Stéréotypes, erreurs en série, incompétence : la couverture de la cérémonie d’ouverture des JO d’hiver par la chaîne Rai Sport a provoqué une onde de choc en Italie. Au-delà du flop télévisuel, l’affaire Paolo Petrecca relance le débat récurrent sur l’indépendance et la gouvernance du service public italien.
Dès les premières secondes du direct, devant 9,3 millions de téléspectateurs italiens, le malaise est palpable. À peine a-t-il eu le temps de prononcer un « buona sera » que Paolo Petrecca se trompe de stade, qualifiant le mythique stade de San Siro à Milan de « stade olympique », alors que celui-ci se trouve en réalité à Rome.
La gaffe aurait été vite oubliée si, quelques minutes plus tard, il n’avait pas confondu des stars de la chanson, puis multiplié les erreurs : il ne reconnaît pas la présidente du CIO, Kirsty Coventry, et peine à identifier les champions et championnes du volley italien lors du passage de la flamme.
Pendant près de trois heures de cérémonie, il enchaîne les ratés : commentaires approximatifs, propos creux… Paolo Petrecca reste malgré tout sûr de lui, se permettant de couper la parole à ses collègues et même de parler pendant certaines prestations musicales.
La retransmission vire au naufrage lors de la parade des délégations internationales, où les stéréotypes s’accumulent. « C’est le triomphe des lieux communs », résume Simone Salvador, animateur de la chaîne en ligne SPORTinMEDIA : « “Les Brésiliens ont la musique dans la peau”, les “Arabes et leurs vêtements traditionnels”, les “Africains et leurs rites vaudous”, les “Espagnols au sang chaud”… c’est tellement grossier qu’il y a eu un déluge de critiques unanimes sur les réseaux sociaux. Au final, la polémique a éclipsé la beauté de la cérémonie. »
Paolo Petrecca est même soupçonné d’avoir volontairement censuré la performance du rappeur italo-tunisien Ghali, connu pour son soutien à la cause palestinienne. Le directeur de la Rai n’a même pas prononcé son nom et la régie n’a fait aucun plan serré pendant les trois minutes qu’a duré sa prestation.
Un fiasco annoncé
En interne, le désastre n’a rien d’une surprise. Le commentateur initialement prévu est sanctionné 72 heures avant le direct, pour avoir révélé des informations sous embargo concernant le déplacement à la cérémonie du président italien Sergio Mattarella. En tant que directeur, Paolo Petrecca aurait pu confier l’antenne à un journaliste sportif expérimenté. Il choisit au contraire de s’auto-désigner, alors qu’il n’a plus commenté de grands événements à l’antenne depuis plus de vingt ans. La rédaction tente de le dissuader, rappelant la difficulté de l’exercice. En vain. Petrecca a pêché par orgueil.
Dès le lendemain, les journalistes de Rai Sport cessent de signer leurs productions olympiques et annoncent trois jours de grève à l’issue des Jeux, si aucune mesure n’est prise contre leur directeur. Confrontés à « la pire humiliation de Rai Sport », ils dénoncent un « préjudice grave pour l’image de la chaîne publique, de ses salariés et un manque de respect envers les téléspectateurs, qui financent la Rai par la redevance. »
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Un dirigeant très politique
Ce fiasco relance une controverse plus large sur l’indépendance du service public italien. Paolo Petrecca est réputé proche du parti néo-fasciste Fratelli d’Italia de la Première ministre Giorgia Meloni. Sous le gouvernement Draghi, elle avait réussi en 2021 à le placer à la tête de RaiNews, la chaîne d’information en continu.
Depuis, elle l’a maintenu en poste, malgré deux motions de défiance votées par la rédaction. En cause, une série de choix très contestés. Le soir de l’élection présidentielle française, par exemple, Paolo Petrecca impose d’ouvrir le journal sur un obscur festival des villes identitaires, qui se déroule à quelques kilomètres de Rome. Quelle n’est pas la surprise des journalistes quand ils le voient, au premier rang du public, assister à la prestation de sa future épouse, chanteuse.
En 2023, il tente aussi d’étouffer une affaire liée à l’entourage de Georgia Meloni, une histoire de TGV arrêté dans une gare, au bon vouloir du ministre de l’Agriculture, ex-fiancé de la sœur Meloni. Levée de bouclier de la rédaction. En guise de réponse, Paolo Petrecca décide de diffuser quarante-cinq minutes d’un meeting de Fratelli d’Italia en direct. « Comme souvent en Italie, au lieu d’être viré, il a été promu à la tête de Rai Sport… On frôle la télévision russe », siffle Gianguido Spinelli, scénariste romain, qui connaît bien le milieu audiovisuel italien.
Selon plusieurs médias, Paolo Petrecca ne commentera pas à la télé la cérémonie de clôture des JO d’Hiver le 22 février, mais son destin au sein de la Rai n’est pas encore tranché.
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La « Télé-Meloni » en question
L’affaire Petrecca illustre une dérive ancienne et bien connue des Italiens. Dans l’après-guerre, la télévision d’État était sous la houlette de la coalition au pouvoir : Rai 1 pour le puissant parti des démocrates-chrétiens, Rai 2 pour les socialistes, même les communistes domineront Rai 3 en leur temps. Mais depuis son passage sous tutelle parlementaire dans les années 1970, la Rai est devenue un champ de bataille, avec une pratique tacite mais instituée : la lottizzazione, le partage des postes clés entre partis. Des marchandages qui incluent, aussi, les partis d’opposition.
« Depuis 25-30 ans, aucun gouvernement, ni de centre-gauche, ni de centre-droit, n’a réellement affronté la question de l’autonomie de la RAI face aux partis, annonce d’emblée Massimo Scaglioni, directeur du centre de recherche sur la télévision à l’Université catholique de Milan. Au-delà de la politisation des postes de direction, le vrai problème, ce sont les personnes choisies. Pendant longtemps, malgré une coloration politique, il y avait de vrais professionnels, de grands intellectuels même, qui dirigeaient la Rai… Désormais, on constate que les hauts responsables ne sont pas toujours des gens du métier ou des dirigeants compétents. »
Outre fragiliser l’audiovisuel public et jeter le discrédit sur les journalistes sérieux de ce mastodonte médiatique, qui compte une vingtaine de chaînes de télévision et de radio et plus de 10 000 salariés, le cas Petrecca rappelle une réalité persistante : dans la gouvernance du service public italien, la loyauté prime sur le professionnalisme. Avec une conséquence paradoxale selon le chercheur : « La coalition de Giorgia Meloni voulait réorienter idéologiquement la Rai, mais elle n’y parvient pas vraiment, faute de profils compétents, justement, capables d’imposer des changements culturels profonds. »
Fratelli d’Italia accuse toujours la Rai « d’être de gauche » et la Première ministre ne cache pas son mépris pour les journalistes : en conférence de presse, elle ne prend tout bonnement aucune question, elle ne fait que des déclarations.
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