Les images de l'afflux massif de dizaines de milliers de Marocains dans l’enclave espagnole de Ceuta le 30 juillet dernier ont fait l’objet d’une récupération de la part de la mouvance d’extrême droite européenne. Certaines vidéos impressionnantes ont notamment été détournées pour faire croire à un complot des autorités marocaines et à un déferlement de violences de la part des migrants au cœur de Ceuta.
Les images ont fait le tour des réseaux sociaux. Des véhicules calcinés sur une route coincée entre la colline et la mer, des restes de motos, un bus incendié dont ne subsiste que la carcasse noircie.
Commentaires sur X de la part de comptes francophones de la droite radicale : « Voilà à quoi ressemble Ceuta », la ville espagnole serait : « presque totalement dévastée ». « Il n'a fallu qu'une journée aux migrants pour détruire Ceuta », conclut un contributeur sur le réseau d’Elon Musk.
Un visionnage attentif révèle des images de bonne qualité, tournées pour le compte d’une agence de presse ou d'une télévision, mais reprises sans aucune voix off, dans des posts mensongers.
Géolocalisations et chronologie des faits
Dans le cadre de notre travail de vérification, nous avons tout d’abord cherché à savoir avec précision où ces images avaient été tournées.
Sur la vidéo de 45 secondes, une capture a retenu notre attention. À 22 secondes, sur un rond-point tout proche des carcasses, deux panneaux routiers indiquent Ceuta 0,5 km et Tétouan au Maroc, à 32 kilomètres.
En utilisant une image satellite issue de Google Earth, disponible gratuitement en ligne, nous avons retrouvé le rond-point : il se situe en territoire marocain et non dans l’enclave espagnole.
En utilisant la plateforme Mapillary, qui compile des images de rues prises par des internautes du monde entier, nous avons retrouvé ce lieu, en 2016. On distingue des voitures stationnées sur le bas-côté, exactement au même endroit que celles qui ont été filmées après avoir été incendiées en 2026.
Conclusion : les véhicules ont été incendiés devant l’immense poste de douanes qui permet de pénétrer dans l’enclave espagnole, mais côté marocain, sur la route de Fnideq. Ce que confirme notre correspondant au Maroc Matthias Raynal, qui précise que : « ces images ont été prises au niveau de la frontière, du rond-point et sur la route qui mène au poste de douane ».
Quelques voitures marocaines brûlées au Maroc
Il ne fait aucun doute que Ceuta a dû faire face à des pillages et s’est retrouvée submergée par l’arrivée de ces milliers de jeunes migrants marocains et subsahariens, mais ces images de voitures brûlées n’ont pas été tournées au sein même de la ville, lors de l'arrivée des migrants, contrairement à ce qu’affirment plusieurs post mensongers.
L’agence Reuters écrivait enfin le 31 juillet : « Aux portes de Ceuta, les autorités marocaines ont déployé des camions lance-eau et tentaient de repousser la foule. On pouvait apercevoir les carcasses calcinées d'un bus et de sept voitures, stigmates des affrontements de la veille ».
Sur certains véhicules, endommagés dans ce secteur, on aperçoit d’ailleurs des plaques d’immatriculation marocaines et non espagnoles. Ces dégâts ont visiblement été causés dans la nuit du 30 au 31. Le 3 août, Madrid annonçait enfin, que la quasi-totalité des migrants marocains ayant franchi la frontière avaient été renvoyés dans leur pays d'origine.
Théories bancales sur la complicité des gendarmes marocains
L’autre vidéo qui a été vue des milliers de fois sur les réseaux, c’est celle d’un camion benne marocain duquel descendent des dizaines de jeunes migrants sous l’œil d’un gendarme marocain. L’image dénote une certaine passivité des forces de l’ordre face aux évènements, mais certains commentaires vont jusqu’à parler de complicité directe des autorités qui auraient organisé le transport en camion de ces jeunes Marocains jusqu'à Ceuta.
Là encore, nous avons cherché à géolocaliser ces images. Dans l’enregistrement, on entend la personne qui filme dire en dialecte marocain, que la scène a été tournée « aux portes de Tétouan ». En nous basant sur ce qu’on voit à l’écran, nous avons donc recherché une route à deux fois deux voies, dans les environs de cette ville du nord du Maroc.
En remontant la N2 sur Mapillary, nous avons retrouvé un point de vue identique à celui de la vidéo. La route, le relief, la signalisation concordent. Toutefois, l’endroit est situé à 50 km de Ceuta. Si les jeunes migrants avaient dû continuer leur route à pied, ils auraient dû marcher une dizaine d’heures pour atteindre la frontière espagnole.
Des camions bondés filmés à plusieurs reprises
On retrouve cette vidéo sur une publication locale sur Facebook. La vidéo a été mise en ligne le 30 juillet à 21h13 dans le journal en ligne Tetouan-Press, alors que les premières arrivées à Ceuta avaient eu lieu le matin même à l’aube. On ignore quand ces images ont été tournées, mais on sait précisément où la scène a été filmée. Compte tenu du contexte, il est vraisemblable que le camion ait été contrôlé avant son arrivée, et que le gendarme ait assisté au débarquement des passagers. Sur les réseaux, de nombreuses vidéos montrent d’ailleurs des véhicules chargés de jeunes marocains circulant sur les routes du royaume avant les évènements de Ceuta.
Des signaux d'avertissement
À partir du 30 juillet, 50 000 personnes, essentiellement des Marocains, ont rejoint ou tenté de rejoindre l'enclave espagnole de Ceuta à pied ou à la nage depuis la ville voisine de Fnideq. Le 4 août, un haut responsable marocain a affirmé à l’AFP que « Le Maroc avait prévenu l'Espagne, avant la crise à Ceuta, et dès le 22-23 juillet, quand les réseaux commençaient à parler de la nouvelle décision de justice de la Cour suprême espagnole » permettant aux migrants d’entrer plus facilement à Ceuta par la mer.
Pour sa part, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez avait alors estimé que la crise migratoire alors en cours à Ceuta était liée à une rumeur lancée « par les mafias de trafiquants d'êtres humains ».