut être cela aurait permis au président de ne pas dissoudre tout de suite le Parlement en prenant cela comme gage de bonne foi de l'opposition. Mais dans son discours, il l’a dit, c'est vraiment peut-être ces deux dernières semaines qui ont fait que cette décision était inéluctable pour le président de la République.

    Et si le président n'avait pas dissous, l'Assemblée aurait-elle essayé de faire passer une motion de censure contre son gouvernement ?

    En tout cas, oui, c'est une menace qui a été brandie par l'opposition. Donc, à mon avis, autant on peut critiquer le comportement peut-être, ou certains discours du camp présidentiel, autant également on peut se plaindre en tout cas d'un certain type de discours. Voilà que le Premier ministre n'est pas encore là, n'a pas encore fait de déclaration de politique générale, et on parle déjà de motion de censure, et cetera. Donc on ne montre pas, à mon avis, en disant cela, à un pas vers des échanges qui seraient fructueux et qui seraient bénéfiques à la population sénégalaise.

    Alors, après trois mois de bras de fer avec l'Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko avait finalement accepté ces derniers jours de faire sa déclaration de politique générale devant la Chambre. Cette déclaration devait avoir lieu ce vendredi 13, mais après la dissolution annoncée hier soir par le président, est-ce que cette déclaration de politique générale tient toujours ?

    À mon avis, non. On pourrait avoir confirmation avec nos amis constitutionnalistes ou juristes. Mais non. Dès l'instant que le Parlement est dissous, je pense que les dés sont jetés.

    Alors, pour ces élections législatives annoncées le 17 novembre, le parti au pouvoir Pastef semble partir très confiant, notamment parce que son candidat, Bassirou Diomaye Faye, a obtenu 54 % des voix à la présidentielle de mars dernier. Mais est-ce que le Pastef ne risque pas quand même d'être victime d'usure du pouvoir ?

    A mon avis, il serait peut-être un peu trop tôt de parler d'usure du pouvoir. C'est là tout le défi d'ailleurs, c'est la teneur du discours que le Pastef va servir aux Sénégalais en leur disant : « vous nous avez élus avec une forte majorité au premier tour. Donc, si vous voulez qu'on mette en place nos réformes en faveur de l'emploi, on a besoin de cette majorité au Parlement ». C'est ce discours-là, à mon avis, qui sera servi aux Sénégalais. Donc, la forte coalition avec le Pastef, mais aussi avec d'autres partis qui ont porté le président Diomaye Faye au pouvoir, va se préparer. Même chose pour l'opposition, même si elle semble peut-être un peu plus divisée aujourd'hui. Mais c'est ça qui risque en tout cas de faire vivre la campagne jusqu'aux élections du 17 novembre.

    Donc vous ne pensez pas que les Sénégalais vont changer d'avis entre le mois de mars et le mois de novembre ?

    Si je devais parier, je dirais que les Sénégalais ont quand même l'habitude, après avoir élu un président, de lui donner la majorité qu'il souhaite. Généralement, c'est ça qui se fait. En termes d'élections politiques au Sénégal, il ne faut jamais dire jamais. Mais je pense que, si le parti au pouvoir arrive à faire passer son discours, il a de fortes chances effectivement d'avoir au moins une majorité. Ça a été le cas avec Abdou Diouf, ça a été le cas avec Abdoulaye Wade, ça a été le cas avec Macky Sall. Donc je ne pense pas que, entre-temps, le président Diomaye Faye ait pu faire de mauvais choix qui lui coûteraient en tout cas son positionnement auprès des Sénégalais. Historiquement, les présidents du Sénégal ont toujours eu quand même, à un moment, juste après leur élection, notamment, la possibilité d'avoir un Parlement qui puisse les aider à mettre en place leur politique.

    5 min
  • Éthiopie: l’empereur Haïlé Sélassié «parlait» avec les grands de ce monde

    On l’appelait « Roi des rois » ou « Lion conquérant de la tribu de Juda ». L’empereur éthiopien Haïlé Sélassié a été renversé par des militaires marxistes il y a exactement cinquante ans, le 12 septembre 1974. À l’époque, beaucoup ont applaudi à sa chute. Mais aujourd’hui, avec le recul, les avis sont beaucoup plus partagés, et le régime éthiopien actuel n’hésite pas à lui rendre hommage. Que reste-t-il du négus dans la mémoire collective ? Gérard Prunier, qui a connu l’Éthiopie impériale, a été chercheur au CNRS et directeur du Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba. Il témoigne, au micro de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Gérard Prunier, quel souvenir laisse Haïlé Sélassié ? Celui d'un despote ou d'un monarque éclairé ?

    Gérard Prunier : Pour l'Éthiopien moyen aujourd'hui, celui d'une sorte de rêve. Parce que dans la mémoire collective, c'est l'homme qui parlait d'égal à égal avec le président des États-Unis et avec le Général de Gaulle, bien sûr.

    N'a-t-il pas laissé aussi le souvenir d'un autocrate qui nourrissait ses chiens pendant que 200 000 de ses compatriotes mouraient des suites d’une famine ?

    Vous avez absolument raison de mentionner cet épisode qui a été en plus filmé. Le pauvre homme était à demi sénile au moment où la révolution de 1974 a éclaté. Et ce que vous dites est tout à fait vrai. Mais la mémoire collective est orientée par des sentiments subjectifs et c'est oublié.

    Qu'est-ce qui reste de l'héritage politique de l’Empereur ?

    Il reste l'Union africaine qui a été créée par l'Empereur et qui était pour lui une sorte de bras politique qui lui permettait au-delà des océans de serrer la main directement des plus grands de la planète. C'est-à-dire que l'Union africaine était un instrument de l'Empereur.

    Est-ce qu'aujourd'hui, dans la mémoire éthiopienne, l'Empereur et son tombeur, le colonel Mengistu, sont mêlés dans le même souvenir ou est-ce que les gens font la différence ?

    On fait une très grande différence. L’Empereur, c'est la gloire qui est effacée. Mengistu, c'est la flaque de boue dans laquelle on a glissé après que le glorieux Empereur a disparu.

    33 ans après sa chute, Mengistu est toujours vivant. Il a 87 ans et il est réfugié au Zimbabwe. Est-ce que l'Éthiopie a renoncé à le faire extrader ?

    Oui, elle n'a jamais déclaré qu'elle y avait renoncé, mais elle y a renoncé parce que, dans la situation actuelle, ça serait une exacerbation des multiples guérillas qui existent à droite et à gauche et que le pouvoir éthiopien actuel a bien du mal à contrôler.

    Au siège de l'Union africaine, à Addis-Abeba, il y a une statue du Négus et l'actuel Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, lui a rendu hommage récemment. Est-ce qu'on peut parler d'une réhabilitation de l’Empereur ?

    D'une tentative de réhabilitation. Monsieur Abiy Ahmed est loin d'être un maladroit et après tout Haïlé Sélassié est l'homme qui a fondé l'Union africaine. Donc, qu'il cherche à se draper dans un petit peu de cette gloire passée… Mon Dieu, il n'est pas le seul homme politique à avoir fait ça.

    Pour les adeptes de la religion Rastafari, notamment, bien sûr, pour les nostalgiques de Bob Marley, notamment en Jamaïque, Haïlé Sélassié, c'est le Messie. Pourquoi une telle aura mystique ?

    Parce que ça, ça remonte à la période où il avait grimpé au pouvoir. Il était à l'époque le seul et unique chef d'Etat noir au monde.

    En 1930…

    Oui, d'ailleurs, ce qui était assez amusant, c'est que lui-même était plutôt raciste et notamment le Ghanéen Kwame Nkrumah, qui était un des grands leaders panafricains de l'époque, avait dit à l'Empereur un jour « Oui, pour nous autres noirs », il voulait dire « vous représentez tellement ». Et l'Empereur lui avait dit « Vous parlez pour vous ». Il ne s'est jamais considéré comme un noir. Il était déjà, d'une certaine manière, l'expression du Sud global.

    Vous vous souvenez du jour où vous avez appris la chute de Haïlé Sélassié ?

    Oui, je me rappelle très très bien ma réaction, parce que j'ai eu très vite comme ça, passant dans les yeux, un événement où j'avais vu un bourreau fouetter un paysan en public parce qu'il avait bousculé des gens pour s'installer dans un autobus. Et le bourreau était une caricature du méchant dans un film américain. Et bon, c'était un de ces domaines du Sud qui était entre les mains des Amharas. Et j'ai pensé que ce système était complètement archaïque. Je me suis dit « mais ce n’est pas possible de voir encore des choses comme ça ». Et alors, vous savez comment on l'a fait sortir du palais ?

    Non…

    On l'a obligé à s'asseoir sur le siège arrière d'une Volkswagen

    D'une coccinelle.

    Voilà.  

    Et à l'époque, vous vous êtes dit c'est bien fait pour lui.

    Non, parce que connaissant l'histoire de l'Éthiopie, je savais qu'il avait très mal géré l'invasion italienne en 1935-1936 et qu'il avait vraiment su gérer sa réinstallation au pouvoir en 1941. Et je me suis dit que, quand on a quelques siècles de décalage par rapport à celui dans lequel on vit, mon Dieu, il ne s'en était pas trop mal tiré.

    11 min
  • Libye: la reconstruction de Derna s'opère «dans l'opacité totale sur l'origine des fonds», note Virginie Collombier

    C'était il y a un an jour pour jour. Au petit matin du 11 septembre 2023, des milliers d'habitants de Derna, au nord-est de la Libye, mouraient ensevelis ou noyés à la suite d'une tempête et de la rupture de deux barrages en amont de la ville. Officiellement, il y a eu 4 000 morts, mais les experts estiment que le vrai bilan dépasse les 14 000 morts. En juillet, 12 personnes ont été condamnées à de lourdes peines de prison. Et aujourd'hui, la ville se reconstruit, mais dans la plus grande opacité financière. Virginie Collombier est docteur en sciences politiques et professeur à l'université Luiss à Rome, en Italie. Elle répond à Christophe Boisbouvier.

    RFI : En juillet dernier, le maire de Derna et 11 fonctionnaires ont été condamnés à de lourdes peines de prison pour avoir négligé l’entretien des deux barrages qui ont cédé, il y a un an. Est-ce que vous pensez que ce sont les vrais responsables qui ont été punis ?

    Virginie Collombier : Une partie des responsables. En tout cas, des gens qui ont eu un rôle dans le défaut d’entretien, toutes les choses liées à l’entretien des infrastructures en Libye. Mais les personnes qui, effectivement, ont géré la crise, les responsables des forces armées, les groupes liés à la sécurité de la zone, n’ont pas du tout été impliqués. En particulier, des membres importants des Forces arabes armées libyennes, dirigées par Khalifa Haftar, qui ont géré la réponse à la crise, qui ont donné les ordres de confinement de la population, n’ont pas du tout été impliqués. Par ailleurs, il n’y a pas eu d’enquête indépendante… Ce que réclament les Libyens, un certain nombre d’associations de défense des droits, depuis une année déjà.

    À la suite de cette catastrophe, le Parlement de Tobrouk, présidé par Aguila Saleh, a débloqué quelque deux milliards de dollars pour la reconstruction de la ville. Aujourd’hui, les autorités libyennes disent que plus 3 000 logements ont été mis à disposition et qu’on est à 70% du taux d’achèvement de tous les travaux. Est-ce que ce n’est pas une bonne nouvelle ?

    Alors, ces chiffres sont difficiles à mesurer précisément… De fait, les gens qui sont sur le terrain reconnaissent qu’il y a un vrai effort qui a été entrepris en termes de reconstruction de logements, de ponts, de routes et que, par rapport aux critères libyens, cette reconstruction est assez rapide. C’est une bonne nouvelle. En revanche, il faut quand même regarder cela de très près. On a une opacité et une absence totale de transparence sur l’origine des fonds qui servent à cette reconstruction. Il ne faut pas oublier que la Libye est un pays qui, institutionnellement, est divisé entre deux gouvernements rivaux et que le Parlement de l’est, dirigé par Aguila Saleh, qui a décidé de l’octroi de ces deux milliards de dollars, n’a pas accès aux fonds de la Banque centrale. Les registres de la Banque centrale ne démontrent pas non plus que la Banque centrale a fait parvenir ces deux milliards de dollars. Donc, il y a un gros point d’interrogation, que se posent les acteurs locaux et internationaux : réellement, d’où viennent ces fonds ? C’est un premier point. Et deuxième point, il y a aussi très peu de transparence et des critiques très fortes sur les critères qui ont été utilisés pour les indemnisations. Il semblerait qu’il y ait des gagnants et des perdants de cette reconstruction. Non seulement pour ceux qui, effectivement, bénéficient économiquement des contrats, mais aussi pour la population locale. Beaucoup se plaignent de ne pas avoir reçu d’indemnisation, d’être toujours déplacés en dehors de la ville. On n’a pas une grande visibilité sur les procédures qui ont été mises en œuvre pour organiser, orchestrer cet effort de reconstruction. Il semble plutôt que, derrière tout cela, il y ait une grosse opération économique, de business, dont certains proches des autorités de l’est, profitent, un certain nombre d’entreprises étrangères également. Pour ce qui est de la population, c’est un petit peu plus compliqué. Encore une fois, il y a ceux qui estiment qu’il y a un progrès – et de fait, il y a un progrès, mais qui ne bénéficie peut-être pas à tout le monde.

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    À la tête du fonds pour la reconstruction de Derna et des villes alentour, il y a Belgacem Haftar, l’un des trois fils du Maréchal Haftar. On connaissait ses deux frères, Saddam et Khaled, mais pas lui. Pourquoi le Maréchal l’a-t-il placé à la tête de toute cette opération ?

    En fait, Khalifa Haftar a six fils, dont trois qui ont acquis une visibilité beaucoup plus importante au cours des dernières années. Jusqu’à présent, Belgacem n’était pas le plus visible. Le plus visible, c’est Saddam Haftar, le bien nommé, qui a graduellement gravi les échelons de l’appareil sécuritaire qui contrôle l’est et une partie du sud de la Libye. Ce que l’on observe, c’est que depuis un an, un an et demi, il y a une véritable opération de noyautage et de placement de différents personnages centraux du clan Haftar, en particulier les fils, à différentes positions stratégiques, dans la perspective de la succession de Haftar…

    Qui a plus de 80 ans.

    Qui a plus de 80 ans, qui a eu, à plusieurs reprises, des problèmes de santé, mais qui tient bon. Ce qui est opéré, justement, par le clan Haftar, depuis un an, un an et demi, c’est une opération de noyautage et de placement des proches du Maréchal à différentes fonctions stratégiques, en particulier des fonctions qui touchent à la sécurité, au maintien de l’ordre et du contrôle armé, par la force sur la société, mais aussi sur l’économie. Parce que, un peu comme le modèle égyptien, les forces armées du Maréchal Haftar jouent, maintenant, un rôle absolument central dans l’économie et les finances. Belgacem, de ce fait, a été placé à la tête de ce Fonds libyen pour le développement et la reconstruction, qui joue un rôle central dans la reconstruction de Derna, mais aussi d’un certain nombre de villes qui ont été sinistrées par le conflit au cours de la dernière décennie, Derna, Syrte, Morzouk… C’est une sorte d’opportunité d’enrichissement, de construction des relations avec des partenaires extérieurs et, de ce fait, c’est important pour les Haftar d’obtenir cette position. C’est un rôle important parce que, par la reconstruction, par ces efforts qui sont mis en place, Haftar et son entourage démontrent aussi qu’ils ont besoin de se construire une certaine légitimité. Que le contrôle par la force, c’est une chose, mais qu’ils ont aussi besoin de montrer à la population qu’ils sont capables de répondre aux besoins essentiels. Ils essayent d’utiliser ce fonds-là et ces efforts de reconstruction pour redorer le blason de Haftar et chercher à construire une base populaire.

    Aux Nations unies, la Libye est représentée par le gouvernement de Tripoli, dirigé par Abdel Hamid Dbeibah. Est-ce que ce gouvernement joue un rôle dans la reconstruction de Derna ?

    Non, justement, c’est aussi un des problèmes liés aux divisions institutionnelles dont nous parlions précédemment, aux deux gouvernements rivaux. Le gouvernement qui, jusqu’à ce jour, est officiellement reconnu internationalement est le gouvernement de Dbeibah à Tripoli. Mais le contrôle physique sur les villes de Derna et sur le reste de l’est est aux mains du gouvernement rival des forces armées dirigées par le Maréchal Haftar. Ce qui se passe sur le terrain à Derna, ce qui se passe sur le terrain à Syrte, à Benghazi, n’est pas du tout contrôlé par le gouvernement de Tripoli qui, par ailleurs, avait lui-même créé, après la crise, son propre fonds de reconstruction, mais qui n’a pas la capacité d’agir sur le terrain. Donc, nous avons une illustration de l’impact des divisions institutionnelles qui marquent la Libye depuis 2014 et qui sont un frein et un problème majeur à la mise en œuvre de projets. L’absence de transparence qui caractérisait le système avant 2014 est maintenant encore plus évident.

    Vous dites que la Banque centrale libyenne n’a pas participé au financement du fonds pour la reconstruction de Derna. Est-ce à dire que cette banque centrale est passée sous le contrôle exclusif de Tripoli, au détriment de l’est ?

    Officiellement, nous n’avons pas, dans les registres de la Banque centrale à ce jour, de traces de l’opération des deux milliards de dollars qui auraient été affectés aux fonds de reconstruction. La Banque centrale libyenne, c’est le rouage principal institutionnel libyen parce que l’économie libyenne dépend en intégralité du pétrole et que les ressources liées à la vente du pétrole arrivent à la Banque centrale qui, ensuite, distribue ces revenus. Dans la situation de division institutionnelle qui caractérise la Libye, le gouvernement de Tripoli, légitime internationalement, était celui qui avait le contrôle sur la Banque centrale. Depuis quelques mois, on se rend compte que les rivalités autour du contrôle de la Banque centrale se sont intensifiées très largement. Que le gouverneur de la Banque centrale qui, jusqu’à présent, avait tenté de préserver la neutralité, l’impartialité de l’institution, a commencé petit à petit à se rapprocher des autorités de l’est. Il y a encore de l’incertitude sur les raisons de ce rapprochement, mais il semblerait que des accords, plus ou moins formels, ont été conclus avec les autorités de l’est, ce qui a donné accès à des financements plus importants. Tout cela dans une opacité presque totale. Ce changement de position du gouverneur de la Banque centrale a provoqué un conflit majeur avec le gouvernement de Tripoli qui essaye depuis quelques semaines de se débarrasser de lui et de nommer un nouveau gouverneur au conseil d’administration. Nous sommes dans une situation, depuis deux ou trois semaines, de conflit autour du contrôle de la Banque centrale qui est en situation de paralysie totale. Ce qui veut dire blocage des opérations internationales, des codes SWIFT qui sont en possession d’un gouverneur et pas de l’autre, les opérations bancaires électroniques qui sont suspendues… Avec, bien sûr, des implications pour l’économie libyenne et sur la vie des gens qui sont fondamentales. Aujourd’hui, nous avons un blocage au niveau de la Banque centrale, un conflit qui s’est intensifié et une origine des fonds, qui sert à la reconstruction de Derna et d’autres villes, qui est inconnue.

    Mais ce gouverneur de la Banque centrale, il est physiquement, avec sa famille, à Tripoli…

    Non, il est parti, il y a deux semaines. Il est parti en verrouillant tout le système de la Banque centrale. Aujourd’hui, il y a une médiation en cours par les Nations unies pour essayer de trouver un compromis sur la formation d’un nouveau conseil d’administration parce que, tic-tac, le temps passe et l’impact sur l’économie libyenne est particulièrement important. Par exemple, si l’on ne peut pas vendre le pétrole et avoir, sur les comptes de la compagnie nationale de pétrole, une arrivée des fonds liés à cette vente – ce qui est le cas aujourd’hui –, cela bloque tout le système libyen qui dépend à 98% du pétrole.

    Et ce gouverneur, on sait où il est ?

    De ce que je crois comprendre, il se trouve en Turquie, a priori à Istanbul. En revanche, le conseil d’administration rival, qui a été nommé récemment par les autorités à Tripoli, a pris le contrôle, physiquement, du bâtiment de la Banque centrale, donc occupe les bureaux, mais n’a pas le contrôle sur l’IT [la technologie, NDLR] qui permette de prendre le contrôle effectif de la Banque centrale. C’est une situation un peu ubuesque.

    Avec la Turquie dans le rôle d’arbitre ?

    C’est peu clair. Pour l’instant, la médiation officielle est menée par les Nations unies. Je ne suis pas convaincue que ce soit la Turquie qui joue un rôle central. Les États-Unis ont toujours été très attentifs et ont toujours joué un rôle important pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’interruption des opérations de vente et d’exportation du pétrole, qu’il n’y ait pas de perturbation sur les marchés en fait. Donc, ils ont a priori un intérêt à intervenir pour faciliter un compromis.

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    11 min
  • Guinée-Bissau: «L’instabilité» vient de «l’influence des militaires sur le politique selon leurs intérêts», dit Carlos Lopes

    Plus de deux tonnes de cocaïne saisies samedi 7 septembre dans un avion en provenance du Venezuela… La Guinée-Bissau se serait bien passée de cette actualité au moment où elle célèbre mardi 10 septembre les 50 ans de la reconnaissance de son indépendance. Pourquoi cette jeune nation connaît-elle une vie politique aussi mouvementée depuis 1974 ? Est-ce seulement à cause des cartels de la drogue ? Le Bissau-Guinéen Carlos Lopes a été le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique. Aujourd'hui, il enseigne à l'Université du Cap et à Sciences Po Paris. Il répond à Christophe Boisbouvier.

    RFI : Carlos Lopes, à l'exception de José Mário Vaz, aucun président n'a réussi à terminer son mandat de 5 ans. Tous les autres ont été soit renversés, soit assassinés. On pense bien sûr notamment à Nino Vieira, pourquoi une telle instabilité politique depuis 50 ans ?

    Carlos Lopes : En effet, on peut trouver le début de cette crise dans la lutte armée proprement dite, parce que, à la fin de la lutte armée, quand Amilcar Cabral a été assassiné, beaucoup de voix se sont élevées sur le fait qu'il y avait des traitres à l'intérieur du Mouvement de libération nationale. Et depuis, il y a des règlements de comptes qui se sont succédé parmi les militaires, ce qui les met toujours en exergue et ce qui leur permet vraiment d'influencer le pouvoir politique. Et malheureusement, les militaires sont complètement dans la mise en place d'un système d'intérêt personnel, et donc ils ne se gênent pas vraiment pour laisser tomber les promesses qui sont faites par les politiciens si ça ne leur convient pas.

    Du temps de la colonisation, les chefs militaires du PAIGC ont combattu courageusement les Portugais avant d'arracher l'indépendance de 1974. Du coup, est ce que cette lutte armée ne leur a pas donné un surcroît de légitimité dont ils abusent aujourd'hui ?

    Quelque part, oui, mais ce qui s'est passé après l'indépendance, c'était justement le départ des cadres militaires les plus capables, les plus performants et aussi les plus sophistiqués, pour d'autres fonctions. Et donc ceux qui sont restés vraiment dans les forces de sécurité, c'étaient les moins capables. Et donc, ils utilisent toujours, bien sûr, le fait qu'ils ont une aura historique qui vient de leur participation dans la lutte de libération nationale.

    On dit souvent, Carlos Lopes, que votre pays est une plaque tournante du trafic de cocaïne. On peut dire donc qu'il y a des cartels de la drogue venus d'Amérique latine qui tirent les ficelles du pouvoir politique de votre pays ?

    Je n'ai aucun doute, il y a vraiment une complicité entre beaucoup d'acteurs proéminents du pouvoir guinéen avec des cartels de la drogue latino-américains.

    Donc, quand le Président Sissoco Embalo dit que la Guinée-Bissau, plaque tournante de la drogue, c'est terminé, vous n'êtes pas convaincu ?

    Bon, ce sont les faits qui montrent qu’on est toujours dans ce registre. Il y a un avion qui vient d'atterrir avec plus de 2 tonnes de cocaïne. Donc, ce n'est pas vraiment une coïncidence que ce type d'avion atterrisse toujours dans les aéroports de Guinée-Bissau ?

    Depuis la dernière dissolution décidée par le président Sissoco Embalo, il y a 9 mois, il n'y a plus de Parlement, est-ce que cela vous inquiète ?

    Bon, je crois que tous les Guinéens sont inquiets du fait que, chaque fois qu'il y a des élections, ceux qui gagnent n'arrivent jamais à gouverner. Et donc s'il y a des élections qui sont annoncées, on sait déjà que les résultats, s’ils ne plaisent pas aux militaires, ne seront pas de longue durée.

    C'est en décembre 2019 qu’Umaro Sissoko Embalo a été élu Président pour 5 ans, mais aucune présidentielle n'est annoncée d'ici la fin de l'année. Qu'en pensez-vous ?

    En effet, son mandat doit se terminer le jour exact de l'anniversaire de sa prise de fonction. Donc, ça veut dire, en février 2025. Mais pour qu'on puisse avoir un Président élu en février, il va falloir faire les élections auparavant. Et donc comme on a la possibilité d'avoir un 2e tour, oui, c'est vrai qu'on devait être en train de préparer l’élection présidentielle. C'est ce que dit la Constitution.

    À lire aussiCarlos Lopes: «Le désir de transformation égalitaire en Afrique s’est épuisé petit à petit»

    Du coup, vous êtes inquiet ?

    Je suis inquiet, comme tous les Guinéens, qu'on ne respecte pas les règles de base du calendrier électoral. Donc, c'est une espèce de continuité de l'instabilité, si on ne respecte pas les principes constitutionnels.

    Quatre coups d'État réussis dans votre pays depuis l'indépendance, est-ce que l'arrivée de casques blancs de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), et notamment de soldats sénégalais depuis quelques années, a permis de stabiliser un tout petit peu la situation ?

    Je ne connais pas d'acteur politique important en Guinée-Bissau qui n'a pas contesté la présence des casques blancs de la Cédéao, donc, ça veut dire qu’ils n'ont pas réussi à établir une crédibilité qui permet de les voir comme une force neutre. Il y a une espèce de crise de légitimité de la Cédéao dans toute la sous-région, qui vient du fait que leur méthodologie d'intervention n'a pas évolué avec le temps.

    Donc vous pensez qu'il vaut mieux supprimer cette force de paix de la Cédéao dans votre pays ?

    Dans le cas concret de la Guinée-Bissau, oui, mais je pense que ça ne veut pas dire que la Cédéao ne doit pas être présente dans les différents théâtres qui exigent une présence étrangère. Mais le code de conduite et la méthodologie doivent changer radicalement.

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    7 min
  • Contre le jihadisme, il faut «expérimenter le dialogue et la médiation», dit Bakary Sambe du Timbuktu Institute

    Au nord du Bénin, le chômage n’est pas la seule cause de la radicalisation de certains jeunes qui basculent dans le jihadisme, affirme le Timbuktu Institute. Au terme d’une longue enquête dans trois départements du nord du Bénin, aux confins du Burkina Faso et du Niger, cet institut publie un rapport intitulé Au-delà de la criminalité, qui montre que l’approche criminologique ne suffit pas pour combattre le phénomène jihadiste. Professeur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, Bakary Sambe est le directeur régional du Timbuktu Institute et le fondateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique.

    RFI : Dans votre enquête très fouillée – près de 300 interviews étalées sur plus d'un an – vous dites que le chômage des jeunes est un facteur essentiel de la radicalisation et un responsable associatif de Djougou vous dit : « pour avoir du travail, il faut connaître quelqu'un qui est proche du pouvoir, sinon on n'en trouve pas ».

    Bakary Sambe : Oui, des jeunes des communautés qui ont participé à l'étude perçoivent donc, de ce point de vue, la radicalisation et l'extrémisme violent comme un refuge pour faire face aux différents problèmes sociaux et socio-économiques. On voit, notamment dans la Donga, comment les groupes extrémistes violents arrivent à instrumentaliser ces griefs, notamment les questions d'injustice et d'inégalité. Par exemple, ce jeune qui nous aborde en disant : « est-ce qu'on pourrait m'aider à entrer dans un groupe extrémiste violent, parce que ça fait des années que j’essaie d'entrer dans l'armée, mais ne connaissant personne, appartenant à une certaine ethnie, je me sens exclu ». Et donc, il voit dans ces groupes-là un refuge pour justement lutter contre ces griefs et sortir de la marginalisation.

    Il voit même cela comme « une revanche sociale », vous dit ce jeune…

    Il voit cela comme une revanche sociale, parce que, pour lui, l'État et ses représentants locaux l'empêchent, en tant que Béninois jouissant de ses droits, d'entrer dans une fonction publique comme l'armée ou bien les forces de sécurité et de défense, pour véritablement vivre sa passion, qui est la passion des armes. Du coup, il se voit attiré par les groupes extrémistes violents qui se présentent comme des protecteurs des communautés ostracisées et jouent cette carte de la division et essaient de dire à des communautés ostracisées, marginalisées : « nous sommes vos protecteurs ».

    Autre facteur de radicalisation, dites-vous, dans les provinces du Nord du Bénin à majorité musulmane, la compétition religieuse entre prédicateurs, les uns salafistes, les autres de la confrérie soufie tidjaniya ?

    Oui, on voit bien ces rivalités internes au sein de la communauté musulmane, aussi bien dans la Donga comme à Djougou ou à Ouaké. Elles expriment le degré d'ancrage des courants wahhabites qui contestent les groupes soufis comme la tidjaniya. Là, les cheiks [wahhabites] bâtissent toute une stratégie basée sur l'humanitaire et le travail social. Et on voit que ces organisations, via des ONG qui reçoivent des financements, commencent à se substituer à l'État. Et on voit là une dynamique qu'on a connu dans le Sahel dans les années 70 et qui commence à devenir une véritable réalité dans le nord du Bénin. Et il y a ce témoignage qui nous a été fait au sujet de la stratégie de ces ONG pour combler le vide. La personne nous dit carrément que ce sont des pays du Golfe qui, à travers des projets, font des dons d'infrastructures aux villages et aux communes. Aujourd'hui, dans les départements du Nord du Bénin, nous avons des centaines de forages d’eaux, de puits, et cetera. Bref, une stratégie de remplacement de l'État et, en même temps, une stratégie double. D’une part, elle est basée sur la dawa, la prédication. Et de l'autre côté, sur la hirassa, le secours humanitaire. De sorte qu'aujourd'hui, il y a une compétition des courants religieux, une lutte entre ces courants religieux, notamment le salafisme wahhabite et la tidjanya, qui aujourd'hui est menacée par cette offensive de la dawa.

    Et dans certains villages, vous dites que les jihadistes n'hésitent pas à saisir les téléphones des habitants pour supprimer les vidéos qu'ils considèrent comme haram, c'est à dire impie. Est-ce à dire qu'il y a des zones où les djihadistes circulent en toute liberté et font la loi ?

    Nous avons été très surpris par ce témoignage à Nattitingu, dans le département de l'Atacora, où les jeunes vous disent qu'ils reçoivent des messages et qu'ils ont des nouvelles de certains jeunes qui ont été appelés par les « gens de la brousse » et qui hésitent à les rejoindre. De la même manière que l'on voit un jeune qui témoigne de l'existence de centres de formation, en disant que, lorsque les jeunes quittent ces centres de formation et reviennent dans le village, ils commencent à avoir un comportement qui inquiète la communauté.

    D'après votre enquête, le département le plus vulnérable aux jihadistes, c'est celui de l'Atacora, limitrophe du Burkina. Vous y racontez la stigmatisation des Peuls et aussi ce que les habitants appellent les « gens de la brousse », c'est à dire des groupes djihadistes armés qui circulent pour aller du Togo au Burkina et qui, du coup, sont en contact permanent avec la population, est ce qu'on peut parler de familiarisation ?

    Il y a une forme de familiarisation, il y a une forme aussi de stratégie qui fait que les populations locales sentent que ces « gens de la brousse » maintenant font partie de leur quotidien. Du coup, je pense que la bonne stratégie des autorités serait d'avoir une approche mixte. C'est à dire, autant il est important de gérer les impératifs et les urgences sécuritaires au regard de la menace, mais aussi il est important d’avoir une approche basée sur le renforcement de la résilience des communautés, de sortir du tout sécuritaire, d’expérimenter les stratégies endogènes basées sur la culture du dialogue, sur la culture de la médiation. Les jeunes que nous avons vus se déployer en médiateurs, des jeunes engagés dans leur communauté, cela montre qu'il y a encore des ressources au sein de la société béninoise qu'il faudrait explorer dans le Nord du Bénin.

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Si loin si proche by RFI

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Géopolitique by RFI

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Priorité santé by RFI

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07H15 by RFI

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L'Heure du Monde by Le Monde

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Mon argent by Choses à Savoir

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Les mots des JO by Français Facile - RFI

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La fabrique des fake news by RFI

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Cinéastes d’Afrique by RFI

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Invité Afrique Midi by RFI

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