Petit pays de 800 000 habitants coincé entre le Venezuela et l’océan Atlantique, le Guyana connaît une transformation économique fulgurante. En moins de dix ans, il s’est imposé comme un acteur-clé du pétrole mondial, attirant les géants du secteur et redistribuant les cartes énergétiques, non sans poser de lourds défis sociaux, géopolitiques et climatiques.
Longtemps discret sur la scène internationale, le Guyana connaît depuis quelques années une ascension spectaculaire. Tout commence en 2015, avec la découverte d’un gigantesque gisement pétrolier offshore, à seulement 200 kilomètres de ses côtes. Depuis, la croissance économique est tout simplement hors normes : autour de 35 % par an, la plus forte au monde. Le Fonds monétaire international (FMI) estime d’ailleurs que cette dynamique pourrait se poursuivre jusqu’en 2028.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’an passé, les exportations de pétrole ont bondi de plus de 54 %, propulsant le Guyana sur la carte énergétique mondiale. Le pays produit aujourd’hui environ 770 000 barils par jour et ambitionne d’atteindre 1,8 million d’ici dix ans. À ce rythme, il pourrait bientôt intégrer le top 20 des producteurs mondiaux. Et rapportées à sa population, ses réserves sont comparables à celles de l’Arabie saoudite.
Chevron, Hess et le Guyana au cœur des stratégies américaines
Cette montée en puissance est suivie de très près par les géants du pétrole. L’été dernier, le secteur a été marqué par l’un des plus importants rachats de la décennie : Chevron, numéro deux du pétrole américain, a racheté la société Hess pour environ 60 milliards de dollars. Une opération stratégique majeure, qui permet à Chevron de mettre la main sur un tiers du champ pétrolier géant de Stabroek, au large du Guyana. Un véritable eldorado, avec plus de 11 milliards de barils enfouis sous les eaux. À terme, ce seul gisement pourrait représenter près de 1 % de l’offre mondiale de pétrole.
Un atout de taille pour les États-Unis, qui sécurisent ainsi un approvisionnement proche, hors des quotas de l’Opep+, dans un contexte géopolitique incertain. Pour le Guyana, c’est un changement de dimension : le pays devient un pivot énergétique mondial.
Une richesse inégalement partagée, entre tensions et défis climatiques
Mais cette nouvelle richesse ne profite pas encore pleinement à la population. Si le PIB par habitant a fortement progressé, près de la moitié des Guyaniens vivent toujours avec moins de 5,50 dollars par jour. L’afflux d’investissements étrangers a fait grimper les prix des loyers et de l’alimentation. L’inflation a atteint 6,6 % en 2023, provoquant des mouvements sociaux, notamment au printemps dernier.
ExxonMobil, principal opérateur sur place, assure pourtant que l’industrie pétrolière crée des emplois locaux et favorise l’émergence d’un tissu de sous-traitants. Reste un risque bien connu : celui de la dépendance au pétrole et de ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources naturelles », lorsque la croissance enrichit l’État et les élites sans réduire durablement la pauvreté.
À ces enjeux s’ajoute une tension géopolitique persistante. Le Venezuela revendique toujours la région de l’Essequibo, une zone frontalière riche en hydrocarbures, sous laquelle se trouveraient l’équivalent de 16 milliards de barils de pétrole.
Enfin, la ruée vers l’or noir pose une question centrale: celle du climat. Alors que la transition énergétique est au cœur des discours, les majors pétrolières investissent massivement dans le fossile. Elles affirment que le pétrole du Guyana serait moins polluant et pourrait financer le renouvelable. Un argument contesté, alors qu’un nouvel équilibre énergétique mondial se dessine, entre impératifs climatiques, intérêts industriels et rivalités géopolitiques.
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